Tapi dans l'ombre de son célèbre voisin, ce petit bout de terre en mer normandobretonne ne dévoile ses charmes qu'aux curieux et aux courageux qui l'assaillent à marée basse.
Certes, le Mont-Saint-Michel... Oui, mais Tombelaine ! Certes, le mont prodigieux où volette l'archange, cerné par les flots (pas assez) et par les touristes (trop). Oui, mais Tombelaine ! Car, dans la grande baie normando-bretonne, il y a deux îles. L'une n'a pas besoin d'être présentée, sauf aux habitants des confins extragalactiques. L'autre est inconnue, déserte, ignorée. Tombelaine est un îlot de 3 hectares, maquis de ronces impénétrables et chaudron de rumeurs invérifiables. Fait surprenant, cette entité peu géographique figure sur les cartes, du moins sur les meilleures.
Il est pile midi. Une dépression est passée durant la nuit. Le ciel est clair, le vent d'ouest est froid. La marée sera basse vers 15 heures. En avant... Nous nous élançons depuis le bec d'Andaine, près de la commune de Genêts. Tombelaine est à 2,5 km au sud. Derrière lui, à gauche, se détache le Mont Saint-Michel. Le chemin est semé d'embûches : rivières au cours tranchant, sables mouvants, fondrières assassines (mais rares). La sagesse eût voulu que l'on se joigne à un groupe mené par un guide. L'impatience et l'enthousiasme (donc l'imprudence) font que nous partons seul. Nous aurons à le regretter dans peu de temps. Mais il faut ici dire cette évidence : si la baie du Mont-Saint-Michel et de Tombelaine réunis n'était qu'une affaire de sable, d'eau et de vent, on n'en aurait pas fait tant de cas depuis tant de siècles. C'est en réalité, on le sait bien, une affaire de marées de sang couvrant et découvrant des forêts pétrifiées, une histoire d'ondes étranges émanant du granit tapi sous les profondeurs des sables et venant crier jusque dans les rues de Paris (et probablement de Marseille comme de Valenciennes) : «C'est l'heure !»
Dieu et diable se seraient partagé la baie
C'est l'heure d'enlever ses chaussures et de pénétrer dans ce grand désert plat qu'est la baie. On n'a pas fait 100 mètres qu'on est saisi par cette immensité. C'est une éternité lumineuse ponctuée de deux monts. Au bout de trois quarts d'heure de marche somnambule, la première vraie difficulté se présente : franchir la Sélune, fleuve qui prolonge son cours dans les sables dès que la mer se retire. Ça a l'air profond. Mais Tombelaine est là, qui se dresse juste devant nous, tentante comme le démon. D'ailleurs...
D'ailleurs, écoutons ce dialogue :
«Saint Michel est un ange du pays. Il a une montagne à lui au milieu de la mer, dans la baie. Il passe pour avoir fait tomber le démon et l'avoir enterré sous une autre montagne... qu'on appelle Tombelaine.
– Oui, murmura le cavalier, Tumba Beleni, la tombe de Bélénus, de Bélus, de Bélial, de Belzébuth.
– Je vois que vous êtes informé» (in Quatrevingt-Treize de Victor Hugo).
Dieu et diable se seraient partagé la baie. Ce n'est, dans le fond, pas très étonnant. Il est même possible qu'on s'en soit douté, quand bien même une légende (une autre) donne au nom Tombelaine une tout autre origine : «tombe d'Hélène», fille du roi Hoël. Cela renvoie à un temps où il n'y avait pas encore de parking pour les bus devant le Mont-Saint-Michel.
Mais, pour l'instant, c'est l'ange qui se manifeste sous la forme d'un pêcheur. Un de ces pêcheurs professionnels – ils sont encore une vingtaine – qui raclent le fond de la baie pour vendre leurs crevettes sur les marchés (jusqu'à 15 euros le kilo quand elles sont très belles). Il nous arrête au moment où nous nous engageons dans la Sélune et tient à nous raconter sa vie. Il a 58 ans. Il n'a jamais quitté les deux monts de vue. Sauf pendant les quatre mois qu'il a passés à Paris, en 1968, pour une sombre histoire de voiture à payer. Bref, la baie, il la connaît comme sa poche. Et son père avant lui. N'empêche qu'il s'est paumé plus d'une fois dans le brouillard. N'empêche qu'un jour il a failli y laisser sa peau et c'est à la nage qu'il a regagné la terre ferme. Quelques autres anecdotes donnent à ce monologue une durée d'approximativement quarante-cinq minutes. Le temps pour un premier groupe «guidé» d'atteindre à son tour le bord de la Sélune. Alors il s'interrompt et nous conseille de suivre le groupe. Puis il plonge sa bichette dans l'eau et se dissout dans l'horizon. Il avait une casquette grise, un ciré jaune et des lunettes de soleil genre Ray Ban. Nous franchissons le fleuve avec de l'eau jusqu'à la taille. Quarante-cinq minutes plus tôt, nous en aurions eu par-dessus la tête.
Rien ne trahit le riche passé de l'îlot
Voici Tombelaine, nue et offerte. Mystérieuse et inaccessible. On dirait une des îles Chausey (un bel archipel à quelques milles nautiques au large), venue s'échouer sur les grèves. C'est une colline verte et grise d'arbustes et de granit. Sur sa partie est, le pic de la Folie culmine à 45 mètres. Rien ne trahit le riche passé de l'îlot, si ce n'est une arche de pierre au pied du pic et les ruines d'une tour sur la côte sud. Ces vestiges sont ceux de l'occupation anglaise durant la guerre de Cent Ans. Les Anglais se payèrent ici trente-deux ans de bagne (1418-1450), enfermés dans une forteresse, protégés derrière d'épaisses murailles. Ils fomentaient une attaque contre le Mont-Saint-Michel, lequel résistait tel le village gaulois. Tout cela en vain. Avant les Anglais, il y avait eu les moines. Entre le XIe et le XIVe siècle, on n'allait pas en pèlerinage au Mont-Saint-Michel sans passer par Tombelaine, où l'on trouvait un prieuré et même une rue avec des boutiques. On a repêché dans la Seine à Paris des insignes de Notre-Dame de Tombelaine, rapportés par des pèlerins. Robert Sinsoilliez a consacré à l'histoire de l'îlot un ouvrage très complet, unique en son genre (1). On y verra que quelques grands noms ont fait de Tombelaine leur repaire ou leur base arrière : le surintendant Fouquet, mais aussi des personnages plus mystérieux. De tout cela il ne reste rien. La forteresse a été détruite en 1666, afin que nul emmerdeur (Anglais, huguenot ou faux-monnayeur) n'aille plus s'y retrancher.
Le pic de la Folie est comme arasé. On y accède par un petit chemin taillé à travers les troènes. On s'assoit là-haut et tout est fini. Ou bien tout commence, on ne sait trop. La mer s'est retirée au loin, à 4 ou 5 km. Il est 14 h 30. A droite, les falaises de Champeaux et les îles Chausey sur l'horizon. A gauche, Cancale et son Grouin. Tout autour, ce désert strié de fleuves et piqueté de goélands argentés. Et puis ces groupes de pèlerins et de collégiens qui continuent leur chemin vers l'autre mont, sans avoir pris pied sur celui-ci. L'îlot n'est plus fréquenté que par quelques ermites (comme le fameux «marquis» de Tombelaine au XIXe siècle), illuminés et druides du XXIe siècle. Tombelaine est loin de la côte, trop loin pour être asservi. Et tant de gens se sont noyés en allant et surtout en revenant de l'étrange rocher. D'ailleurs, ce banc de vase était-il là lorsque nous sommes passés tout à l'heure, à l'aller ? On s'y enfonce jusqu'au genou, puis jusqu'à mi-cuisse. Suffisamment, en tout cas, pour que le corps humain fasse preuve d'étonnantes ressources en cas de panique. Il est 16 h 30 au bec d'Andaine. Que laisse-t-on derrière soi ? Un rocher maudit et ses sortilèges. Des inquiétudes et des espoirs inexplicables. Un stylo oublié sur le pic de la Folie.