Moins violente que Johannesbourg et Pretoria, la cité du bout du monde affiche une tranquillité branchée qui séduit les créateurs de tous poils. La génération post-apartheid y rêve d’une société métissée, même si la ville reste l’une des plus blanches du pays.
Avec son accent so british et ses manières parfaites, Shaun Webb semble un sujet de sa Majesté la reine d’Angleterre. Fines lunettes de créateur et pantalon clair, il adore évoquer son mariage célébré il y a deux ans. «?C’était le plus beau jour de ma vie, dit ce jeune blanc de 27 ans. Comme moi, mon mari est né au Cap, mais il vient d’une famille métisse.?» Aux oreilles des Français, le « my husband » prononcé par un homme surprend encore. Car à la différence de la France qui interdit le mariage entre deux personnes de même sexe, l’Afrique du Sud le reconnaît depuis peu. « La loi a été adoptée en novembre 2006, raconte Shaun. Un mois plus tard, nous nous mariions au Table Bay, l’un des hôtels les plus chic de la région. » Aussi bien comptable que créateur de bijoux, Shaun est le premier de sa famille à épouser un métis. « Quand j’étais enfant, ma mère ne m’a jamais caché, à la différence de nombreux petits blancs, la réalité des lois raciales. » Sans doute, Shaun et son mari symbolisent-ils cette nouvelle génération de jeunes Sud-Africains, enfants nés sous l’apartheid, et désireux, depuis la libération de Mandela en 1990, de construire une autre société. Leur ville est Le Cap, cette cité du bout du monde accrochée à la pointe ouest du continent africain. «?A la différence de Johannesbourg et de Pretoria encore gangrenés par la violence et la pauvreté, on peut se promener à pied dans le centre-ville durant la journée?», remarque Shaun. Malgré ses trois millions d’habitants, Le Cap vit à un rythme nonchalant, indolence africaine mêlée à un calme provincial. «?Nous travaillons de 8 h à 17 h, explique Shaun. Le samedi, les magasins ferment à 13 h.?» A la sortie des bureaux, les amateurs improvisent un match de foot sur une pelouse en bord de mer. Les joggeurs longent l’océan et les propriétaires de chiens vont faire un tour à la plage. De par la proximité de l’océan et la présence du soleil, la tong et le bermuda constituent la panoplie de la jeunesse locale.
Campagnes de pub
Le Cap est aussi la ville des gays, avec son quartier Waterkant qui, même s’il se résume à quelques rues pavées, vit intensément le week-end avec ses bars et ses chambres d’hôtes très «?déco ». «?C’est un des endroits les plus tolérants du pays, dit Shaun. Chacun vit comme il l’entend.?» C’est au Cap qu’habitent les créatifs, designers de bijoux ou de vêtements. Depuis des années, les photographes et les mannequins profitent du temps ensoleillé –?durant notre hiver?– et du sable blanc pour réaliser campagnes de pub et photos de catalogue. Sans doute, la cohabitation de ces populations en a fait une des cités les plus branchées du pays. Une des villes les plus blanches aussi, avec 20 % de blancs, contre moins de 10 % à Durban, l’autre métropole de bord de mer. « La bourgeoisie noire s’est plutôt installée à Johannesbourg, explique Shaun. Là-bas, la vie et les loyers sont moins chers. »
Il y a plus de quinze ans, du temps de l’apartheid, le centre de la ville fonctionnait pourtant à l’inverse, comme un down town à l’américaine. Le jour, les employés de bureaux venaient y travailler. Le soir, ils rejoignaient leurs maisons dans les quartiers périphériques, abandonnant les rues à la violence et à la pauvreté. Mais avec le boom immobilier des dix dernières années et la poussée démographique (1), les quartiers huppés de la ville, situés à l’ouest avec leurs maisons à l’architecture californienne, sont devenus inaccessibles financièrement –?une demeure s’est vendue dernièrement huit millions d’euros.
Ecologie et action positive
La génération post-apartheid est partie à la conquête de nouveaux territoires et a réinvesti notamment le centre-ville, rénové au début des années 2000 par la municipalité. Les rues ont été nettoyées, des immeubles et des entrepôts réhabilités en loft d’habitation. Restaurants design, galeries et boutiques branchées ont colonisé peu à peu le cœur du Cap autour de Long Street, sorte d’Oberkampf local. Créateur de chaussures âgé de 28 ans, Grandt Mason s’y est installé il y a quelques années. Cet amateur de musique électronique a délaissé le gros 4x4, voiture mythique des blancs d’Afrique, pour rouler en Vespa comme à Rome ou à Paris. A l’image de nombreux jeunes citadins, il croit aux vertus de l’écologie et a monté une petite entreprise, G-MO, qui fabrique ballerines et sandales à partir de chutes de tissus récupérées dans les industries textiles de la région. Sans colle ni silicone, ses produits recyclés sont vendus dans les boutiques branchées de la région. Il fabrique ses chaussures dans son atelier avec trois employés, noirs ou métis. Sa sœur, Kate, 29 ans, le seconde pour la partie commerciale. « J’ai monté mon entreprise et créé mon emploi, car les jeunes blancs ont du mal à trouver du travail. Aujourd’hui, les noirs sont prioritaires », explique-t-il sans animosité.
A la fin de l’apartheid au début des années 90, 10 % de la population –?les blancs?– détenaient 90 % des richesses du pays. Pour redistribuer emplois et capital, le pouvoir politique instaure le Black Economic Empowerment (BEE), sorte d’action positive. « A compétence, expérience et diplôme égaux, explique Grandt Mason, un noir sera prioritaire sur un blanc, une femme sur un homme. » Ainsi, au Table Bay Hotel, établissement luxueux de la ville fréquenté par une clientèle internationale, près de 80 % du personnel sont des jeunes femmes noires ou métisses. Même s’il a dû former des légions d’employés à la notion de service à l’européenne, le directeur de l’hôtel, Philip Couvaras, approuve la loi d’un œil de businessman. « Pour stimuler l’économie, Mandela a mis en préretraite les plus âgés. Il a ainsi laissé place aux jeunes et promu une nouvelle génération de Sud-Africains. »
Métis d’une cinquantaine d’années, Darrol Lee a aussi habité le centre du Cap. Mais il y a fort longtemps, au début des années 60, quand le District Six existait encore. « J’habitais avec ma mère ce quartier proche du centre-ville. Vivaient là en harmonie métis, noirs et blancs. » A l’époque, cette partie du Cap est connue pour ses cinés et ses restaurants, ses musiciens de jazz et ses gamins qui jouent dans la rue. Aujourd’hui, Darroll Lee, guide pour touristes, montre le trou béant qui défigure encore la ville. « J’avais à peine dix ans, quand, en 1966, j’ai vu ma famille se faire exproprier durant l’apartheid, raconte-t-il. Ils sont venus avec des bulldozers et ont tout détruit de District Six sauf les églises et les mosquées. 60?000 personnes ont été chassées et déplacées dans les townships. Les familles ont été obligées de partager des maisons, sans se connaître. Ils voulaient faire de District Six un quartier blanc. En fait, ils n’ont rien construit et laissé le terrain à l’abandon. Pour moi, c’est le pire souvenir de cette Afrique du Sud ségréguée. » Et l’un des pires épisodes de l’histoire de l’apartheid.
Mur économique
Aujourd’hui, Darrol Lee habite à vingt kilomètres du centre, dans le township d’Ottery. « Je n’ai pas les moyens financiers de revenir en ville », dit-il. Si, à la libération de Mandela, les barrières raciales sont tombées, reste un mur économique qui maintient grosso modo la géographie d’autrefois. A l’ouest du Cap, au bord de l’Atlantique, les quartiers blancs et les dernières boutiques branchées. A l’est et au sud, les townships où les blancs ne mettent pas les pieds. Trop dangereux, pauvreté, gangs et trafic de drogue. Le long de l’autoroute, on aperçoit des kilomètres de terrains sursaturés de constructions en tôles ondulées et de petites maisons en dur. Cernés de murs et traversés de ruelles larges comme des goulets, les townships sont des cités à part où toutes les classes sociales sont représentées, des plus démunis à Darrol Lee qui gagne 450 euros par mois.
«Nous manquons tellement d'espace que nous ne pouvons pas penser?», dit-il. Dans les quartiers résidentiels, les maisons, elles, sont toutes munies, sans exception, d’alarmes. Et comme dans le New York des années 70-80, on passe, en une rue, de la tranquillité à l’insécurité. « Depuis la fin de l’apartheid, noirs, blancs et métis travaillent ensemble dans les entreprises, les hôtels ou les restaurants, dit Darrol Lee, mais nous ne partageons pas la même vie sociale. » Agées de 26 et 21 ans, ses deux filles sont employées dans des bureaux aux côtés de blancs, mais « tous leurs amis sont métis ou noirs », remarque Darrol Lee. A l’inverse, Jessica, une Française de 40 ans, ancien mannequin mariée à un Sud-Africain blanc, s’étonne toujours auprès de son mari : « Mais où sont tes amis noirs ? »
Sur Long Street, le long des restaurants et des friperies, les couples mixtes se font rares –?comme en France, d’ailleurs. Le soir, les bars se remplissent mais noirs et blancs ne se mélangent pas vraiment. « La fin de l’apartheid est une histoire récente, à peine vingt ans, remarque Darrol Lee. Nous avons déjà parcouru un grand chemin, mais il nous faut davantage de temps pour combler les différences culturelles. »
Certains artistes forcent déjà la géographie sociale de la ville et sous leur impulsion, des quartiers à l’origine métis comme celui de Woodstock, se font de plus en plus mixtes. Depuis deux ans, un marché bio-bobo, avec artisanat, fromages et légumes, s’est installé dans une ancienne fabrique, le Biscuit Mill. Le samedi matin, on y sirote un smoothie et on y mange une pita. Les blancs gagnent en voiture cet îlot cool entouré d’entrepôts délabrés et se garent dans les rues adjacentes sous la haute protection de gardes signalés d’un gilet fluo. Les habitants métis du quartier ne fréquentent pas ce marché trop cher pour eux.
Non loin de là, vit le designer sud-africain blanc, Heath Nash, connu de Sydney à Tokyo pour ses luminaires colorés découpés dans des emballages plastiques recyclés. A 31 ans, il a participé pour la première fois, cette année, au Salon du meuble de Milan. Malgré cette exposition à l’international, il n’envisage pas de quitter son pays. « J’aime travailler en Afrique du Sud, dit-il dans son atelier-hangar. D’abord, il y a une nature magnifique qui m’inspire. Ensuite, un rythme très relax qui me convient. Enfin, j’ai ici les moyens économiques d’employer du personnel et de bénéficier de la grande créativité de l’artisanat local. » Il travaille avec quatre salariés et sous-traite la collecte de plastiques à une société de sept personnes. Le soir, il remonte la rue en pente de son hangar et rejoint sa maison quelques numéros plus haut. Dans son atelier, il aime montrer un portemanteau formé de belles lettres cursives colorées. « It’s beautiful here », peut-on y lire.
Vivre ensemble
Shirley Fintz, 37 ans, est aussi une artiste fondue d’art populaire africain. Dans sa magnifique maison victorienne, non loin du centre, les tapis anciens rivalisent avec des collections de poupées, d’art tribal et de vieux jouets. La terrasse de bois est percée d’un petit bassin où se rafraîchir l’été. Née de père italien et de mère israélienne, Shirley a relancé, avec deux partenaires, l’artisanat local du travail de perles. « Depuis dix ans, nous travaillons avec 450 femmes des townships du Cap. Nous leur fournissons des perles et elles réalisent des objets, poupées ou petits animaux, pour lesquels elles sont payées. Chaque pièce est unique », précise-t-elle. Les bénéfices de ce travail sont réinvestis dans une clinique de la ville où sont traitées une soixantaine de femmes atteintes du sida ; l’Afrique du Sud est l’un des pays les plus touchés par la maladie. « Ma sœur y donne des cours de yoga », explique Shirley, elle-même adepte. Vers 11 heures du matin, après quelques postures, elle est encore en jogging d’éponge blanche qui laisse deviner un tatouage le long de sa colonne vertébrale. Quand on lui demande pourquoi elle s’est lancée dans cette action humanitaire, elle répond ironiquement : « Mais parce que je suis bonne. » Mère de deux enfants de 4 et 7 ans, elle reprend plus sérieusement?: « Ils fréquentent les mêmes écoles que les enfants noirs. J’espère qu’ils vivront davantage ensemble. » Dans certains établissements chic de la ville, des parents blancs se cotisent pour payer la scolarité d’élèves noirs ou métis.
Mais dans un proche avenir, l’événement qui excite tout le pays est l’organisation, l’année prochaine, de la coupe du Monde de football. En 1995, au lendemain des premières élections démocratiques, l’Afrique du Sud avait accueilli et remporté la Coupe du monde de rugby. Une victoire qui avait contribué à l’unification du pays. Tous ceux qui veulent construire une autre Afrique du Sud espèrent tirer de cette nouvelle Coupe une meilleure image du pays, des bénéfices économiques et davantage de lien entre les Sud-Africains.
(1). La population du Cap a augmenté d’environ 20 % depuis 2001, selon les chiffres de la municipalité.
ENCADRE
Option tourisme
Avec ses plages sauvages et ses eaux froides, ses maisons colorées et ses demeures à l'élégance victorienne, ses vignobles tout proches et son art de vivre au grand air, Le Cap a des airs de San Francisco. La ville, en soi, est un but de voyage où il est facile de passer une semaine.
De l’esclavage à Mandela
La Cap est un condensé de l'histoire raciale de l'Afrique du Sud. Au XVIIe siècle, la ville instaure le commerce des esclaves venus d'Afrique ou d'Asie (Inde, Sri Lanka, Indonésie). 60?000?personnes seront déplacées de force. Ce mix de populations donnera le quartier de Boo Kap avec ses maisons aux couleurs vives où vivent aujourd'hui les musulmans du Cap. Nelson Mandela, lui, sera emprisonné dix-huit ans à Robben Island, une île située à un jet de pierres de la ville, et haut lieu de pélerinage.
Cool attitude
Depuis quelques années, la ville développe aussi bien des lieux hyperdesign que des endroits bobos, tendance hippie ou surfeur. Dans le centre de la ville, c'est Long Street avec ses bars, restaurants et friperies. A la périphérie, c'est Woodstock où se sont notamment installées des galeries comme celle de Michael Stevenson (http://michaelstevenson.com) ou le marché de Biscuit Mill. En bord de mer, c'est Kalk's Bay, petite station balnéaire avec brocantes et bars au mobilier de bric et de broc.
Vinotage et sable blanc
Au XVIIe siècle, deux cents Huguenots se sont installés près du Cap et ont cultivé la vigne. Depuis, le vin sud-africain se vend dans le monde entier, avec un cépage propre au pays, le pinotage. Possibilité de visiter les wineries, lieux de dégustation et de vente dans les propriétés agrémentées de restaurants et cafés. Le Cap, c'est aussi la pointe de l'Afrique, ses paysages de maquis et ses plages, paradis des surfeurs, moins des baigneurs, pour cause de vagues et d'eau froide (15 °C en moyenne).
PRATIQUE
Y aller
Pas de vol direct depuis Paris. Passer par Londres, avec Virgin Atlantic. A partir de 900 € l’aller retour. Ou bien par Amsterdam avec KLM ou Air France.
Dormir
Luxe. Le Table Bay Hotel est l'adresse hyper confortable de la ville. On y va pour le service et sa situation étonnante sur le port de commerce. Quand on petit-déjeune sur la terrasse –?buffet gargantuesque –, on observe le va-et-vient des cargos et paquebots de croisière ou on regarde une otarie faire sa toilette dans le port. A partir de 160 € par personne sur la base d’une double. Rés.
chez Donatello/Equatoriales : 0826 102 005.
Design. Le dernier hotel à la mode s'appelle The Grand Daddy. Ouvert en septembre sur Long Street, il est souvent complet. Allie déco contemporaine et style victorien. Sur le toit, magnifique terrasse avec des caravanes fifties à louer. A partir de 70 € la double. www.granddaddy.co.za
Charme. En plein centre-ville, le Tudor Hotel vient d'être rénové. Idéalement placé.
A partir de 53 € la double. www.tudorhotel.co.za
Manger
On mange bien au Cap (et pour deux à trois fois moins cher qu’en France), notamment la cuisine malaise, issue des populations esclaves (Inde et Indonésie) et des Européens. Cela donne des breyani (riz aux lentilles épicé), des boboties, sortes de dim sum servis avec une confiture de fruit. Egalement du poisson dont le Kingklip, à chair blanche et ferme.
Lien photo: http://www.flickr.com/photos/dkeats/3162950932/sizes/o/