Un séjour à Olkhon devrait ravir ceux qui trouvent l’hiver un peu trop doux. Plantée sur un lac vaste comme la Belgique, cette île russe affiche dans les -30 °C.
A la descente de l’avion, on a l’impression d’avoir ouvert la porte d’un congélateur. «La température extérieure est de - 26 °C», a prévenu l’hôtesse de Sibir, la compagnie qui assure le vol Moscou-Irkoutsk. Bien sûr, on aurait pu prendre le train, le fameux Transsibérien, ou la route, comme Michel Strogoff. Mais cela fait plus de 4000 kilomètres.
Avec l’avion, le choc est immédiat. Igor, solide Sibérien tout juste vêtu d’un léger blouson, attend avec sa vieille Toyota pour nous conduire à l’île d’Olkhon, sur le lac Baïkal. Pulls, manteaux et chauffage à fond n’y font rien: même dans la voiture, les pieds gèlent et les premiers doutes percent. Igor, y a-t-il vraiment des touristes qui viennent ici l’hiver? «Oh oui, et de plus en plus. Beaucoup d’Allemands. Des Coréens, des Français aussi... assure le chauffeur.
Depuis cet été, il y a l’électricité sur l’île. Bientôt ce sera le rush.»
La Toyota file et le conte de fées commence. Forêts de sapins, mélèzes et cèdres nappés de mottes de neige, grandes herbes jaunes saupoudrées de blanc. «On prend le thé?» Au milieu de nulle part, Igor a repéré un petit café et propose une collation sibérienne. Salade, soupe, purée, boulettes de viande et manti – les gros raviolis des Bouriates, habitants de la région, voilà ce qu’on appelle ici «prendre le thé». Mais il faut bien ça pour affronter l’épreuve suivante, les toilettes. Une cabane sans porte, avec un trou et une bordure d’urine gelée. Par - 30 °C, mieux vaut faire vite.
25 kilomètres sur la glace
Le Baïkal est enfin en vue, ou plutôt son linceul. Le lac, vaste comme la Belgique, a entièrement disparu sous une fine banquise. De la mi-janvier jusqu’à début avril, il est si solidement gelé qu’il se traverse en voiture. «La route officielle n’ouvre que début février, avoue Igor en lançant sa Toyota sur la patinoire. Mais bon, comme toujours en Russie, on fait des choses un peu illégales.»
Jusqu’à l’île d’Olkhon, ce sont 25 kilomètres de glace, striée de failles et craquelures. Combien de voitures tombent dans le Baïkal chaque année? «Je n’ai pas les statistiques, répond Igor, que l’on sent un peu tendu. Il ne faut pas traverser de nuit, pas boire et pas quitter les traces.»
La Toyota tangue, disparaît parfois dans une bourrasque de neige. On ne sent plus le froid, seulement la peur. 30 centimètres de glace... et 500 mètres d’eau, très froide, en dessous. Mais, cette fois encore, la banquise tient et l’on atteint Olkhon, que les Russes appellent «la demi-chauve», car, en bouriate, son nom signifie «peu boisée».
Khoujir, la «capitale» de l’île, est un village fait de bric et de broc. Un paradis pour certains, un taudis pour d’autres. Pas d’eau courante, pas de gaz mais, au bout, le domaine touristique de Nikita Bentcharov. Ancien champion de ping-pong, Nikita a construit un ensemble de cabanes en rondins. L’été, c’est une ruche où se croisent derniers hippies scandinaves et premiers bohèmes italiens. L’hiver, peu osent encore s’aventurer jusque-là, et le calme est assuré.
Bortsch et omoul
«Bonjour!», «Annyong hasseyo!» Grand sourire sous sa chapka, Nikita se fait un devoir d’accueillir chacun de ses hôtes dans sa langue; nous sommes arrivés avec deux Sud-Coréens, qui préparent un voyage pour 80 personnes en février. De grandes assiettes de bortsch – cette soupe de betteraves, rouge carmin – arrivent, premières taches de couleur et de chaleur après six heures dans le blanc et le froid.
Midi et soir, l’omoul, une variété de truite que l’on ne pêche que dans le Baïkal, est de tous les repas et les cuisinières de Nikita accommodent de mille façons: omoul aux herbes, omoul grillé, omoul en soupe, omoul farci aux carottes, sans que jamais on ne s’en lasse.
Les deux Coréens se délectent: «Chez nous depuis trois ans, c’est la grande mode des voyages au Baïkal, expliquent-ils. Une théorie populaire veut que les Coréens soient originaires de cette région. Et puis, l’île d’Olkhon est un haut lieu du chamanisme, qui est aussi très pratiqué en Corée. Avec nos touristes, nous allons faire des exercices de méditation.»
Pour ce premier voyage hivernal au Baïkal, ils assurent avoir eu plus de 400 candidatures pour 80 places. Le domaine n’offre qu’une vingtaine de chambres, surtout l’hiver, où il faut de puissants poêles pour chauffer. Mais, dès qu’il a trop de monde, Nikita loge les touristes chez l’habitant.
En traîneau sur le lac
Que faire à Olkhon en hiver? Notre photographe, fasciné par les somptueux couchers de soleil, revient le nez en sang, gelé au contact de son appareil. Mais en 4x4, bien chauffé, on peut explorer les paysages très variés de l’île, ou aller voir les pêcheurs qui creusent des trous dans la glace, lancent leurs filets et remontent les poissons, déjà congelés.
«Hum, la raskolotka!» Sergueï, un autre champion de ping-pong, reconverti en guide, se régale rien qu’en voyant les omouls. «La raskolotka est une spécialité délicieuse, explique-t-il. Le poisson est tellement dur qu’on le frappe pour le casser en petits morceaux et on le déguste comme ça, gelé, avec juste un peu de sel et de poivre. Ajoutez 100 grammes de vodka, et c’est le rêve.»
Sergueï et Lena, Moscovites d’une trentaine d’années, en vacances chez Nikita depuis une semaine, assurent qu’ils ne sont «pas ennuyés une seconde»: «Nous avons fait des excursions en voiture. Un pique-nique avec barbecue d’omoul un jour où il ne faisait que - 12 °C. Et du traîneau sur le lac, tiré par la voiture. ça n’a rien d’exceptionnel, mais ça rappelle l’enfance.»
Par - 36 °C, on peut aussi se distraire par un bain dans le Baïkal: Igor et Natalia, deux voisins de Nikita, sont des «morses»: sous sa doudoune, Natalia est en bikini-string. Du plus bel effet sur la glace... Elle plonge, sourit, et ressort couleur écrevisse. Quel effet ça fait? «Tout brûle en moi, c’est très bon!»
Un vrai hiver russe
Les moins extrêmes se contenteront des bains russes. Vlad, cuisinier et animateur du théâtre des enfants, est aussi un grand maître de l’art de la «bania» et propose une leçon pratique, inoubliable: «D’abord, il faut bien se chauffer», ordonne-t-il dans l’étuve à 90 °C, où l’on se sent devenir charbon ardent. Vlad parle de l’esprit qui habite la bania, comme chaque maison russe. «Allongez-vous!» Branches de bouleau à la main, il fait tourbillonner l’air autour du corps, puis frappe. Nuque, épaules, dos, fesses, cuisses, mollets, plante des pieds. Aller-retour. De plus en plus fort. On ne sent plus vraiment ni froid ni chaud ni douleur quand soudain, il balance un baquet d’eau froide. «Contraste», dit-il. Au bout d’une heure, le corps est gorgé de chaleur, prêt à traverser la Sibérie.
Lena, la comptable moscovite, avoue que ses amis la trouvent un peu dingue de venir passer ses vacances ici, plutôt qu’au soleil de Turquie ou d’Egypte. «Mais à Moscou, il n’y a plus vraiment d’hiver. Ici, on retrouve un vrai hiver russe.» Sergueï, son homme, met en garde: «Prévenez quand même que pour apprécier les vacances ici, il faut être préparé moralement. Ce sont des vacances pour amateurs de nature et de plaisirs simples.» Avoir froid, avoir chaud, avoir peur...
Paru le 4 février 2006.