Aidés par la bourse Paris Jeunes Aventures, six jeunes étudiants parisiens sont partis un mois en Bosnie-Herzégovine, enquêter sur une ligne-frontière qui sépare le pays en deux… Compte rendu d'un voyage-tournage.
Sarajevo, 9 juillet 2009. Après plus de vingt huit heures de train, nous arrivons à Sarajevo. Nous sommes quatre. Deux co-réalisateurs, un ingénieur du son, une chargée de production. Deux autres nous rejoindrons, un photographe et une graphiste. Certains sont déjà venus, d'autres découvrent la ville pour la première fois. Nous sommes tous là pour tourner un film géo-graphique autour de la ville de Sarajevo et du concept de ligne.
La Bosnie-Herzégovine est traversée par la ligne de démarcation Inter Entity Boundary Line (IEBL) qui partage le territoire en deux, résultat des accords de Dayton de 1995, censés séparer pour permettre un État unitaire. Sarajevo est un point de passage de cette ligne. Nous voulons interroger la visibilité de cette ligne dans le paysage.
Nous voilà donc à Sarajevo, impatients et curieux des rencontres qui s'annoncent. Le soir même de notre arrivée, nous profitons d'un vernissage dans une galerie d'art contemporain (10m2) pour entrer en contact avec des personnalités de la culture locale. Beaucoup de discussions, déjà, sur le concept de culture et les problématiques sous-jacentes dans un pays comme la Bosnie-Herzégovine. Les gens disent facilement que le pays sera bientôt franchement divisé, que la république serbe sera bientôt autonome. Nous n'avions jamais entendu de point de vue si franc jusque-là. Un journaliste plaisante : "lorsque vous repartirez, dans un mois, vous ne travaillerez plus sur un pays mais sur deux".
Surtout, tout le monde ici veut aller de l'avant. Les gens semblent las des problématiques politiques. Et, en même temps, aucune discussion ne peut faire l'impasse sur le problème de la division. Paradoxe que nous devons prendre en compte dans notre démarche : rencontrer des personnes impliquées dans des initiatives artistiques - ce que nous nommerons les dépassements - pour mieux comprendre les noeuds.
L'IEBL
Une première semaine de tournage se met en route, le travail s'organise. Notre voiture de location, une Seat Cordoba rouge, nous permet de quadriller les alentours de Sarajevo et d'enregistrer les premiers travellings. Nous nous concentrons essentiellement sur l'observation des zones traversées par l'IEBL à Sarajevo. Partis du sud-ouest de la ville (le quartier de l'aéroport, Dobrinja), nous remontons les bordures de la ville jusqu'au Mont Trebevic, à l'est.
L'approche est simple : après des repérages cartographiques ou satellites, nous nous rendons sur un lieu. Des déambulations dans le paysage nous mènent à la découverte d'indices ou non (présence policière, panneaux indicateurs, plaques et numéros de rues, transports, lieux de cultes, cimetières). Des rencontres avec des autochtones nous permettent de confirmer ces indices puis d'établir un repérage précis. Ces repérages nous donnent cependant moins accès à la délimitation d'une ligne qu'à la localisation d'une zone tampon (zone de mélange, de croisements, de flux, de passages : espace entre deux ou plusieurs lignes).
Traverser ces zones est pour nous le premier acte créatif, avant même d'enregistrer notre observation puis de garder une trace de notre contact avec la zone en question. Interroger ces territoires, c'est enfin interroger le devenir des personnes rencontrées. Nous sommes agréablement surpris de ces rencontres et de la bienveillance des gens à notre égard. Les regards des passants sur la caméra sont d'abord interrogateurs, puis amusés.
Vers le Nord
Invités par un groupe d'artistes contemporains TAČ.KA, nous partons vers le nord du pays, à côté de Prijedor, dans le parc naturel de Kozara. Là, pour la troisième année consécutive, s'organisent dix jours d'"Art in nature" avec des artistes des Balkans et d'Italie. Nous participons à notre manière à la manifestation, en intégrant les questionnements qui nous animent dans notre recherche documentaire. Nous proposons une pièce intitulée "Topographic Lines", une carte paysage : dans un espace bien défini et choisi pour son important dénivelé, nous dessinons avec de la craie les lignes du relief à l'aide de notre GPS qui relève les altitudes. Une conciliation du paysage et de sa représentation. Déposer, surligner. Non pas apposer ou délimiter.
Retour à Sarajevo
Reprise du travail autour de la ligne. Nous rencontrons Jovan Divjak (ancien général de l'armée de la République de Bosnie Herzégovine) qui nous emmène sur les anciennes lignes de front pour mieux comprendre comment s'est ensuite tracée l'IEBL. Nous commençons nos libres tracés de lignes dans la montagne Bjelasnica à Babin Do. Nous, faiseurs d'images, faisons également des lignes. Après notre enquête sur le terrain, il s’agit à présent pour nous d’éprouver le traçage : faire l’expérience du tracé dans le paysage réel. Nous utilisons de la craie pour dessiner ces lignes éphémères. Ces lignes soulèvent l'arbitraire inhérent à tout tracé de frontières. Nous les détournons au profit d'une relation poétique au paysage.
Nous concentrons ensuite notre travail autour de la photographie. Trois journées passées à travailler autour de grands thèmes dégagés à partir des propos de Pierre Boffety, Catherine Ranou, Francis Bueb ou Florence Hartmann que nous avons rencontrés à Paris pour préparer notre voyage. Nous travaillons autour de différents thèmes : la géographie, l'architecture, les arbres de la ville.
Vers le Sud
Puis nous quittons à nouveau Sarajevo pour la chaleur du Sud du pays cette fois. Une petite journée passée à Mostar : montée sur la montagne surplombant la ville, travail photographique et filmique sur le bulevar Kolodvorska (ancienne ligne de front, aujourd'hui zone de division au sein de la ville entre son Est musulman et son Ouest croate). En fin de journée nous arrivons à Stolac (35 km au sud est de Mostar) pour assister aux journées de Stolac organisées par le Centre André Malraux. Nous y rencontrons Gilles Clément avec qui nous échangeons autour de l'idée de tiers paysage au bord de la Bregava. Il nous apporte son point de vue sur le devenir végétal des zones-frontières délaissées.
Retour
Deuxième retour à Sarajevo. Mais cette fois-ci c'est un retour pour un autre départ, notre départ. Le tournage est terminé. Notre boucle est bouclée. Depuis l'hiver 2007 où, deux membres du projet avaient découvert la ville, à ce mois de juillet 2009, en passant par un voyage intermédiaire de repérage. Des lignes, nous n'en avons tracées que d'éphémères. Des frontières, nous n'avons eu de cesse de les franchir que pour mieux les interroger. Peut-être pour les remettre en question.
Le discours reste maintenant à construire : donner corps, à partir de la matière vidéo et sonore que nous venons de récolter, à notre vision.