Je m'y suis établie à reculons, dans cette ville. Alors que je rêvais d'expatriation exotique, je me retrouvais à quelques heures de route de mon point d'origine, chez nos voisins français!
Le décalage culturel ne se mesurerait qu'en millimètres: cela me chagrinait.
Pourtant, il ne m'a fallu que peu de temps pour tomber amoureuse des entrelacs de ruelles médiévales que les locaux appellent «L'Écusson». Je passais sous un monument à l'apparence factice, l'Arc de Triomphe, puis longeais une rangée de somptueux immeubles haussmaniens. Je me perdais ensuite avec délice dans la cité aux volets gris, jour après jour, incapable d'en visualiser la géographie.
Les coquillages du chemin de croix
Mes points de repères, imposants, portaient des noms bibliques: ceux des Saints Anne, Pierre et Roch. Ce dernier, patron de la ville, attirait sur le parvis de son église une faune polyglotte et hirsute: des randonneurs aux cheveux gras, les pieds calés dans des sandales de sport. Leurs silhouettes déformées par d'immenses sacs à dos se découpaient devant l'autel. C'était des pèlerins.
Un jour l'un d'eux fait une requête particulière à une bonne sœur: arrivé de Compostelle, il a un rêve en tête, célébrer la messe à Saint-Roch. Tout en faisant mine d'admirer un palmier sur un vitrail, je jette un coup d’œil à ce curé en short. Les coquillages métalliques semés sur les trottoirs à l'intention des pèlerins l'avaient probablement guidé dans le labyrinthe de ruelles tortueuses, pentues ou malodorantes de Montpellier.
Façades chargées d'histoire(s)
Ville aux secrets indénombrables, elle s’enorgueillissait de la beauté de ses hôtels particuliers, aux cours intérieures toujours closes. Fermées aussi, les portes de l'antique laboratoire d'anatomie de la faculté de médecine, qui abritait une épouvantable collection de poumons desséchés. Quelques touristes chanceux pouvaient se targuer d'avoir vu le mikvé, un bain rituel juif presque oublié au sous-sol d'un immeuble en rénovation. Ce n'était qu'un décevant bassin alimenté par une source. De toute évidence, sa dimension historique m'échappait.
Heureusement, Montpellier ne cachait pas l'ensemble de ses charmes: chaque enseigne, chaque café était susceptible de renfermer un bijou architectural de pierres apparentes et d'arches voûtées. La ville portait généreusement les pans de son histoire sur ses murs. Un panneau indiquait que Rabelais y avait ainsi fait ses études de médecine. Des noms énigmatiques soufflaient un parfum de poésie aux passants, alors qu'ils empruntaient la rue du Four qui passe, celle des Sœurs Noires ou la ruelle Astruc.
Le ruisseau qui reniait son nom
Sur d'autres plaques, on devinait des traces d'occitan, une langue qui ne résonnait plus dans la cité que dans la bouche de quelques farouches défenseurs. Prudence donc en descendant la rue Cope Cambes, surnommée ainsi à cause de son escarpement entraînant des jambes cassées. Il y avait de quoi rire en contemplant le rachitique ruisseau du Merdançon, rebaptisé Verdanson en version française. Deux panneaux accrochés l'un au-dessus de l'autre dévoilaient la supercherie, qui ne semblait troubler personne. Le fil d'eau croupissant m'apparaissait d'autant plus ridicule qu'il reniait son nom !
Des mosaïques de Space Invader étaient apposées sur les façades aussi naturellement que les détails architecturaux historiques. Elles partageaient les murs avec des silhouettes de chats. Une femme faisant du parachute avec son soutien-gorge. Un superhéros toisant de haut les passants. Un personnage aux longes jambes errant partout, démultiplié. Art particulièrement éphémère car combattu avec fougue par les employés de voirie, le street art était défendu par des passionnés qui ouvraient les yeux du public en organisant des visites guidées. Des retraités incrédules découvraient ainsi le "blaz" des artistes montpelliérains: Al Sticking, Polar ou les Cerveaux Lents.
Jongler entre trois Français autour d'un verre de pastis
Une farandole de petites terrasses charmantes me faisaient de l’œil sous ce ciel toujours bleu. Je m'efforçais de faire un pas de côté, d'éviter le point névralgique de la ville, la touristissime place de la Comédie, et son homologue branchouille prise d'assaut par les étudiants, la place Jean-Jaurès.
J'avais aussi compris qu'il fallait renoncer à commander du thé froid, une expression opâque pour les serveurs français accoutumés à l'Ice tea. Pourtant je me trouvais dans un pays qui luttait stérilement contre les anglicismes! Je notais les différences entre l'Helvétie et l'Hexagone car elles m'espantaient. J'avais troqué le thé froid pour le sirop d'orgeat, qui se chargeait d'une agréable dose de Ricard l'heure de l'apéro venue et prenait ainsi le petit nom de mauresque. Je devenais trilingue: je mélangeais helvétismes, sudismes et français standard dans mes phrases, sans y prendre garde.
Avec leurs accents chantant, mes amis me dirigeaient la nuit tombée vers de petites salles de concerts, me promettant qu'on allait se "gaver". Les décibels explosaient et les têtes qu'on secouait brillaient de gomina, car les habitués du Mojomatic cultivaient savamment leur look décalé, rockabilly ou punk, c'était selon.
Un soir, j'admirais un faon en plastique se balançant sur une poitrine imposante lorsque monta sur scène une femme portant la moustache. À son accent suisse-allemand, je reconnus une compatriote ! Alors que les salves rock'n'roll des Jackets mettaient en transe la petite salle, ils réveillaient aussi en moi une pointe de nostalgie. Comme toute nuit montpelliéraine, celle-ci se termina au Rockstore, à la façade encastrée d'une Cadillac rouge. C'était le point de ralliement des noctambules allergiques aux clubs et aux piches.
Je m'étais habituée à sa mauvaise bière, comme aux grèves incessantes et à «la demi-heure montpelliéraine», cette étrange notion de la ponctualité. On me surprenait même à prononcer les e muets qui se taisent en Romandie. J'ai alors réalisé que je m'y sentais chez moi dans cette cité française surnommée Montpel' par les autochtones. Il était donc temps de repartir.
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