Ici, la terre est riche et grasse, tout y pousse, grâce à l’irrigation. C’est cet élément liquide qui a plu à Madalena. Elle nous sert de guide dans cette incursion aquatique, à une cinquantaine de kilomètres de Lisbonne. Trois heures, mais on peut aussi passer la journée sur le fleuve?; Madalena se charge de tout. D’habitude terrienne, cette femme dynamique, boucles blondes et yeux doux, est, depuis 2005, aux commandes du Ollem, un rafiot aux flancs larges, typique de la région. L’Ollem, tout comme sa propriétaire, a un caractère bien trempé. Il en faut pour s’imposer sur l’eau, dans cette région d’hommes, et de chevaux. Aujourd’hui pourtant, pas de sortie?: le bateau a été heurté par l’un des énormes troncs charriés par le Tage. Qu’importe?! Il y a toujours une solution. Cette fois c’est une bateira qui va faire le service, une petite barque typique du fleuve, gracile sur l’eau. Elle semble sortie de nulle part, précédée du sourire chaleureux de José Letra, son propriétaire. Madalena qui l’accueille est ravie de changer d’embarcation.
Hirondelles de mer.
La barque à fond plat est pimpante avec ses couleurs récemment rafraîchies. Accent roulant, yeux pétillants, José Letra a passé sa vie à décharger des céréales, du charbon et du sel sur les quais de Lisbonne. La retraite arrivée, il n’a eu de cesse que de renouer avec ses origines, le fleuve et la pêche. José est un descendant de ceux que l’on a surnommé les «gitans de la mer». Pêcheurs venus de la côte Atlantique à la fin du XIX
e siècle, les
Avierenses investissaient le Tage lorsque l’océan était mauvais, pour y pêcher les espèces qui foisonnaient alors?: aloses, lamproies, anguilles. Ils travaillaient, dormaient et mangeaient sur leurs petits voiliers. A la proue, la chambre?; au milieu la cuisine?; à la poupe le matériel de pêche. La saison des poissons migrateurs terminée, ils rentraient chez eux, pour reprendre la pêche maritime. Petit à petit,
«ils ont pris le sol», comme l’explique joliment Madalena, ont construit des maisons sur pilotis pour se garder des inondations et ont fini par se sédentariser.
La bateira de José Letra n’a plus de mât et, dit-il, «j’ai gagné assez pour vivre dans de la brique». A bord de son embarcation agile, il charge le «fardeau juste», trois personnes maximum, bien assis au milieu. José quitte le joli petit port de Valada, à 50 km de Lisbonne, récemment refait à neuf et file le long de la berge dans un ballet incessant d’hirondelles de mer. D’énormes bateaux draguent le fleuve pour maintenir le chenal. Le Tage qui, parfois atteint 500 mètres de large, prend alors des allures de Gironde. Invisible entre les arbres, une crique dissimule un village sur pilotis?: Palhota, construit par les Avierenses, lorsqu’ils ont commencé à s’installer. Le ponton de bois pour y accéder est à cinq mètres de la vase?: c’est l’amplitude de la marée. L’accès au ponton est acrobatique, mais la bateira a bonne prise et ne vacille pas. Dans le village, les minuscules maisons en bardeaux, sur leurs piliers en bois ou en dur, servent encore aux pêcheurs. Un avant-toit protège la véranda où est rangé le matériel de pêche. Sur les murs des nasses et des filets. La pêche, la vie de José?: «On pêche à deux, c’est mieux. On jette le filet dans la marée, il suit le fleuve, il n’y a plus qu’à remonter de l’autre côté. Autrefois, les aloses faisaient 4 ou 5 kilos. Mais c’est terminé.»
Juments couchées.
La bateira suivie par le teuf-teuf de son moteur remonte le Tage. Une diagonale sous le soleil qui fait briller les feuillus. La terre et les
mouchão, ces petites îles mouvantes formées par les alluvions, se confondent. Le fleuve, sur les berges et en son milieu, est un refuge pour les hommes et les animaux. Une frontière naturelle contre le bruit des villes et les promoteurs. Les oiseaux disputent les mouchão aux chevaux. Des troupeaux entiers profitent de la marée basse pour passer de la berge aux îlots à la recherche d’une herbe abondante. La race lusitanienne donne des bêtes solides et dociles qu’on élève dans la région pour la tauromachie. Les animaux jouissent d’une semi-liberté, au gré des caprices du fleuve. Madalena qui les adorent signalent les juments couchées, signe de bien-être. Alors que le Tage se fraie un passage dans sa Camargue.
De retour à Valada, on découvre une longue digue qui donne une idée de la puissance du courant. Derrière le haut mur long de dix-sept kilomètres, de nombreuses fermes bénéficient de riches terres arables. A la «Marchanta», non loin de Valada, le domaine aux maisons blanches et bleues a été transformé pour l’agrotourisme. Graça et César son mari y traitent les chevaux en rois, plus pour la «monte» que pour la corrida. Le fleuve est toujours à une portée de regard. «L’eau arrive parfois en haut du mur. C’est impressionnant, toute cette masse d’eau. Mais la digue cède rarement», tient à préciser Graça.
La plaine alluviale s’élargit. Et à partir du piton rocheux où a pris place la ville de Santarem, sentinelle baroque au-dessus des terres arables, le fleuve coule dans un lit épaissi de graves et de sable. Les barrages l’épuisent inexorablement et c’est en voiture qu’il faut retraverser l’onde pour se rendre, rive sud, à Alpiarça. Petite reine gourmande d’une terre qui n’en finit pas de produire?; cernée par les labours, Alpiarça possède pourtant un quartier des pêcheurs. Il a été construit lorsque les Avierenses ont définitivement abandonné leurs logis sur pilotis. Des maisons qui tiennent toujours debout, rassemblées au hameau de Patacão. Vision curieuse que ces baraques en ruines perchées au milieu des champs. Derrière un rideau d’arbres, le Tage se fait Loire. Et en s’éloignant de ses rives, le blé cède peu à peu la place aux vignes.
Chevalier et donzelle.
A Almourol, un peu au sud de Constância, les hommes ont passé un pacte avec le Tage. Une forteresse a été construite sur une île dans le mitan du lit, s’en servant comme d’un rempart naturel. Accessible autrefois uniquement en barque, le château du début du XIIe siècle, symbolise la «Reconquista», la reconquête du Portugal sur les Maures. Le château, dit-on, appartenait à l’émir Almorolon. Sa fille, donzelle de grande beauté, s’éprit d’un jeune chevalier chrétien. Lors d’un de leurs rendez-vous nocturnes, le jeune homme laissa entrer sa garnison. Le château assailli, Almorolon et sa fille préférèrent se jeter des hautes murailles plutôt que de se rendre. Aujourd’hui, la menace qui pèse sur Almourol est tout autre?: un projet de barrage en amont risque de l’engloutir à jamais. On prétend dans la région avoir entendu le rire de l’émir.
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Commentaires
clarisse
10H46 07 AOUT 2008
Le temps de la lecture de ce bel article; on se laisse emporter par les eaux de Tage, ses légendes et son caractère paisible. Bravo et merci pour cette croisière!!
Visiteur
15H34 15 JUILLET 2008
Marie-Line, vous avez du talent pour écrire de ce que vous aimez, et le montrer à d'autres. Sous une mer de paille il y a toujours de l'or -- sinon nous n'aurions pas de légendes.
sonya
18H01 14 JUILLET 2008
Les articles comme ça, ça donne vraiment envie. A la recherche de balades plus personnelles, en contact avec les terroirs et les gens qui y habitent, j'ai mis votre article de coté (avec celui de Sintra -sic) pour mon prochain tour au portugal cet été.
Alavida
17H42 14 JUILLET 2008
Merci Marie-Line DARCY pour cette superbe balade sur le Tage. On s'y croirait et ça donne vraiment envie de s'y retrouver. Comme d'habitude, j'ai bien ressenti le savant mélange des mots sur les lieux, l'histoire et la poésie que MLD sait si bien nous narrer à travers ses carnets de voyage. En attendant de la lire encore, encore et encore ...
Raquel Sabino Pereira
12H08 09 JUILLET 2008
Merci beaucoup pour cette magnifique description de notre TAGE!!!!
Keshten
20H18 07 JUILLET 2008
Ma-gni-fique ... cet article est magnifique car il réussit à nous donner le désir irrépressible de rencontrer José le pécheur ou d'espérer, au détour du fleuve, apercevoir la fille de l'emir Almorolon. Et la réference aux grands fleuves, Gironde et Loire, me touche personellement beaucoup.
Décidemment Marie-Line Darcy sait nous faire aimer les beautés du Portugal (cf l'article sur Sintra)