Médiéval, romantique et kitsch, le village où se pressaient Hugo, Dumas ou Corot cultive un charme désuet. Promenade enchantée à l'orée de la forêt de Compiègne.
Une lectrice nous écrit : «Bonjour, je souhaiterais faire du pédalo sur un petit lac qui s’étendrait paresseusement au pied d’une forteresse médiévale. De préférence pas trop loin de Paris. Et si, après, je pouvais manger une gaufre en faisant une partie de minigolf, ça serait vraiment formidable. Merci. Je vous aime tous!». Signé : Marie-Jeanne. Eh bien Madame (Mademoiselle?), un tel bonheur vous tend les bras à 85 km au nord de Paris : c’est le village de Pierrefonds (Oise), tapi à l’orée de la forêt de Compiègne, dans le beau pays de Valois. On peut y faire du pédalo au pied d’une forteresse médiévale, et il y a un minigolf, des crêpes, des gaufres, des cartes postales, des assiettes décorées et plein de choses désuètes susceptibles de nourrir un week-end de spleen.
Le village livre son charme au premier coup d’œil : un château fort étrangement neuf, perché à flanc de coteau, écrase de tout son poids un bourg de carton-pâte. Le lac est petit, mais trois canards et deux cygnes le trouvent suffisant. L’impression générale est celle d’une vallée de la Loire mâtinée de parc d’attractions, ou peut-être d’une Bavière encanaillée de balnéaire. Ou alors tout cela à la fois. Le lieu est enchanté et désenchanté. A Pierrefonds, tout semble fait pour le plaisir et rien n’arrive à le procurer vraiment : étrange impression d’arriver alors que la fête est finie.
La fête a débuté le 11 août 1832. Ce jour-là, le roi Louis-Philippe vient ici offrir un banquet à l’occasion du mariage de sa fille Louise avec Léopold de Saxe-Cobourg Gotha, premier roi des Belges. C’est une très belle cérémonie. On a fait dresser des tentes au milieu des ruines du château. Car la forteresse médiévale, bâtie en 1393 par Louis d’Orléans, n’est effectivement plus que ruines. La faute au cardinal de Richelieu, qui ordonna en 1617 le démantèlement des systèmes de défense de la forteresse, ainsi que l’éventration d’à peu près tout le reste, car un emmerdeur aurait pu trouver refuge dans cette place forte presque imprenable.
Si la Cour est venue marier Louise au milieu des ruines, c’est que ces dernières ont beaucoup de charme et que le Romantisme alors en vogue a un vif goût des vieilles pierres. L’immense Henri Dottin fait une quasi-syncope au pied des remparts : «Oh, m’écriai-je alors, vieux débris d’un autre âge/Vous avez donc aussi du temps subi l’outrage/Vous qu’on disait si forts!/ La fureur du trépas sur vous s’est assouvie/Sa royauté partout a détrôné la vie/Sur vos murs, dans vos forts». De Charles Nodier à Victor Hugo, défileront ici les lyres les plus enflammées. Corot y posera son chevalet, avant que la place soit investie par une armée de peintres du dimanche.
Mais l’inventeur de Pierrefonds, c’est d’abord Alexandre Dumas qui, enfant, vers 1810, venait jouer dans le village en voisin (Villers-Cotterêts n’est pas loin). Dumas concède toutefois à un certain Monsieur de Flubé le mérite du décollage pétrifontain : «Un jour, vint un artiste qui acheta un terrain et se fit bâtir une maison. A partir de ce moment, Pierrefonds fut un pays découvert. Cet artiste, c’était M. de Flubé. Comme tous les artistes, il avait dit: “Je vais poser là ma tente pour un mois ou deux mois, et y dépenser cinq cents francs.” Il y est depuis trente ans et y a dépensé cinq cent mille francs». C’était dans la première moitié du XIXe siècle.
Cirque d'animaux savants
En 1845, on découvre deux sources sulfureuse et ferrugineuse sur les terres de Monsieur de Flubé. L’année suivante, l’Académie de Médecine donne l’autorisation de les exploiter. Une autre fête commence : le thermalisme. Pierrefonds devient Pierrefonds-les-Bains. Les thermes attirent l’élite parisienne et compiégnoise. Du 1er juin au 1er octobre, le village abrite une colonie d’artistes, de voyageurs, de touristes et de malades. «Dès lors, Pierrefonds était complet: historique par ses ruines, pittoresque par sa position, sanitaire par sa source» résume Dumas.
Du thermalisme, il ne reste plus aujourd’hui que des vestiges. L’ancienne gare (de «Pierrefonds-les Bains», comme l’annonce encore un panneau) n’est pas le moindre : elle fut construite avec la montée des eaux, et s’est refermée avec leur reflux. Il subsiste aussi le pavillon du Casino, ancien bâtiment des thermes, vraiment peu vaillant. Mais avant que les eaux ne se tarissent, une troisième fête avait déjà commencé : le grand cirque Viollet-le-Duc et ses animaux savants, pour ainsi dire.
En 1857, Napoléon III décide de faire restaurer le château et confie le chantier au célèbre architecte. Qui va en profiter pour développer un point de vue très personnel, quasi folklorique, sur le Moyen-Age. Le résultat est à la fois impressionnant par la taille et comique par l’interprétation : «une vision sublimée de l’art médiéval» explique-t-on avec indulgence au Centre des monuments nationaux (CMN), organisme qui veille aujourd’hui sur l’édifice avec un œil de mère. Comme la réforme de l’Etat va conduire le CMN à se décharger de la gestion de beaucoup de ses vieilles pierres, on ne voit pour Pierrefonds qu’un repreneur possible : Disneyland Paris, qui pourra ainsi offrir une résidence secondaire à sa Belle du bois Dormant.
Le murmure des gisants
Après l’excursion en pédalo, la visite du château est le moment fort de tout week-end pétrifontain. Et dans cette visite, c’est celle des caves qui constitue le sommet des réjouissances. Y sont entreposés les gisants - moulages de sculptures originales de la basilique de Saint-Denis, de la cathédrale de Dijon et autres nécropoles - que Louis-Philippe, en son temps, a fait réaliser pour constituer une sorte de Panthéon de l’histoire de France. Tout est là en vrac, mis en scène de façon ahurissante. Les gisants et orants (personnages agenouillés) sont plongés dans une pénombre que seuls des rais de couleur, comme provenant de vitraux, viennent déchirer par endroits. De partout surgissent des voix qui vous chuchotent aux oreilles des fragments d’histoires et d’Histoire, brouhaha mystérieux qui rajoute à l’étrangeté amusante du lieu.
Après le pédalo et le château, il restera à arpenter les pistes rouges du minigolf défraîchi (il attend son Viollet-le-Duc) ainsi que les rues du bourg, lesquelles déroulent un invraisemblable patchwork d’architectures, du néogothique jusqu’aux fantaisies balnéaires en passant par des pavillons Mansart. C’est un site archéologique du loisir, une formation géologique aux sédimentations de plaisirs où les fouilles devraient commencer sans tarder, faute de quoi s’échapperont les quelques brouillards évanescents et lueurs de lampions qui flottent encore autour du lac. On ne sait trop qui des Romantiques, des voyageurs ou des curistes les ont abandonnés là.
Pierrefonds n’est pas un lieu très sérieux, sauf peut-être pour les élèves de l’Institut Charles-Quentin, lycée agricole local où l’on ne rigole pas tous les jours. Mais pour redevenir un vrai lieu de villégiature, il faudrait que souffle à nouveau un zéphyr de folie. En son temps, raconte Dumas, Monsieur de Flubé avait fait construire un brick «de cinq ou six tonneaux» pour naviguer sur le lac. Ce brick s’appelait l’Artiste. Ce qui s’en rapproche le plus aujourd’hui sont les deux pédalos surmontés d’un long cou de cygne qui sont aimablement proposés à la location.
(Paru le 27 avril 2007)
Commentaires
historien
09H34 28 AVRIL 2008
Votre article est très intéressant et juste. Mais je suis allé à Pierrefonds (hors saison) après avoir visité le château de la Wartburg à Eisenach, célèbre notamment parce qu'ayant abrité Luther qui y traduisit la Bible en allemand et qu'y furent organisés des tournois de chanteurs au XIIIe siècle. Et si vous voulez voir du kitsch ahurissant et une "reconstitution" au XIXe de ce qui était aussi devenu une ruine, alors allez-y - ça vaut le voyage !
J'ai donc pu constater qu'aussi incroyable que cela paraisse, Viollet-Leduc avait fait preuve de "sobriété", notamment dans la décoration intérieure.
Mais c'est vrai que le lieu est étrange : il n'a jamais été habité par personne.
Mathilde
20H08 26 AVRIL 2008
Pour réveiller la Belle au Bois Dormant en musique au château de Pierrefonds, venez au festival des forêts, musique classique et randonnées en forêt de Compiègne , avec trois dates à Pierrefonds! www.festivaldesforets.fr
Visiteur
22H01 25 AVRIL 2008
Habitant a 10 mn de pierrefonds, le conseil que je peux donner aux promeneur, c'est de visiter les petits villages du soissonnais (et notamment ceux de la foret de retz, autour de villers cotterets)en évitant a tout prix ce machin horrible (le château de pierrefonds)sauf si vous adorez walt disney !