Ce n’est pas si loin. Pour le voyageur habitué des aérogares, évidemment, cela semble une éternité. Mais ces quelques jours de voyage terrestre et maritime pour joindre le sud de la France au Proche-Orient sont bien nécessaires pour sentir les changements paysagers, démographiques, économiques, sociaux, culturels...
Pour l’écrivain-voyageur Sylvain Tesson, « La lenteur rend disponible ». Alors c’est le pari qui est fait : y aller lentement...
Sur la route
Ce n’est pas la marche ou le vélo, mais le défilé des paysages est tout de même enivrant. Traverser la France et l’Italie en train, passant des petites gares provençales à celle monolithique et écrasante de Milan, jusqu’au port d’Ancône. Là, sur la mer Adriatique, embarquer pour presque deux jours. Ainsi en ferry, longer la côte est italienne et se frayer un chemin parmi la myriade d’îles helléniques. Se laisser assommer par le soleil et cette paisible immensité. Emprunter le canal, si étroit, de Corinthe au petit matin ; et alors fouler le sol turc.
Le duty-free, premier bâtiment terrestre, est rutilant...et organisé pour faire défiler les files d’attente aux douanes devant des rayons bourrés d’alcools et parfums. Frontière qui n’en a pas l’air. Une fois débarqué, la « petite » station balnéaire de Çe_me permet déjà de douter. Europe ou Asie ? Trait d’union ? La question devient vite caduque. Sur la côte ouest, Çe_me, Izmir, tout sent l’Occident : les voies rapides, les immeubles des quartiers d’affaires, les immenses porte-conteneurs qui mouillent dans la baie... Les mesures de libéralisation de l’économie entreprises dans les années 1980 semblent avoir porté leurs fruits. Le développement et son uniformisation (corollaire immuable du premier ?) sont au rendez-vous. Rien ne rappelle la Turquie, tout évoque ces villes analogues ; toutes les mêmes devenues. Exception ponctuelle, les drapeaux, ornés du portrait d’Atatürk, fondateur de la Turquie moderne et symbole ce jour-ci de la victoire contre les Grecs, flottent aux fenêtres.
Délaissant Izmir, les terrains des banlieues urbaines se peuplent de pavillons tout aussi monotones que ceux des périphéries européennes. Seule distinction : les panneaux solaires qui garnissent les toits des maisons. La sortie de ville est sans surprises, pas inintéressante pour autant. Sur les abords des rocades et autoroutes, le paysage quasi désertique est parsemé d’immenses champs d’éoliennes. Quelques gares émaillent ces rubans d’asphalte. Ces gares routières aux périphéries des métropoles ont quelques similitudes avec les gares TGV, ces gares « betteraves » isolées et déconnectées des villes qu’elles sont censées relier.
Il faudra passer la frontière entre la Turquie et la Syrie, à une trentaine de kilomètres au sud d’Antioche, pour délaisser un peu ses repères européens.
Frontière(s)
Passer une frontière terrestre est toujours un périple, en tout cas, une fois sorti de l’Europe, et plus particulièrement de l’espace Schengen. Quelques kilomètres avant le seuil, quelque chose change, se tend. L’atmosphère est plus pesante. Le no man’s land approche. Les miradors, barbelés, plates-formes d’observation, et clôtures sont les ultimes indices avant la ligne imaginaire. Les conflits autour d’Antioche ne facilitent pas cette lecture. Sur les cartes turques (et de la communauté internationale en général), Antioche appartient bien à la Turquie. Sur les cartes syriennes, la ville fait partie du territoire national. Ou comment changer de pays en restant dans la même ville.
Une fois à la douane, les passeports visés du Consulat de la République Arabe de Syrie peuvent bien être prêts, deux files avancent pourtant distinctement à la douane : Passeports Arabes et Autres. Un peu déroutant pour le voyageur occidental de se voir mis de côté. Généralement, ce sont plutôt courbettes et salutations cérémonieuses qui l’accueillent. Pourtant, ce n’est ni plus ni moins qu’un espace Schengen à l’envers ; situation bien décevante pour celui qui se trouve de l’autre côté pour une fois, du côté des « hors » ou des « sans ».
Une fois les vérifications faites (surtout absence de toutes traces de visite en Israël), quelques kilomètres encore en zone « neutre », un ultime contrôle des passeports, puis une dernière barrière s’ouvre.
Alep, Damas, Provinces
Quelques villages de pierre et terre longent la route principale, quelques câbles électriques les relient aussi entre eux. Rapidement, les bourgs s’étirent et ne ressemblent plus qu’à des continuums d’habitations le long des voies. La périphérie d’Alep happe l’arrivant sans plus attendre. À partir des années 50, la ville souhaitait s’adapter à la voiture. C’est tellement bien réussi que le piéton y est aujourd’hui en danger permanent.
Le chaos est incessant dans la rue. Ce tumulte, couplé à la latitude et l’altitude qui poussent encore le mercure à plus de 40°C, est harassant.
La Grande Mosquée est le premier lieu de quiétude accessible pour l’hôte errant. Pourtant le souk borde les différentes entrées, mais la frontière est stricte. Et ce ne sont pas les enfants traversant la cour centrale en courant qui y changeront grand-chose... Là, le désordre cesse. Lieu de calme, mais lieu de vie.
Le quartier historique, la citadelle, le souk offrent aux touristes le dépaysement recherché : les portes du Proche Orient sont là. En arrivant de Turquie, le contraste visuel est en effet saisissant. Les femmes sont très souvent toutes voilées et très nombreuses à arborer la burka. Pour le visiteur consacrant à Alep les « deux jours de visite recommandés » et saturé de « débats » sur le voile depuis plusieurs années, cette impression, « d’intégrisme galopant » ne le quittera plus.
Pour le voyageur bénéficiant de temps, précieuse richesse, il observera les femmes se mettre à leur aise une fois à l’intérieur des boutiques. Puis en se perdant dans les quartiers périphériques, la ville que les guides n’évoquent même pas, là où la cité se développe, là où les évolutions sont les plus fortes, c’est un contraste frappant.
Les voiles ont disparu. Les femmes prennent un verre au café, fument le narguilé, traînent devant les boutiques. Les tenues se raccourcissent. Tableaux de la Turquie moderne, de l’Europe ? Est-ce mieux la modernisation ? L’ouverture ? Mieux ? Pire ? Aucune idée. C’est en tout cas saisissant et incontournable pour appréhender un peu le pays.
Damas, évidemment, cela sent bien encore le Proche-Orient. Mais Damas est la porte d’entrée aérienne de centaines de milliers de visiteurs, alors, le « mondialisme » y est très marqué. Rarement pour le meilleur.
Demandant à un taxi la direction du « town center », il filera vers un complexe commercial en périphérie. Le « town center ». Idem avec le « city center ». L’urbanisation actuelle reprend ses formes uniformisantes.
Délaissant l’hystérie urbaine, la côte méditerranéenne, plus rurale, pourrait sembler aussi plus traditionaliste. Il n’en est rien. Les femmes ne portent plus de voile à Lattaquié ou Tartus. Ces villes ne symbolisent pas le faste du Proche-Orient mais en tout cas en sont une composante.
De même à Palmyre, face aux tablettes éblaïtes, aux ruines de civilisations gréco-romaines, composant avec ces influences multiples, cette ville moderne repousse aujourd’hui toujours plus loin les portes du désert. Et se laisse envahir de touristes puisque cela « doit » être son avenir à présent.
Quelles sont les identités de ces villes alors ?
Identité(s)
Les rapports avec les pays voisins ne sont jamais absents dans ces interrogations.
Raid aérien de l’armée israélienne sur le territoire syrien. Les habitants sont manifestement habitués et cela ne donnera pas plus de quelques lignes dans les quotidiens du lendemain. Après les « frontières mouvantes » avec la Turquie, les tensions avec Israël déboulent vite dans les conversations. Le plateau du Golan, occupé puis annexé, n’y est pas pour rien. Les appétences belliqueuses du régime syrien non plus.
Un autochtone, heureux de pouvoir parler politique sans contraintes, se demande encore quel intérêt aurait eu son gouvernement à être impliqué dans l’assassinat de Rafic Hariri, au Liban en 2005, excepté pour se mettre à dos l’ensemble de la communauté internationale... déjà largement hostile.
Les différends avec la Turquie autour d’Antioche se mêlent aussi aux échanges.
L’arrivée des immigrés irakiens, trop nombreux pour certains, depuis 2003 et la seconde Guerre du Golfe, pose encore d’autres questions.
Considérant ces bouleversements internes, observant ces rapports avec ses voisins, face à tellement de différences, face à tant de similitude, la définition des sociétés humaines, par Claude Lévi-Strauss, comme un « optimum de diversité au-delà duquel elles ne sauraient aller, mais en dessous duquel elles ne peuvent, non plus, descendre sans danger », est plus que jamais éclairante.