Comment concilier haute altitude et plaisir? Guide de haute montagne à Chamonix, François Damilano a testé une nouvelle méthode de progression dans l'Himalaya. Interview et vidéo.
Comment concilier haute altitude et plaisir? Comment «bien vivre» l'ascension d'un haut sommet? Guide de haute montagne à Chamonix, auteur de nombreuses premières dans les Alpes, au Canada ou au Népal, François Damilano a expérimenté au printemps dernier en Himalaya, aux côtés du guide Paulo Grobel, une autre manière d'aborder la haute altitude avec des clients. Il en a ramené un petit documentaire intitulé «La stratégie de l'escargot» (1). Sur les pentes du Daulaghiri VII (7246 m), il montre et «raconte» la méthode de progression douce.
Qu’est-ce qui vous a conduit, Paulo Grobel et vous, à changer votre manière de travailler avec vos clients ?
Il y a quinze ans, des guides ont commencé à remettre en cause la manière classique d’encadrer des clients en très haute montagne. Un guide du Chablais, Jean-Pierre Bernard, a expérimenté d’autres stratégies afin de limiter les traumatismes que peut générer l'altitude. Son expérience a été systématisée par Paulo Grobel, guide à la Grave, qui conçoit désormais ainsi toutes ses expéditions en Himalaya. Ce printemps, je me suis fondu dans sa manière de travailler, ce qui m'a donné une position de témoin privilégié pour tourner cette vidéo. En quoi consiste la « progression douce » ?
La méthode classique, sur les grands sommets, de 7000 à 8000 mètres, est la technique dite himalayenne: tous les camps sont installés par une équipe de porteurs d’altitude avec de multiples retours au camp de base. On ne fait que des incursions en altitude. La progression douce est une manière différente d'aborder la haute altitude en tenant plus compte du confort des clients. Et pour cela, on s'appuie sur ce que nous enseigne la médecine de montagne. Pour optimiser l’acclimatation, il faut limiter le dénivelé entre deux nuits en altitude à 400 mètres maximum. Cela implique donc d'établir un camp supplémentaire entre deux camps classiques. On arrive au camp de base, on y reste un jour ou deux, puis on démonte nos tentes, on renvoie l’équipe de cuisine au village et on monte tous ensemble pour les camps intermédiaires. Le camp de base devient une étape et non plus un point d'ancrage. La dernière étape est la plus longue et celle qui comporte le dénivelé le plus important. L'objectif étant de parvenir tous ensemble au sommet Quel est l'intérêt de progresser comme l'escargot, par paliers et avec sa maison sur le dos?
Cette logique d’économie et de lenteur laisse au corps le temps de s’accommoder à l’altitude, limite les traumatismes, le mal des montagnes, l'épuisement. L’idée est de vivre un «voyage en altitude», plutôt que de rapides et brutales incursions. Un déplacement en douceur, tous ensemble, et en transportant le camp au fur et a mesure, avec le plus de plaisir possible. On mange mieux parce qu’on a plus de temps et puis parce qu’on prend soin d’emporter une nourriture appétente. On se repose mieux dans l'après-midi, et donc on arrive mieux à manger le soir. Du coup, la nuit on dort. Il n’y a plus ces grandes étapes qui te font arriver épuisé au camp d’altitude. Votre bilan?
On est resté huit jours en haute altitude pour un sommet de 7200 m, tous ensemble c'est à dire cinq clients, deux guides et deux sherpas, et sans séquelle. C'est rare en Himalaya! Et on est tous arrivés au sommet; ce qui, comme guide, m'a comblé !
Mais je veux souligner que ce n'est pas une méthode applicable à tous les sommets, c’est plutôt une manière d’interroger nos pratiques. Emmener en haute altitude des «amateurs éclairés» dont l'alpinisme n'est pas le métier et qui ont des contraintes de temps, reste compliqué mais on peut essayer de réfléchir en 2009, après trente années de commercialisation de ces «produits» par les agences de trekking, à comment les vivre au mieux. Et surtout à ne pas rester enfermés dans l'imaginaire véhiculé par la littérature
himalayenne faite, notamment, de beaucoup de souffrance. Qu’est-ce que cela change pour le guide? Pour le client?
Pour les clients, cela implique d'accepter un nécessaire apprentissage, de s'impliquer dans la vie du groupe plutôt que de s'isoler dans l'effort, d'accepter de payer le vrai prix de l'ascension.
Pour le guide, c'est une approche radicalement différente. Dans les Alpes, on est tout le temps avec nos clients, l'accompagnement est constant. En Himalaya, paradoxalement, on est beaucoup moins avec eux: il y a un éparpillement du groupe dans les différents camps. Les incursions vers le sommet sont vécues comme tellement traumatisantes qu’il faut vite venir se réfugier plus bas. Cela ne nous satisfaisait plus.
Avec la progression douce, je suis passé, comme guide, d'un encadrement technique et de sécurité à un encadrement de vécu. Moi, je suis un peu l'archétype des alpinistes, des années 80 dont la philosophie est: "vite en haut et vite en bas". Je suis de la génération des Escoffier, Profit, Boivin. Une génération habituée à rester le moins possible en très haute altitude, s’efforçant de n’y faire que des incursions et de redescendre très vite. Travailler avec Paulo Grobel, cela m'a forcé à mettre un frein à la manière dont j'évoluais en haute montagne.
Recueilli par Eliane Patriarca
(1) Le film est visible sur le DVD conscaré aux films présentés en novembre au Festival du film de montagne de Grenoble qui est encarté dans le numéro de janvier du mensuel Montagnes Magazine (n°337).
Commentaires
Brigitte Djajasasmita
14H25
13 JANVIER 2009
Etonnant de voir que l'on parle de "nouvelle méthode" alors que celle-ci existe depuis plus de 20 ans. Votre article fait mention du guide Jean-Pierre Bernard qui aurait "expérimenté d’autres stratégies" il y a une quinzaine d’années. Participant régulièrement aux expéditions organisées par Jean-Pierre Bernard depuis les années 80s, je peux vous affirmer qu'il n’a pas fait qu’expérimenter, mais qu'il a tout simplement mis au point cette approche de la haute altitude à une époque où tout le monde s’obstinait à vouloir à tout prix redescendre au camp de base avant de partir à l’assaut du sommet.
Cette stratégie, que vous qualifiez de nouvelle est celle que nous avons mise en pratique lors de notre ascension du Shishapangma (8046 m) en 1990, après l’avoir préalablement utilisée au McKinley (1989), au Kun (1987) et sur plusieurs sommets des Andes. Quant à sa qualification d’"escargot", je trouve cet adjectif quelque peu péjoratif, surtout lorsqu’on sait que nous avions réussi le Shishapangma en 29 jours aller-retour depuis Paris… un record pour l’époque.
La presse spécialisée avait d’ailleurs relaté notre ascension. Je joins pour mémoire un lien vers l’article de Jean-Marc Porte, paru dans le numéro 132 de Montagnes Magazines (décembre 1990).
Commentaires
Brigitte Djajasasmita
14H25 13 JANVIER 2009
Etonnant de voir que l'on parle de "nouvelle méthode" alors que celle-ci existe depuis plus de 20 ans. Votre article fait mention du guide Jean-Pierre Bernard qui aurait "expérimenté d’autres stratégies" il y a une quinzaine d’années. Participant régulièrement aux expéditions organisées par Jean-Pierre Bernard depuis les années 80s, je peux vous affirmer qu'il n’a pas fait qu’expérimenter, mais qu'il a tout simplement mis au point cette approche de la haute altitude à une époque où tout le monde s’obstinait à vouloir à tout prix redescendre au camp de base avant de partir à l’assaut du sommet.
Cette stratégie, que vous qualifiez de nouvelle est celle que nous avons mise en pratique lors de notre ascension du Shishapangma (8046 m) en 1990, après l’avoir préalablement utilisée au McKinley (1989), au Kun (1987) et sur plusieurs sommets des Andes. Quant à sa qualification d’"escargot", je trouve cet adjectif quelque peu péjoratif, surtout lorsqu’on sait que nous avions réussi le Shishapangma en 29 jours aller-retour depuis Paris… un record pour l’époque.
La presse spécialisée avait d’ailleurs relaté notre ascension. Je joins pour mémoire un lien vers l’article de Jean-Marc Porte, paru dans le numéro 132 de Montagnes Magazines (décembre 1990).
http://www.bibiweb.ch/Documents/Shishapangma_MM.PDF