Dans les pas d'un écrivain: aujourd'hui Guy de Maupassant en Corse. Un voyage tout en nuance...
Guy de Maupassant nous avait prévenus : pour gagner la Corse, éviter de prendre la mer par Marseille, «qu'on dirait rongée par la lèpre, une sorte de fumier humain où fermente échouée là toute la pourriture de l'Orient», écrivait-il (1). On n'ose le croire, mais il paraît qu'on y croisait «des Arabes, des nègres, des Turcs, des Grecs, des Italiens, d'autres encore, presque nus, drapés en des loques bizarres, mangeant des nourritures sans nom». En résumé, les «rebuts de toutes les races, marqués de tous les vices, [y vont] grouillant sur le sol comme sur eux grouille la vermine». Bigre ! Nous fuyons vers Toulon pour monter à bord d'un ferry peint aux couleurs de l'anis qui, très vite, chantonne dans notre verre et rend la traversée d'autant plus délicieuse qu'on a sans doute, grâce au bon Guy, évité le pire. Des marins italiens servent d'admirables spaghettis de cantine dans une atmosphère remarquablement réfrigérée à «l'air contitionné» (sic) qui nous fige dans une rigueur cadavérique. Clin d'oeil prémonitoire, notre garçon de cabine porte le prénom du père de la nation corse, Pasquale (2). Il faut le féliciter pour sa discrétion parfaite : il est invisible.
Caricature
Existe-t-il seulement ? Ses collègues le hèlent en vain. Mais nous avons compris le message. Pasquale est un spectre chargé d'en annoncer un autre, la Corse, ce «fantôme sorti de la mer» que Maupassant décrit d'une phrase respirant l'objectivité : «Un pays magnifique et stupide, une humanité monstrueuse.» Diable ! L'écrivain antivendetta la pratique avec art. La presse locale l'accueille en 1880 comme «un vrai poète». Flatté, il lui rend la politesse. «Les élégants d'Ajaccio n'ont jamais fait minette», note-t-il à la sortie du bordel où il prétend travailler en prenant régulièrement «un chargement de morpions». Il y introduit donc, si l'on peut dire, cette «consolante coutume» sexuelle. Elle permet à ses yeux d'élever une civilisation des plus déplorables, où le Corse, (mauvais) sauvage, est l'hôte d'un «monde encore en chaos», qu'il ne songe pas à améliorer : «On ne rencontre jamais un morceau de bois travaillé, un bout de pierre sculptée», preuve de «l'indifférence héréditaire pour cette recherche des formes séduisantes qu'on appelle l'art». Maupassant attise notre curiosité : où trouver ce «vrai Corse velu jusque dans les yeux»? Nous le c herchons. Mal sans doute, car en vain. A moins que, aussi malin que le cochon sauvage qui renifle le sac des touristes, l'insulaire ne se soit rasé jusqu'à la couenne pour nous tromper ? Pourtant, Maupassant l'assure, l'être corse «est resté avec les défauts et les qualités des races incultes, violent, haineux, sanguinaire avec inconscience mais aussi hospitalier, généreux, dévoué, naïf». Et il tue «pour un oui ou un non, au milieu de montagnes, de forêts, de vallées superbes sous un soleil d'apothéose. L'ignorance est prodigieuse.»
Caricature? A peine à Ajaccio, on nous annonce qu'un prénommé Ange-Marie a eu «un gros problème». Il gît, troué à la chevrotine au volant de sa Mercedes, quatrième «exécution» en moins de trois mois dans les milieux du banditisme. Est-ce la preuve de «cette race acharnée à la vengeance»?
Justice insulaire
Bien que troublés par cette terrible interrogation, nous partons à l'aventure, sur notre mulet à quatre roues, scruter le «légendaire maquis» qui cacherait 150 à 200 «vagabonds [.] nourris par la population, grâce à la terreur qu'ils inspirent». Mais aucun ne se jette en travers de notre chemin, bien que diverses persécutions judiciaires continuent de transformer d'honnêtes citoyens en fugitifs. «Personne ne s'inquiète de ce défi jeté à la justice», notait l'écrivain. Mais que faire ?
Si la justice insulaire a gardé un côté laborieux, nous en savons la raison : à Ajaccio, pour cause de tribunal en travaux, les magistrats oeuvrent dans des cabanes de chantier (en face de Super-U, allez-y voir). Il paraît qu'on y croise le procureur en bleu de travail, en train de creuser quelque affaire, la perceuse à la main. Désireux de lui venir en aide, nous stoppons net notre périple, après le col de Sevi, au-dessus de Marignana, sur ce qui nous semble un avis de recherches collé sur un enclos à bestiaux. On y annonce les Contes fantastiques, avec le portrait de l'auteur. Damned ! Mais c'est Maupassant ! Wanted, le diable ? Pour quel délit ?
Ouf ! Aucun, si ce n'est, selon le metteur en scène du spectacle François Orsoni, qu'il «a fasciné beaucoup en Corse». Impossible encore aujourd'hui d'échapper à son emprise : Maupassant contrôle le maquis. Jojo, qui tient une auberge à Albertacce, a dû se plier aux exigences du terrible bandit et ouvrir son exquis menu par une citation sur le val de Niello, «la plus belle chose [que Maupassant ait] vue au monde après le mont Saint-Michel». Fichtre, il va nous gâcher nos cannelloni à nous poursuivre ainsi ! Heureusement, c'est la fin du périple. A l'Ile-Rousse, l'évidence nous tombe dessus comme une châtaigne trop mûre, bien que nous soyons assis sous des platanes. L'universitaire Jean-Dominique Poli nous confirme que, si «s'impose la seule image noire de la Corse» au XIXe siècle, c'est en partie à cause de lui. Eh oui, le bon Guy voulait faire des effets, du style, comme un vulgaire journaliste, et la caricature a survécu, au point que certains Corses s'y conforment, un comble. Pour Poli, Maupassant «se fonde sur des réalités concrètes mais ne garde que l'interprétation la plus négative». Comme les journalistes ? Nous reprenons la mer sur notre pastis-boat en ruminant cette leçon. Et en nous rappelant que Maupassant, «le plus grand menteur de la terre», selon Zola, notait, au sortir d'un bordel d'Ajaccio : «Je suis déjà adoré des putains et exécré par la moitié de la population, qui me considère comme un fou obscène et dangereux.»
(1) Dans la Corse de Guy de Maupassant. Nouvelles et récits.Recueil de chroniques pour le Gaulois ou Gil Blas. Ed. Albiana, 2007. Lire aussi : Maupassant, de Nadine Satiat, Flammarion, 2003.
(2) Au XVIIIe siècle, Pasquale Paoli rédigea une Constitution d'un modernisme politique salué par les Lumières.
Commentaires
Thomas
13H45 18 AOUT 2008
A rapprocher des commentaires immondes des Hugo, Balzac et Mérimée sur les Bretons à la même époque (sont ils vraiment humains on se le demande :D). Doit on attribuer ça à un peur panique de ces "français pas comme nous" aux coutumes bizarres et dérangeantes? Avouons quand même que ça pue son racisme de bourgeois franchouillard à plein nez... la description de Marseille est assez terrifiante!