De Moscou à Vladivostok, traversée d’un continent au rythme de l’express Rossia, dans les pas de Nicolas II et Michel Strogoff; en prenant le temps de flâner dans les villes traversées.
Il a plu toute la journée sur Moscou. Gare Iaroslav, l’atmosphère est moite en cette fin de journée estivale. 20 h 45, voie n° 2, l’emblématique Rossia (Russie) avec ses wagons aux couleurs du drapeau national vient tout juste de s’étirer le long du quai. Devant la porte de la voiture 8 des «kupe» (2e classe), Olga et Yulia, les hôtesses de bord, vérifient billets et identités des passagers… Une quinzaine de minutes plus tard, Dimitry, un adolescent filiforme et sa mère Svetlana, ont déjà investi le compartiment n°13. En un clin d’œil, deux volumineux sacs de nourriture ont été placés en évidence, les draps tirés de leur poche de protection, les couchettes préparées… Mère et fils ont revêtu la tenue confortable de rigueur: short, T-shirt ample et tongs. «Nous rentrons chez nous à Vladivostok», explique Dimitry dans un anglais balbutiant. Vladivostok, le terminus de la ligne, qu’ils n’atteindront que samedi prochain, dans une semaine. Si l’on excepte l’austère et classique train n° 239 (ou 240), l’express Rossia, avec un départ tous les deux jours dans chaque sens, est le seul à parcourir de bout en bout et sans changement pour les voyageurs les 9288 kilomètres du Transsibérien (1) en sept jours et six nuits. Un train qui, sur cette ligne ferroviaire hors normes à la démesure du territoire russe, va traverser sept fuseaux horaires.
Au moment où le Rossia s’enfonce dans les grises banlieues moscovites que l’approche de la nuit rend un plus sinistres, Svetlana est déjà endormie. Son fils explique qu’ils sont arrivés à 17 heures à Moscou après plus de… 24 heures de train. «Tous les ans pendant les vacances d’été, nous allons passer un mois chez la babouchka», poursuit Dimitry. Où diable se cache cette généreuse grand-mère qui les a gâtés en pirojki, une pâtisserie locale? «A Kaliningrad !», au bord de la Baltique, sourit le jeune homme. Voyage des extrêmes dans leur propre pays au motif que Svetlana a une peur viscérale de l’avion…
Icônes et 4X4
Une trentaine d’heures plus tard, au milieu de la nuit, le Rossia arrive en gare de Ekaterinbourg, notre première étape. Adieu Dimitry et Svetlana ! Le Transsibérien vit au rythme des départs et des arrivées des passagers. La capitale de l’Oural, ville frontière entre l’Europe et l’Asie, est entrée dans l’histoire avec l’assassinat des Romanov par les Bolcheviks en 1918. Chaque jour, dans l’ostentatoire cathédrale Sur-le-Sang, des centaines de visiteurs viennent prier devant l’icône consacrée au dernier tsar…A travers la beauté désolée de la steppe, un nouveau Rossia nous conduit à Novossibirsk, la plus grande métropole de Sibérie. Sa gare, véritable temple dédié au Transsibérien rappelle que la troisième ville de Russie lui doit non seulement son fulgurant développement mais aussi son existence. Ici, l’argent coule à flot. Sur l’avenue Lénine où vrombissent des 4X4 rutilants on se bouscule aux terrasses des restaurants et cafés aussi branchés que hors de prix…
Bifurcation pour Pékin
On a dépassé Krasnoïarsk. Déjà plus de 4000 kilomètres parcourus depuis Moscou. Il a fallu progressivement ajouter quatre heures à nos montres. Sur le Transsibérien, les trains et les gares vivent à l’heure de Moscou. Ce qui ne facilite pas toujours la vie à bord. A plus de 110 km/h, le Rossia traverse maintenant la plus vaste forêt de bouleaux du monde. Pendant des heures, derrière la vitre, ce ne sont que d’interminables alignements d’arbres, interrompus par le passage d’un convoi de marchandises. Le jour se lève à peine quand le Rossia arrive en gare d’Irkoutsk. Ici, le train n°2 déverse une grande partie des ses passagers et notamment les touristes étrangers. Des touristes qui, pour la plupart, se dirigeront vers Oulan-Bator et Pékin via le Transmongolien. D’aucuns se rappellent que c’est à Irkoutsk que se termina l’épopée de Michel Strogoff, le héros de Jules Vernes. Avec ses quelques quartiers rescapés de maisons en bois sibériennes et ses trams cabossés, la ville possède un charme suranné. Sur la promenade qui longe le fleuve Angara, à l’heure du crépuscule, jeunes et moins jeunes se retrouvent à siroter une bière. Et comme chacun ici déplore l’été trop éphémère, on prolonge la balade jusqu’au petit matin. Jusqu’à l’annonce assourdissante de l’arrivée du Rossia en provenance de Moscou.
Encore un départ. Nous partons pour notre plus longue étape: Trois jours et deux nuits à travers l’Extrême Orient russe… Le soleil est au zénith quand subitement dans chaque compartiment les nez se collent aux vitres, les yeux essaient de percer les profondeurs. Le Baïkal s’étale devant nous. En ce lieu, le Transsibérien devient chemin de fer de légende. Les plus érudits se souviennent que le laborieux contournement du lac retarda le chantier de plusieurs mois. Un chantier entamé en 1891 et qui mobilisera jusqu’à 80 000 hommes. En 1915, la ligne transsibérienne devint la plus longue voie ferrée au monde, véritable colonne vertébrale de la Russie.
38° dans la voiture 7
Le Rossia avance maintenant à un train de sénateur. Le relief tourmenté et la maintenance négligée des voies de cette partie du parcours freinent sa progression. Qu’importe, car la vie sur les rails brouille la mesure du temps. Au dehors tout est uniforme et mouvant à la fois: les isbas perdues dans la taïga; les fleuves ou les rivières; les gares où la terrifiante résonance des haut-parleurs interdit de saisir le lieu où l’on se trouve… Il fait 38 ° dans la voiture 7 et les fenêtres sont condamnées. L’air conditionné ne fonctionne plus. Tamara, la robuste provodnitsa (l’hôtesse de bord) a bien compris le parti qu’elle pouvait tirer de cette fâcheuse situation. Elle loue un flexible et une pomme de douche à raccorder sur le robinet du lavabo des toilettes 50 roubles le quart d’heure. A l’arrêt d’Almazor, c’est la ruée sur les boissons. Pour le plus grand bonheur des babouchkas. En dépit ou grâce à cet incident, le wagon entier a très largement fraternisé. Il y a là Natacha et Youri, humbles médecins retraités, communistes nostalgiques, de retour de Carélie ; Vladimir et Natacha de Kiev qui se rendent à Birobidjan, la capitale de la région autonome juive du même nom ; la belle Irina montée au milieu de nulle part et qui rejoint sa bourgade de Svobodniy où, assure-t-elle, il peut faire jusqu’à + 50 ° l’été et - 50° l’hiver ; Sacha de Kazan, imbibé de vodka……
Nouveau fuseau, nouveaux paysages. Avant d’arriver à Khabarovsk, on a pris soin d’avancer sa montre une septième et dernière fois. On apprécie ce décalage horaire en douceur. Sur le Transsibérien, il faut faire fi des longitudes. Le stop de 48 heures dans cette ville délicieuse aux airs de station balnéaire sur les bords du fleuve Amour est une bénédiction. Le thermomètre affiche 32 °. Sur l’avenue Muravyova-Amurskoyo où déambulent des beautés slaves, les marchandes de glaces à la pesée font recette. Ici, les visiteurs sont désormais Japonais et Coréens. On est définitivement passé dans un autre monde. Fin d’après-midi à Khabarovsk. Un Rossia poussiéreux vient d’entrer en gare avec comme toujours l’exactitude d’une horloge suisse. Dernière étape. Une douzaine d’heures. Pour ceux qui ont fait le voyage non-stop depuis Moscou, la délivrance est proche. Dans les compartiments, on finit les dernières bouteilles de vodka et beaucoup s’apprêtent à passer une nuit blanche…
Le vent du Pacifique
Samedi 26 juillet. Le jour pointe malgré une brume tenace. Il est 6 h 53 quand le Rossia entre en gare de Vladivostok. Sur le quai, désœuvré, le voyageur a du mal à admettre que l’aventure vient de prendre fin. L’air iodé de la mer du Japon titille les narines. Baie de la Corne d’Or, il ne reste que deux destroyers et un navire-hôpital, vestiges de l’époque soviétique, quand Vladivostok abritait la flotte du Pacifique. Sur le quai, Anna, Elvira, Elena, les provodnitsa du matin sont à nouveau en poste. Il est 22 heures et dans un peu moins d’un quart d’heure, au son d’une marche militaire crachotée par des haut-parleurs hors d’âge, elles vont repartir pour 9288 kilomètres. Terminus Moscou.
(1) L’appellation «Transsibérien» porte souvent à confusion. Contrairement à une idée reçue, il n’existe pas un Transsibérien mais plusieurs trains circulant sur la ligne transsibérienne qui désigne la voie ferrée reliant Moscou à Vladivostok, le terminus de la ligne.