A l’extrémité du Québec, face à l’océan, la Basse-Côte-Nord est un territoire sauvage où la nature et le grand froid règnent en maîtres. Une terre à part, hors du temps.
Voyage au pays des «pelleteux de nuages»
Quand on rêve de grands espaces, de solitude, de dépaysement, il ne faut pas avoir peur de parcourir de longues distances dans un paysage silencieux et brumeux, où percent parfois quelques rayons de soleil. C’est sur la Basse-Côte-Nord, au Québec, que le «pelleteux de nuages» (1) trouvera son bonheur. Ici, pas de routes, ou si peu, pas de grandes surfaces, pas vraiment de touristes non plus. Ceux qui y viennent trouvent le dépaysement tant recherché. Paradis isolé, cette région méconnue offre un autre visage du Québec empreint d’une quiétude que seule les morsures des mouches noires viennent briser.
Pour atteindre ces contrées, on emprunte la route 138 Est, à la sortie de la ville de Québec, en laissant le Saint-Laurent à notre droite. Et pendant plus de 1200 kilomètres, l’on va suivre le fleuve qui se transforme peu à peu pour davantage ressembler à un océan qu’à un classique cours d’eau. À gauche, la forêt boréale, avec ses épinettes, ses sapins et ses mélèzes s’étend jusqu’à l’horizon du grand Nord. Parfois, quelques rares feuillus (aulnes, bouleaux, peupliers ou saules) viennent modifier le paysage aux abords des lacs, des rivières et des tourbières qui dessinent cette mosaïque. Seuls quelques poteaux électriques rappellent au voyageur qu’il n’est pas perdu et que toute civilisation n’a pas encore disparu.
Maringouin assoiffé de sang
Le véritable dépaysement commence après 800 kilomètres de cette interminable route. Les haltes touristiques ne sont alors plus qu’un vague souvenir. La plupart des voyageurs ne filent pas au-delà de Tadoussac, pays des baleines. Pourtant, l’entrée dans le royaume de la Minganie est d’une beauté sauvage à couper le souffle. Les longues heures passées à attendre ce spectacle ne sont alors plus qu’une lointaine réminiscence. Pas de regret à avoir. Entre Landes, Bretagne, Larzac, Auvergne, le paysage balance. Du sable ocre, du granit gris ou rosé, des parterres de lichen devenus tapis jaune paille, des chutes d’eau, des rivières à la morphologie marquée par la dernière glaciation, tout ici nous fait voyager dans un autre temps. Un coup d’œil sur le fleuve et les souffles des baleines qui y paressent rappelle que la nature s’offre, entière, au visiteur.
Rivière-Saint-Jean, Rivière-au-Tonnerre, Longue-Pointe-de-Mingan, Havre-Saint-Pierre, Baie-Johan-Beetz, Aguanish les villages se succèdent pour former un monde parallèle. Ici, les pires dangers ne sont ni la panne inopinée d’un GPS ni même la rareté des stations service mais le maringouin assoiffé de sang, l’imposant orignal, inexorablement attiré par les phares d’une voiture et qui se plante au milieu de la chaussée ou encore le policier embusqué, trop heureux de coincer le seul véhicule circulant un peu trop vite sur ces lignes droites, qui s’étirent à l’infini.
Au «boutte du boutte»
Et puis arrive le moment tant attendu où la route touche à sa fin. Natashquan, pays de Gilles Vigneault et de son célèbre hiver. Bourgade où, même en plein été, le thermomètre affiche rarement une température supérieure à 16°C. Jusqu’en 1996, aucun accès terrestre ne permettait d’arriver jusque-là. Natashquan et son improbable et splendide plage de sable fin. Ici le vent pur vient caresser les joues et revigorer le marcheur. Du vent donc pas de moustique. L’équation est simple. Natashquan et son magnifique «Galet» – une douzaine de bicoques blanches plantées sur du granit poli par la mer qui servaient de remises aux pêcheurs d’antan.
C’est à Natashquan, le «boutte du boutte» de la route 138 Est, que le voyageur embarque à bord du Nordik Express pour accéder à la Sainte-paix et à cette Basse-Côte-Nord si secrète. Le bateau en partance pour le Nord accoste une fois par semaine. Il sert à la fois de moyen de transport pour les voyageurs et pour la marchandise. C’est à son bord que l’on prend toute la mesure des tensions qui tissent les relations entre les communautés blanche (les Québécois d’origine européenne) et les autochtones du Québec (ici les Innus aussi appelés Montagnais) qui peuplent ces régions. Pendant qu’une majorité de blancs préfèrent les cabines, les Montagnais se retrouvent avec quelques rares touristes sur le pont principal à l’intérieur duquel ils passent les nuits. Pas de regard échangé, aucune parole. Deux solitudes qui ne partagent rien sauf une terre.
Cinq mois coupé de tout
De la rivière Natashquan à la frontière du Labrador, la Basse-Côte-Nord accueille quinze villages dont neuf ne sont encore aujourd’hui reliés par aucune route. Le plus joli bourg est assurément Harrington Harbour. Minuscule port anglophone blotti sur une petite île rocheuse, il est traversé par des passerelles de bois sur lesquelles circulent les piétons, les bicyclettes et les véhicules tout terrain (quads).
Les curieux pousseront encore plus loin leur voyage pour accoster à Tête-à-la-Baleine, l’une des trois communautés francophones de la Basse-Côte-Nord. Deux-cent-cinquante habitants, une école, un clocher, une Caisse populaire Desjardins (un établissement financier), une poste, un magasin général, tout est fait pour contrer l’exil. Pourtant, inéxorablement, chaque année les derniers jeunes partent «à la ville» trouver du travail. Entre le port et le village, près de 15 km d’une route sinueuse. Cinq mois par an, aucun bateau ne vient jeter son ancre au pied du quai. L’hiver reprend ses droits, les eaux sont glacées et les denrées se font rares. La solitude s’étend à l’infini. Les «pelleteux de nuages» se sentent enfin chez eux.
(1) Au Québec, presonne ne se préoccupant que de questions théorique et n'ayant aucun sens pratique. Idéaliste, rêveur.