Route 66, Karakoram Highway, … De par le monde, il existe des routes qui hantent les esprits des voyageurs pour la part d'imaginaire qu'elles véhiculent. Aux antipodes de la vieille Europe, en Nouvelle-Zélande, la State Highway 35 est de celles-ci.
Bien que bien moins réputée que ses consœurs, cette route côtière peu fréquentée comblera de bonheur les voyageurs qui aiment sortir des sentiers battus. La State Highway 35 (SH 35) serpente le long de l'immensité du Pacifique, traçant ainsi un arc de cercle entre les villes de Gisborne et d'Opotiki, en passant à proximité d'East Cape, le point le plus à l'Est de la Nouvelle-Zélande –et donc du monde– si l'on excepte quelques minuscules confettis insulaires disséminés loin au large des côtes. Cette particularité géographique, à proximité immédiate de la ligne de changement de date, fait de la région la première au monde à voir chaque matin se lever le soleil du jour nouveau.
Terre humaine
La SH 35 contourne le massif montagneux des Raukumara Range, qui forme une région relativement inhospitalière et faiblement peuplée. En effet, la population totale du district d'East Cape ne dépasse guère les 3000 habitants, répartis le long des 300 kilomètres de la route qui contourne la région. La majorité des résidents sont maori, la région constituant le territoire ancestral de la tribu Ngati Porou.
La forte présence maorie en ces lieux est d’ailleurs manifeste : ce sont ainsi plus de 50 marae qui jalonnent la route, chaque Hapu possédant le sien. Les Hapu, sorte de sous-tribus, aiment en effet à se réunir au sein de ces villages communautaires à l’occasion de cérémonies diverses ou pour partager un hangi, le repas typique maori où viande, kumara –variété locale de patate douce– et autres légumes sont cuits à l’étouffée dans un trou creusé dans le sol.
Le syncrétisme entre traditions maories et religion chrétienne se trouve quant à lui symbolisé dans l’église anglicane de Tikitiki. Cet édifice religieux est en effet surmonté de magnifiques sculptures maories.
Le long de cette route sinueuse encore à l'abri des flux touristiques, des hommes vivent, au contact d'une terre qu'ils aiment comme une partie d'eux-mêmes, d'une nature qu'ils protègent avec humilité.
Kerry est australienne. Elle s'est installée ici auprès de son mari, Rangi, membre de la tribu des Ngati Porou. Ce dernier travaille toute la semaine dans une immense exploitation ovine située à quelque distance de la maison familiale, où il est «chef de bloc», c'est-à-dire qu'il a en charge la gestion d'une partie du cheptel, sur les plusieurs milliers de têtes de bétail que compte l'exploitation. Kerry, de son côté, a créé une petite ferme familiale, où la production agricole n'est pas le seul objectif. En effet, s'étant prise de passion pour les trésors de la nature néo-zélandaise, elle tente de préserver dans son «arche de Noé» cette formidable diversité animale et végétale. Ainsi, en dehors des tâches inhérentes à la gestion de son modeste cheptel productif et de son jardin, notre Australienne veille sur la multitude d'espèces de plantes qui peuplent le bush. Sa propriété constitue un havre de paix naturel au milieu de forêts plantées où la notion d'écologie est absente.
La foresterie
Kerry dénonce la politique de plantation massive de forêts de pins radiata, encouragée par le gouvernement quelques décennies plus tôt. Le pouvoir politique présentait en effet cette méthode comme un moyen efficace pour contrer les phénomènes d'érosion, apparus lorsque le bush originel a été déboisé pour faire place aux vastes pâturages à ovins, dont l'élevage constitue un secteur clé de l'économie du pays. Avec le recul, force est de constater que les bienfaits de la mise en culture de ces arbres exogènes, tant vantés par les politiques et le lobby forestier, sont loin d'être évidents. L'extraordinaire diversité végétale et animale de la forêt endémique est en effet remplacée en bien des endroits par de vastes plantations monospécifiques, véritables déserts écologiques qui n'ont de forêt que le nom. L'industrie forestière, elle, tire profit de ce massacre écologique, encourageant l'extension des surfaces ainsi cultivées pour le bois.
Un malheur ne venant jamais seul, ces pins colonisent de manière non maîtrisée les prairies alentour, perturbant ainsi les équilibres écologiques établis, et concurrencent les espèces végétales pionnières dans les espaces où la forêt primaire tente de se réétablir.
Capitaine Cook
Si nous parcourons aujourd'hui en voiture, le long de la State Highway 35, cette côte encore sauvage, il faut cependant se rappeler que c'est par voie de mer qu'elle fut initialement découverte. D'abord par les Maoris, descendants de populations polynésiennes, dont la légende raconte qu'ils arrivèrent à bord de trois canoës pour peupler les îles néo-zélandaises. Ensuite par les Européens, et le premier d'entre eux James Cook, qui redécouvrirent le pays –laissons la paternité de la découverte de la Nouvelle-Zélande aux Maoris– plusieurs centaines d'années plus tard. Le capitaine Cook et son équipage ont d'ailleurs laissé leur empreinte dans la toponymie de cette côte. Ils tentèrent ainsi une escale dans la région de Gisborne pour se ravitailler, les vivres commençant cruellement à manquer après plusieurs mois de mer. Ils durent cependant faire demi-tour, impressionnés par la véhémence belliqueuse de la tribu maorie locale. Cette déconvenue valut à la baie de Gisborne le nom de Poverty Bay –la baie de la Pauvreté– sobriquet que de nombreux Maoris locaux s'offusquent encore aujourd'hui de voir apparaître sur les cartes de la région.
Après une escale dans une petite crique abritée à proximité de Tolaga Bay –nommée de fait Cooks Cove– l'équipage poursuivit sa navigation côtière autour du cap Est pour finalement trouver un accueil plus chaleureux auprès de la tribu qui peuplait la région de l'actuelle Opotiki. Pouvant enfin se réapprovisionner en vivres, l'explorateur baptisa cette fois-ci la région Bay of Plenty, la baie de la plénitude.
Un passé trouble
L'état de plénitude ne fut pourtant pas toujours de mise dans le district d'East Cape. Des habitants racontent ainsi le passé récent de la région, quand les producteurs de marijuana dissimulaient leurs plantations frauduleuses à l'intérieur des bergeries. Un local se souvient des discussions de l'époque avec une amie qui travaillait alors dans un hôpital de Wellington. Celle-ci s'étonnait de la forte proportion de drogués en cure de désintoxication originaire de cette région, pourtant peu peuplée. C'était la période où un désaccord entre factions rivales se réglait à l'arme blanche, sous l'emprise de la drogue.
D'ailleurs, bien des années après cette période trouble, le Cap Est a encore mauvaise réputation auprès de nombre de Néo-zélandais. Certains conseilleront d'ailleurs au visiteur de passage d'éviter de faire du stop le long de cet axe peu fréquenté, se remémorant les événements tragiques qui s'y déroulèrent.
Pourtant, cette époque est révolue. Aujourd'hui le calme est bel et bien revenu sur East Cape. Les nombreux Maoris et les quelques Pakehas qui y vivent –entendez Néo-zélandais originaires du Royaume-Uni– vous saluent ainsi au son du bonjour maori, «Kia Ora!». Ils nouent aisément la conversation, pour vous quitter en vous souhaitant un bon voyage en Aotearoa, nom maori de la Nouvelle-Zélande signifiant le Pays du long nuage blanc. Ici plus qu'ailleurs, les habitants n'ont jamais perdu leurs traditions. Fiers, ils restent attachés à une culture merveilleuse remplie de poésie sur cette terre toujours en avance sur le monde du fait de sa situation géographique particulière, et pourtant préservée de la fuite du temps.
Si le Cap Est reste donc un vide sur la carte de la Nouvelle-Zélande, un espace rarement fréquenté par les touristes habitués aux voyages bien huilés, il constitue pourtant le point fort du séjour aux antipodes de ceux qui prennent le temps de le parcourir.
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