Berlin ne m’avait jamais intéressé avant que je n’y mette les pieds. Eté 2007, des promotions Air France sur les destinations «Europe», je clique sur «Berlin» par élimination.
Cinq ans plus tard, un Master d’histoire de l’art en poche validé à la prestigieuse Freie Universität, l’université construite par les Américains durant la Guerre Froide à Berlin-Ouest, et un carnet d’adresses rempli de contacts italiens, espagnols, anglais et suédois, je suis un pur produit de la génération «Erasmus». Mais il n’empêche, Berlin l’incomprise, Berlin la rebelle, Berlin la malmenée n’en finit pas de me fasciner.
N’allez pas chercher à Berlin le cadre pittoresque d’une vieille capitale européenne avec ses jolies ruelles pavées et son marché couvert du XIXe siècle. A Berlin, tout, ou presque, a été détruit par la Seconde Guerre Mondiale. Et le peu qu’il restait a ensuite été rasé par les Communistes. Si vos pas résonnent au contact de la chaussée, c’est que vous êtes sûrement dans un de ces quartiers reconstruits de toutes pièces et qui a pour ambition de redonner un semblant d’ancien à la ville
nouvelle. En témoigne le Nikolaiviertel, à deux pas de l’Alexanderplatz, avec ses maisons basses au charme pittoresque et qui laisse difficilement supposer qu’il fut édifié il y a quelques décennies seulement, à l’occasion du jubilé de la ville qui fêtait alors ses 750 ans de part et d’autre du Mur.
Berlin, chers amis, est une ville caméléon. Là où se déploie aujourd’hui une immense place vide se dressait il y a 20 ans encore la plus grande Maison de la Culture d’Allemagne de l’Est, le Palais de la République, et il y a moins de 100 ans la résidence royale de l’empire prussien, plus communément appelée Stadtschloss. L’édifice baroque fut dynamité en 1951 par la jeune République Démocratique d’Allemagne et le Palais du Peuple démantelé par la nouvelle République fédérale en 2008. Passés prussien et communiste se superposent en plein centre de la ville, dans une indifférence quasi- générale que reflète l’immense terrain vague en face de la vieille cathédrale. Aujourd’hui, il est question d’y reconstruire le château disparu, ou du moins sa façade, afin de rendre à l’île des Musées le prestige néoclassique voulu par l’architecte Karl-Friedrich Schinkel au XIXe siècle.
Construite puis rasée, bombardée puis reconstruite, l’architecture à Berlin est le reflet de son histoire mouvementée. Capitale d’une république ouverte aux courants de l’avant-garde européenne dans les années 20, puis terrain de déploiement de la démesure nazie dans la décennie qui suivit, ville ensuite découpée en quatre secteurs comme le gâteau de la Victoire après 1945 puis scindée en deux en 1961 par un «mur de la honte» qui ne tombera que 28 ans plus tard, que reste-t-il de cette histoire dans une ville que l’on dit condamnée à ne jamais être et au devenir éternel (Karl Scheffler, Ein Stadtschicksal, 1910) ?
La Potsdamer Platz, lieu de rendez-vous incontournable des artistes expressionnistes et dadaïstes, est aujourd’hui une grande place postmoderne traversée par les automobiles et les taxis pressés. C’est seulement une fois par an lors de la Berlinale, le festival allemand du cinéma international, qu’elle retrouve son rôle de médiatrice entre la création vivante et son public. A quelques kilomètres au Sud-est de la ville, l’aéroport de Tempelhof, consacré « plus grand bâtiment du monde » à son inauguration par Hitler en 1941 est aujourd’hui fermé au public et ouvre ses portes de manière sporadique lors de grandes foires internationales. Les Fashion Addicts auraient-ils oublié que là où les mannequins longilignes défilent et posent devant les photographes s’écrivait il y a plus d’un demi- siècle une page essentielle de l’histoire mondiale, celle du Pont aérien de Berlin? De même, qui de la jeune génération actuelle peut encore s’imaginer que l’avenue la plus spectaculaire de Berlin-Est, la Karl-Marx-Allee, était encore dans les années 80 le lieu de défilés militaires et d’organisations pour la jeunesse magistralement mis en scène par le régime est-allemand ?
Aujourd’hui, Berlin est encensée comme la ville la «plus créatrice» d’Europe et l’expatriée que je suis s’interroge. Que restera-t-il du passé récent de la ville d’ici quelques années ? Entrée dans les manuels d’histoire, la ville s’offre un nouveau visage pour le XXIe siècle, plus lisse et acceptable. Certes, l’expérience du quotidien à Berlin pourrait laisser croire que la capitale tient son rang face à Paris ou Londres. Grande métropole culturelle, elle attire à elle des milliers de touristes qui font la queue devant les 170 musées de la ville. Mais les apparences sont parfois trompeuses, et lorsque l’on s’éloigne du centre vers la périphérie, les traces du Mur sont encore visibles : marchés aux puces sur des parkings de supermarché, baraques à frites un peu crasseuses, vitrines de magasins poussiéreux et démodés, le temps semble parfois s’être arrêté dans l’ancien Berlin-Est. Mais pour avoir la chance de contempler ce spectacle, il faut sortir des sentiers battus de la ville, affronter ses longues avenues interminables et la monotonie des longues rangées de logements en préfabriqué.
Pour combien de temps encore durera cette phase transitoire, où le passé, s’il commence à disparaître, reste encore visible pour celui qui part à sa recherche ? Les travaux ont commencé au printemps sur la place du château (Schlossplatz), encore baptisée Marx-Engels-Platz au début des années 90. Et l’impensable serait bel et bien en train de se produire : la demeure des Rois de Prusse va renaître de ses cendres, dans un écrin baroque dessiné par un architecte du XXIe siècle. Reste à espérer que cette seconde naissance ne vienne pas seulement apaiser les mémoires berlinoises mais aussi alimenter le débat sur la possible instrumentalisation de l’Histoire par l’architecture.
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Commentaires
Visiteur
18H04 21 SEPTEMBRE 2012
Berlin c'est devenu l'horreur. C'était bien jusqu'à la chute du mur.
Visiteur
17H18 21 SEPTEMBRE 2012
C'est quoi cette chronique ? Je dois pas habiter dans la même ville ou vous n'êtes pas sortie de Mitte.
ar seine
15H38 21 SEPTEMBRE 2012
Tempelhof est ouvert depuis au public en permanence. L'aéroport ne verra plus aucun avion y atterrir (à moins d'une panne moteur improbable). Aujourd'hui on y fait du skate sous toutes ses formes. L'arrogance nazi (Hitler était très fier de Tempelhof) a laissé place à l'insouciance de la promenade, des loisirs actuels et branchés.
Mais Berlin, pour complèter le texte de l'article, c'est aussi déambuler dans une ville des années 70 pour certains quartiers (Mitte entre autre, anciennement est-allemande). On a l'impression de marcher dans Amsterdam ou Copenhague de ces époques-là. Mais pour combien de temps encore ? Le squat artistique de Tacheles vient d'être fermé au public et à toutes autres activités. Comme partout ailleurs, Berlin rattrape son retard (avec quelques métros de retard donc), la gangrène des promoteurs immobiliers aura dans une dizaine d'années eu raison du charme de ce qui fait de Berlin une ville si particulière, si attirante.
sam rouanet
15H33 21 SEPTEMBRE 2012
Je ne suis pas trop d'accord avec cette description de Berlin. J'habite a berlin depuis 9 ans et c'est une ville qui reste un temoin entier de l'histoire de ce dernier siècle et la re-structuration de la ville n'y change rien. Tout d'abord, il est inexact de dire que toute la ville fut détruite, la plupart des quartiers trés en vogue a Berlin comme Friedrichshain, Prenzlauberg ou Kreuzberg ont encore beaucoup de contruction ancienne qui datent d'avant la second guerre mondiale, les soviets n'ont rien détruit (mais rien retapés non plus..) et ont plutot ajoutés des constructions (souvent en béton) ce qui donne ce mix parfois très étrange et quelque part exotique.