Entre la touffeur amazonienne, les solitudes glacées des volcans et la nonchalance du littoral, le pays séduit par les hoquets de sa géographie.
«Le plus haut, c’est neige et glace, la calotte de nombreux volcans. La région intermédiaire (les 3000 mètres) est encore froide et aride. Une demi-heure d’un train lent, voici une station, on vous offre des mandarines fraîchement cueillies. On est piqué de quantité de mouches. On ne supporte plus le pardessus (c’est qu’on est descendu à 2300 mètres). Encore quelques minutes de trajet: cannes à sucre, et quelques centaines de mètres plus bas, vers les 1000 mètres, ce sont des ananas, palmiers de toutes espèces, singes, perroquets, typhoïde et paludisme.»
Dans «Ecuador» (1929), un de ses premiers livres, Henri Michaux a su synthétiser, en voyageur initiatique, les vertiges que suscite d’emblée le petit pays andin.
Sur un territoire moitié moins grand que la France, les contrastes vous submergent. Sans transition, vous expérimentez l’étouffement de la dense forêt amazonienne (une des parties les mieux conservées du continent), les solitudes glacées et désolées autour des volcans andins (dix dépassent les 5000 mètres), puis l’horizon plat de la nonchalante et festive zone côtière.
Oriente, sierra, Costa. Trois pays en un. Avec, bien sûr, des zones intermédiaires: les paramos, ces landes qui bordent les cimes andines et font penser aux highlands d’Ecosse; l’Altiplano, entre 2500 et 3000 mètres, où de gros bourgs jouissent d’un éternel printemps, dont la capitale, Quito; et, plus bas, les versants chauds et ses cultures fruitières. Mais c’est à peine si ces étages supplémentaires adoucissent cette sensation d’abrupts va-et-vient et de coups d’ascenseur.
Indiennes en jupons
Les Equatoriens s’y sont habitués, bien sûr. D’autant que les aléas climatiques frappent aussi en un même lieu. A Riobamba, typique bourgade de l’Altiplano, au centre du pays, une hôtelière recommande, ce matin de soleil, de sortir avec un anorak et la laine polaire autour de la taille. Et récite le dicton: «Matin d’été, midi de printemps, soirée pluvieuse, nuit glaciale.»
Pourtant, malgré l’ombre menaçante d’une demi-douzaine de volcans, Riobamba n’effraie guère: cette ville coloniale assoupie aux tons ocre abrite un parc idyllique, la Libertad, et une population métissée et avenante. Les jours de marché, c’est l’irruption de grappes d’Indiennes en épais jupons et chapeaux hauts de forme. Leur figure de cire à la peau cuivrée annonce les hautes montagnes voisines.
Car, sitôt passé Riobamba, on entre dans un autre monde, le leur, jalousement préservé depuis la conquête espagnole. Les pentes andines partent en ligne droite vers le ciel, formant des patchworks qui alternent le brun de la terre remuée et le vert sombre des pâturages. Les versants sont cultivés jusqu’à la crête par des Indiens défiant la pesanteur. La cordillère se démultiplie, imprévisible, passant soudain du précipice taillé au scalpel à un bucolique pré à vaches.
Le bus franchit un col, un autre, et vous lâche en rase campagne. On se retrouve à 4000 mètres, un peu sonné, entre «ichus» (herbe des Andes) et rocailles, en pleine purée de pois. Dans un manteau de vapeur, la peur du «soroche» (mal d’altitude) au ventre, on suit un chemin hasardeux vers le Chimborazo, le plus haut volcan d’Equateur (6310 mètres) et point le plus éloigné du centre de la terre. Au dernier refuge, il n’y a âme qui vive, hormis le gardien, Julio, amoureux du silence, des alpagas et des loups. «Restez encore, il suffit d’une demi-heure pour que le sommet soit dégagé.» Il dit vrai.
En montant, la pompe cardiaque peine dans l’oxygène raréfié et le cerveau s’embrume; en descendant, l’énergie vous envahit mais le corps grelotte. Face à de telles variations du mercure, on cherche un point d’équilibre. A 1600 mètres, Banos offre cet apaisement du sang et des sens.
C’est sans doute pourquoi ce gros village attire tant de touristes étrangers et nationaux. Les peintures de la pittoresque église Nuestra Señora de Agua Santa ont beau raconter les fréquentes éruptions du Tungurahua voisin (ses laves avaient obligé à évacuer la bourgade en 1999), Banos respire la tempérance. C’est un point de départ idéal pour l’ascension de volcans, la randonnée, le rafting, le parapente... Et, surtout, pour les excursions dans la forêt amazonienne.
Réserves
La principale cité de l’Oriente et point de passage obligé, Puyo, n’est d’ailleurs qu’à une heure de route. Une ville de pionniers, moins goulue et défricheuse que Manaus (Brésil) ou Iquitos (Pérou), prise en tenailles par une forêt touffue et aveuglante. Une pluie diluvienne s’abat une journée entière. On se réfugie sous les feuilles de palme d’une maison en bois, l’habitation usuelle. Autour, pas la trace d’une colline. Le ciel est mangé par la verte frondaison. Les Andes, si proches, vous semblent à des années-lumière. Dans ce village d’El Porvenir (l’avenir), où chaque maison se dissimule entre des arbres géants, on parle plus bas encore que sur l’Altiplano.
Passé la rivière Pastaza, hormis quelques familles qui vendent leurs poteries aux touristes, les Indiens Shuars (ou Jivaros) vivent dans des sortes de réserves, à l’affût de la moindre ingérence, plus opaques encore que leurs «cousins» des Andes.
Pendant trois jours, on suit Edwin, un guide métis. A l’aide d’une machette, il taillade arbres et plantes pour expliquer les vertus médicinales de leur suc. Il montre aussi des champignons hallucinogènes qui «ne doivent être consommés qu’en présence d’un chaman», seul rempart face au risque de «sombrer dans la folie».
Chaleur cotonneuse
Un autre vertige nous attend au sortir de Cuenca, perle coloniale du Sud lovée dans une douillette vallée. Se découpant sur un ciel rougeoyant, les hauts cirques majestueux du parc de Cajas, hérissés d’arêtes rocheuses, semblent retenir le voyageur pour toujours. Soudain, le bus cesse de cahoter et de jouer de l’embrayage: on file en flèche dans une lande lancinante, l’air se gorge d’humidité, pas un monticule alentour; dans les villages, des gamins en débardeur s’adonnent à d’interminables parties de volley.
Au village de pêcheurs de Puerto Lopez, le temps s’étire. On se croirait dans une bourgade caraïbe à la García Márquez, avec ses basses maisons couvertes de bougainvillées et de dahlias, les rickshaws poussifs et les longues siestes sur chaises en osier. Plus caraïbe encore, Atacames, sur le littoral Nord près de la Colombie, et plus métissé: indigènes à la peau caramel, fils d’esclaves africains, Blancs à l’orgueil ibère.
L’après-midi, les ventilateurs moulinent de leurs pales la chaleur cotonneuse; des mammas costaudes font mariner le cebiche, ce plat à base de poisson ou de crevettes crues, parfumé au citron vert et à la coriandre; sur la plage, les pirogues des pêcheurs partent vers la haute mer...
Déjà, le bus vous arrache de cette langueur vers la sierra et la fraîche vallée de Quito. De nouveau, des chutes ascensionnelles, des mouvements de yo-yo, des soubresauts de la géographie. Michaux, à force de tangages et en mal de repères, s’en remettait au ciel, impressionné par l’omniprésence et la beauté du nuage équatorien: «Il n’a pas son pareil! [...] Il gobe l’horizon presque entier et ne recule devant aucune forme. [...] Tout d’un coup, on ne sait comment, vers les 6 heures du soir, fini. On n’en voit plus un. C’est ensuite un ciel d’étoiles, très pur, dru, presque piquant d’étoiles, et tellement plus immense que la terre...»
Paru le 11 février 2006.