Des lamantins, des gazelles, des crocodiles du Nil… Une Afrique miniature préservée dans un chapelet de 84 îles formant une réserve de biodiversité où la faune terrienne croise les plus belles espèces marines.
L’embarcation file à 40 km à l’heure vers l’horizon. A cette vitesse, la surface de l’eau devient aussi dure qu’un plateau métallique sur lequel ricoche l’esquif. Au bout d’une heure de navigation en ligne droite, la côte disparaît dans la brume et les flots virent du brun au bleu azur, signe que l’on a quitté l’immense estuaire du Rio Geba, qui se jette dans la mer près de Bissau, la capitale de l’ancienne Guinée portugaise. Mais il faut encore une heure pour atteindre le cœur de l’archipel des Bijagos. Cet ensemble de 84 îles, qui tiennent dans un périmètre de 100 km sur 100, constitue la réserve de biodiversité tropicale la plus proche d’Europe. Certains y voient les restes de la mythique Atlantide.
Les Bijagos sont un drôle de peuple qui vit entouré d’eau mais qui n’aime pas la mer. Cela remonte au XVIIIe siècle. Les Bijagos se livraient alors à la piraterie, attaquant les bateaux de passage à bord de kaniabak, des grandes pirogues de guerre. Excédés, les Portugais, qui contrôlaient la côte, lancèrent une sanglante expédition de représailles, tuant, brûlant et rasant les villages. Les Bijagos en conclurent que les esprits de la mer s’étaient mis en colère contre eux. Depuis, les villages bijagos sont construits à bonne distance des côtes. Sur 25 000 habitants dans l’archipel, on n’en compte pas plus de 200 qui pratiquent la pêche. Les autochtones ne mangent pas de poisson : ils se nourrissent de riz et d’huile de palme, ainsi que de poulets, de cochons et de chèvres. Les vaches sont destinées aux cérémonies sacrées. Les femmes ramassent des huîtres, des couteaux et des crabes à marée basse.
Science du poison.
La plupart des pêcheurs viennent en fait du Sénégal et de la Guinée-Conakry voisine, attirés par les fabuleuses ressources halieutiques du coin. Tant qu’ils ne s’installent pas sur les îles sacrées, réservées aux pratiques d’initiation rituelle, ils sont les bienvenus. Les contrevenants sont gentiment prévenus une première fois par les anciens. S’ils ne déguerpissent pas, ils s’exposent à la redoutable science des Bijagos en matière d’empoisonnement et tombent les uns après les autres, frappés par un mal mystérieux. Mais ce savoir est aussi au service d’une incroyable pharmacopée : les Bijagos soignent à peu près tout avec leurs plantes, même les morsures de pythons, mambas ou autres vipères du Gabon. Et le paludisme. Mieux vaut ne pas tomber gravement malade : il y a un dispensaire et un infirmier en tout et pour tout dans les îles.
Les Bijagos sont accueillants, mais il faut respecter leurs traditions. Pas question d’installer un campement touristique sans leur accord. C’est la première chose dont s’est assuré Gilles Develay. Cet ancien routard est un grand gaillard blond de 54 ans, qui est tombé amoureux du coin au cours d’un de ses innombrables voyages. Dix-huit ans qu’il fréquente les îles, treize qu’il vit à Bubaque, la plus grande île de l’archipel, avec sa femme sénégalaise et leurs deux filles. «C’est un endroit parfait. Tout pousse, il y a de l’eau souterraine toute l’année, même en cas de sécheresse.» Il n’y a pas de risque que le tourisme de masse vienne détruire ce fragile écosystème. Pour construire son hôtel, Casa Afrikana, Develay a dû importer tout le matériel de construction du Sénégal. Il faut compter vingt heures de navigation en grande pirogue pour joindre Ziguinchor, la ville principale de la province de Casamance. Aujourd’hui encore, tout vient du Sénégal, même l’essence. Pour le reste, il faut être bricoleur : Develay a tout installé lui-même, la parabole, qui le relie à Internet, au fax et au téléphone, la radio, le générateur et le billard. Son hôtel se limite à quatre grandes chambres en dur. Comme la totalité des campements des Bijagos, qui se comptent sur les doigts des deux mains, Develay vise une clientèle très «pointue» : il s’agit des amateurs de pêche sportive. On trouve de tout au large des Bijagos : carangues, carpes rouges, barracudas, raies diverses, daurades roses, maquereaux, empereurs, soles, turbos, aiguillettes, cobias, otholites sénégalaises, requins…
Popper ou lancer.
Gilles Develay pratique toutes les sortes de pêches : au Rapallo (un leurre que l’on laisse traîner 2 à 3 mètres sous l’eau), au popper (autre leurre imitant un poisson blessé), au lancer (avec un morceau de mulet pour attirer les proies)… Les canots à moteur sont équipés d’un GPS et d’un sonar pour repérer les bancs de poissons. Mais toute la technologie ne remplacera pas une connaissance intime des fonds marins acquise tout au long de ses années de pêche. En une semaine, il est tout à fait possible de ramener au bout de sa ligne un requin-tigre de 250 kg. Toutefois, cette profusion n’empêche pas Develay d’être respectueux des ressources : «Sur 30 poissons pêchés, je n’en garde que 4 ou 5. J’oblige les clients à remettre les poissons à la mer, même blessés, ne serait-ce que pour calmer leur sens de la prédation, leur apprendre à respecter leur environnement.»
Cependant, ces bonnes résolutions pèsent peu face aux dégâts causés par les bateaux usines européens et asiatiques, qui croisent au large et ramènent 10 tonnes de poisson par chalut pour ne garder au final que 200 kg d’une espèce recherchée. Ces dégradations ne sont pas le seul fait de la pêche industrielle : les grandes pirogues venues du Sénégal peuvent emmener jusqu’à 25 tonnes de poisson, conservé dans de grandes caisses en bois avec de la glace salée.

L’extrême pauvreté de la Guinée-Bissau est tout à la fois sa meilleure protection et son pire défaut. C’est grâce à elle qu’elle a pu rester préservée, mais c’est à cause d’elle que s’y livrent les pires trafics. A commencer par la cocaïne colombienne. La situation de la Guinée-Bissau, à égale distance de l’Amérique du Sud et de l’Europe, en fait un lieu de stockage et de transit idéal, d’autant que l’absence d’Etat garantit une tranquillité quasi totale. Au contraire, certaines des plus hautes autorités de l’Etat participent activement au trafic. Sous l’ancien chef d’état-major de la marine, Bubu Na Tchuto, les arrestations de chalutiers en train de pêcher sans licence dans les eaux territoriales bissau-guinéennes se multipliaient à tel point que certains ont fini par se demander s’il ne s’agissait pas d’un stratagème pour débarquer en toute discrétion au port des containers les cargaisons illicites. Les trafiquants utilisaient aussi les petites pistes d’atterrissage construites par les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, les aspects les plus voyants du trafic ont disparu. Et sur les îles, les habitants disent ne pas plus trop savoir ce qui se passe vraiment.
Lézards géants.
Pas de quoi, en tout cas troubler les ébats des hippopotames de mer, des singes et des lézards géants qui peuplent l’archipel. Les Bijagos sont tout à la fois une réserve naturelle et une Afrique miniature, «une Afrique d’avant le saccage», comme aime à dire Develay. On y trouve des gazelles, des perroquets, des varans, des lamantins, des coqs de roseaux, des loutres et même des crocodiles du Nil. Sans compter les milans, les aigles pêcheurs et les palombes qui traversent des cieux que même Turner aurait eu peine à imaginer. Souvent, pendant que les hommes pêchent, leurs femmes partent à la découverte des merveilles des Bijagos. Sur les 84, seules une vingtaine sont habitées et, en tout, il ne doit pas y avoir plus de 80 chambres dans l’archipel. Presque de quoi se prendre pour un Robinson.
Commentaires
Onate
12H13 24 MAI 2009
Belle description, mais quelques petites erreurs.
En 1853, ceux sont les français et non les portugais qui ont bombardés les villages côtiers amenant les différents peuples de l'archipel (dont les Anhaki de l'île de Kanhabaké) à construire leurs villages (tabanka) au centre des îles.
Les peuples bijogo mangent du poisson s'ils en ont.
Il n'y a pas de gazelle dans l'archipel mais des antilopes (céphalophe et guib harnaché).
Et Gilles Develay est en effet un type très bien qui connaît bien cet archipel et le respecte... beaucoup plus que d'autres qui se font passer pour des écologistes !
Merci pour cet article.
Onate
Reinhardt
07H15 23 MAI 2009
Faune des iles : ce n'est pas de "coqs" des roseaux qu'il s'agit, mais de cobs des roseaux, une sorte d'antilope...
Sans rancune
Reinhardt
07H06 23 MAI 2009
Il semble que le correcteur orthographique ait fait un peu de zele.... a propos des animaux presents sur les iles, on ne parle pas de "coqs" des roseaux, mais de cobs des roseaux, une sorte de petite antilope (reedbuck ou redbok)
Amicalement