Chronique d'un 6000. Une Américaine à Katmandou
Quatre jours dans la capitale du Népal. Le temps de finaliser l’organisation, rassembler les membres de l’expédition arrivés des quatre coins de France, récupérer les autorisations et rendre quelques visites incontournables.
Dimanche 14 avril, Jagdoula French Expedition jour 4.
Deuxième chronique
Dire que les rues sont encombrées est un euphémisme. Les travaux d’élargissement de quelques artères devenues incirculables rajoutent la poussière à la pollution épaisse des pots d'échappements. À quelques encablures du centre (300 roupies de taxi environ), des rues plus calmes abritent des maisons au charme désuet et aux façades défraîchies. Un trottoir défoncé, une petite guérite et son vigile débonnaire, une cour de terre battue, un bâtiment carré où une discrète plaque indique Himalayan Trust — la fondation créée par Sir Edmund Hillary quelques années après sa victoire à l’Everest. Un peu en retrait, un escalier sombre monte à l’appartement de l’une des figures les plus étonnantes du petit monde de l’himalayisme.
Elle connaît par cœur les Géants de la Terre, ces 14 sommets qui dépassent l’altitude mythique de 8000 mètres et dominent d’une tête les milliers de montagnes de la chaîne himalayenne. Elle connaît toutes les épopées vécues sur la brochette de 8000 qui balise le Népal et sa frontière tibétaine : Dhaulagiri, Annapurna, Manaslu, Cho Oyu, Shishapangma, Lhotse, Makalu, Kangchenjunga. Elle sait chaque face, chaque itinéraire, chaque emplacement de camp. Sans oublier l’Everest bien sûr, le sommet de toutes les obsessions, le sommet de toutes les passions.

Arrivée à Katmandou comme correspondante de Times Magazine Incorporated en 1960, c’est pour l’Everest qu’elle est restée. Comme dévorée – elle aussi – par la fièvre de la très haute altitude. Pourtant, Miss Elizabeth Hawley n’a jamais mis les pieds en montagne. À peine a-t-elle parcouru quelques sentiers de trekking. Son savoir, elle le tient des grimpeurs de l’oxygène rare (1).
« En 1962, l'agence Reuters News Agency basée à Londres m'appela pour me demander si je voulais être leur nouvelle correspondante. J'ai commencé par suivre l'expédition américaine à l'Everest au printemps 1963. Dix ans après la première ascension de la plus haute montagne du monde, aucun Américain n’en avait encore foulé la cime et l’équipe se proposait de plus d’en faire la traversée. Le public d’Amérique était passionné et avide d’informations. » (2)
Au milieu des années soixante, l’histoire de l’himalayisme s’accélère et le nombre d’expéditions ne cessera plus d’augmenter. Une fois les derniers hauts sommets atteints par des expéditions financées par des nations en quête de prestige, vint l'heure de l’ouverture de voies nouvelles et difficiles, l’apparition de nouveaux défis (absence de porteurs d’altitude, refus de l’usage d’oxygène artificiel), les ascensions en solitaires, le challenge des quatorze 8000 et sa compétition larvée pour être le premier homme à tous les gravir… (3)
Alors Miss Hawley a rencontré tous les acteurs de ce théâtre du Toit du Monde où s’entremêlent comédies et tragédies.
À peine installé dans son hôtel, chaque baroudeur des cimes a droit à un petit appel téléphonique. Par son réseau patiemment tissé (ministère du Tourisme, agences de trekkings, hôtels, grimpeurs), Miss Hawley sait ce qui est arrivé. Rendez-vous pris sans tergiversation, la Coccinelle Volkswagen bleu ciel – l’unique à Kathmandou – se gare. Immuablement, le chauffeur-assistant ouvre la porte à une fine silhouette un peu voûtée, impeccable dans son tailleur vintage très anglo-saxon. Le cérémonial sera le même au retour d’expédition.
Ainsi Miss Hawley les a tous interrogés, écoutés. Et elle a noté. Avec précision et détermination.
Un brin inquisitrice parfois, lorsqu’elle observe son interlocuteur par-dessus ses petites lunettes, un demi-sourire à peine esquissé. C’est peu dire que la dame est peu latine, que l’expression des émotions n’est pas son fort. Elle n’est pas là pour ça. Les faits, rien que les faits. Les sommets, les dates, les noms de chaque compagnon, les aller-retours sur la montagne, les autres équipes de grimpeurs rencontrés : ne rien laisser échapper, tout consigner au plus vite avant que les souvenirs de chaque protagoniste ne fassent inéluctablement leur travail de réécriture du vécu. Et puis encore le temps, celui de la météo et de l’horaire.
Correspondante d’un journal, elle devient chroniqueuse incontournable des rédactions – spécialisées ou grand public – du monde entier. Puis peu à peu mémoire de l’himalayisme contemporain.
Son infaillibilité, ses fiches, ses recoupements l’entraînent au-delà de son statut initial, le plus souvent malgré elle. Experte consultée par les grimpeurs préparant de futures ascensions ou par les écrivains validant un point d’histoire, Miss Hawley est aussi sollicitée en tant que juge de paix. Rôle qu’elle réfute énergiquement. C’est que le milieu de l’altitude est quelquefois agité de polémiques enflammées et de controverses violemment vivifiées par des egos exposés aux rares projecteurs médiatiques. La réussite d’un 8000 assure une place dans l’ « altitucratie », potentiel levier économique pour les projets à venir. Le sommet annoncé a-t-il été vraiment été atteint, la performance a-t-elle bien été réalisée selon le style annoncé ? L’acuité des questions se pose à la hauteur des enjeux ou des mises en image.
En 2000 par exemple, un Everest revendiqué par un alpiniste canadien est mis en doute par deux de ses compatriotes présents sur les flancs de la montagne. L’affaire aboutit à un procès avec le Club Alpin Américain et Miss Hawley se retrouve citée comme co-défendeur par le CAA, qui avait publié ses témoignages recueillis auprès de tous les protagonistes ! Autre exemple en 2010, au moment de la revendication du titre – de taille – de première femme à avoir réussi l’ascension des quatorze sommets de plus de 8000 mètres (4). Qui, de la Coréenne Oh Eun Sun ou de l’Espagnole Edurne Pasaban ? La Coréenne revendiquant d’avoir bouclé le challenge est mise en cause pour n’avoir atteint qu’une antécime du Kangchenjunga (troisième plus haut sommet de la planète située à la frontière du Népal et de l’Inde). Miss Hawley précise : « Si notre avis peut influencer celui de la communauté internationale, notre point de vue reste strictement celui de chroniqueurs et d'historiens : nous ne sommes pas des juges et rien d'officiel n'émane de nous ! Dans le cas de Miss Oh, le questionnement a été lancé de Soho, en Corée du Sud. L'ascension s'est déroulée au printemps et a été questionnée l'été suivant pour pouvoir conclure qui était la première à réaliser le challenge des quatorze 8000. Puis le débat s'est sérieusement envenimé. Nous contactons d'autres personnes présentes au même moment sur la montagne. Nous nous entretenons ainsi avec beaucoup de gens pour obtenir le maximum d'informations, ce qui est un rôle d'investigation passionnant et complexe pour s'y repérer entre les avis de chacun. » (5)
Au tournant des années 2000, les données précieusement archivées depuis quarante ans par Miss Hawley sont numérisées : The Himalayan Database (6) est aussitôt mise à disposition des amateurs d’expéditions mais aussi des historiens et sociologues. À cette présentation des archives, s’ajoute en 2007 The Himalaya by the numbers – A statistical Analysis of Mountaineering in the Nepal Himalaya qui passionne les chercheurs, mais dont les grimpeurs eux-mêmes pourraient bien tirer quelques outils. Ainsi peut-on y lire que 7 alpinistes sur 10 ayant atteint le sommet de l’Everest à midi passé sont morts lors de leur descente.
Au fil des années, une complicité s’est forgée entre le guide Paulo Grobel et la désormais nonagénaire américaine. Comme mutuellement apprivoisés, ils prennent le temps d'échanger leurs informations sur les montagnes oubliées du Népal. La confrontation de la journaliste et de l’homme de terrain (5 à 6 expéditions par an) conforte l’idée de faire bouger doucement l’administration népalaise sur l’invraisemblable système des permis de grimper : absence de répartition des sommets autorisés, faux sommets, sommets mal situés ou mal nommés, altitudes inexactes, aberration des zones d’approche. Tout est à refondre pour qui se préoccupe d’une ouverture économique des régions de montagne tenues à l’écart depuis l’ouverture du Népal aux "Étrangers" en 1950. « Bien du courage ! », lance Miss Hawley à Paulo.
(1 ) Selon l’expression de l’himalayiste Français Pierre Beghin.
(2) Interview accordée à kairn.com
(3) C’est le tyrolien Reinhold Messner qui boucle le premier le challenge des quatorze 8000, en 1986, réussissant au passage la première ascension d’un 8000 en technique alpine (expédition sans porteurs d’altitude), la première solitaire d’un 8000, la première ascension de l’Everest sans oxygène artificiel, la première ascension solitaire de l’Everest…
(4) En 2011, vingt hommes avaient bouclé le challenge.
(5) In kairn.com
(5) www.himalayandatabase.com

François Damilano
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Revivre l'expé de 2009 sur Libévoyage

Mythologies alpines,
le dernier ouvrage de François Damilano,
chroniqué dans Libération.
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