Juin sur la plage de Vuosaari. L’air est doux, calme et silencieux. De temps en temps un moustique vous dévore la peau, vous sortant de cette torpeur tranquille. Sur l’onde miroitent les derniers rayons ocre-rosé du soleil. Quelle heure est-il ? Déjà 23 heures passées, mais l’astre du jour n’est toujours pas couché.
En ce début d’été en Finlande, il lui arrive de ne jamais quitter l’horizon, illuminant à tout moment la voûte céleste de coloris pâles, se fondant du rose-orangé au bleu pastel, en passant par un jaune laiteux en milieu de journée. Avec sa haute latitude, la Finlande, selon les périodes de l’année, connaît des nuits puis des jours sans fin. Le soleil progresse très lentement dans sa course et le marbrage coloré du ciel, dû au faible degré d’inclinaison des rayons par rapport à la terre, dure ainsi plus longtemps que sous les latitudes moins septentrionales de la France.
Quelle que soit la saison, le spectacle est toujours saisissant. L’ambiance est à vrai dire ouatée car la lumière est toujours douce, subtile. Excepté à certaines heures de la journée, vers 11 ou 12 heures, quand peu à peu la lumière reprend ses droits vers les mois de février-mars. A Helsinki, par exemple, lorsque vous remontez la rue de l’Université, Unioninkatu, il arrive au soleil d’inonder frontalement cet axe orienté vers le sud d’une blancheur aveuglante. Mais la sensation est étrange, car cette lumière là, au cœur de l’hiver, est sans chaleur. Sans chaleur et rare. Depuis les mois d’octobre et de novembre, elle s’amenuise visiblement de jour en jour, à vitesse effrénée, jusqu’à ne paraître que six heures au maximum au plus sombre de l’année, dans la partie la plus méridionale du pays. Au nord, elle disparaît complètement pour un peu plus d’une semaine. La vie alors prend un autre rythme. Le lourd ciel noir écrase l’existence et les rues de la capitale, silencieuses, se vident: c’est dans les allées souterraines de la ville que la plupart des citadins déambulent.
L’hiver finlandais est long, mais il n’en est pas pour autant désagréable. Il y a d’abord le sauna, incontournable, omniprésent. Le sauna procure au corps la douce sensation de chaleur que les rayons du soleil, absents depuis longtemps, ne peuvent plus lui donner. Ce n’est pas qu’un cliché, le sauna en Finlande rythme partout la vie quotidienne depuis plus de 2000 ans : chez les particuliers, dans les salles de sport, à la piscine, à l’université !
Dans l’obscurité trop pesante, la neige, quand il y en a, pallie le manque de lumière par un éclat diffus. Si l’est et le nord du pays se couvrent de leur blanc manteau pour la majeure partie de l’hiver, et parfois même jusqu’en mai, la neige n’est pas forcément présente partout : la côte à l’ouest et la partie méridionale du pays subissent les conséquences du changement climatique ce qui ne permet pas à la neige d’être tout l’hiver au rendez-vous. Mais quand elle tapisse le sol, elle donne à la Finlande une douceur fantomatique. Tous les bruits sont absorbés et les villes, calmes et silencieuses, opposent leur blancheur poudreuse au ciel ténébreux. Quand viennent les week-ends et les vacances, les Finnois se réfugient dans des mokkis, des chalets typiquement finlandais, perdus au milieu des bois, au bord d’un lac, souvent équipés de sanitaires rudimentaires, mais toujours pourvus d’un sauna. Là, plus question de se rafraîchir le corps à l’eau froide sous la douche, c’est directement dans le trou d’un lac gelé que l’on s’immerge après s’être relaxé dans la cabine de chaleur sèche.
Certains soirs, si vous avez de la chance, c’est un phénomène magique qui pallie le manque de lumière de l’hiver nordique. En Laponie, ce territoire qui fait face au pôle nord et s’étend de la Norvège à la Russie, la voûte céleste s’illumine parfois des marbrures pastel des aurores boréales, luminescences de la haute atmosphère qui se forment sous l’action de particules issues du soleil. Lors d’un passage furtif dans ces contrées-là, vous devez faire preuve de ténacité pour mériter le spectacle, surtout lorsque vous vous trouvez à la limite de ces terres lapones, comme à Oulu. D’abord s’éloigner de toute source de lumière pour être sûr de profiter pleinement du phénomène. Ensuite, trouver un endroit qui n’est pas trop pourvu d’arbres, pour que l’horizon soit dégagé au maximum. Là, dans le noir et le silence le plus complet, il faut attendre… dans le froid. Les températures ont vite fait de tomber en dessous de moins vingt. Alors vous tenez bon. Vous mangez des petits gâteaux pour vous tenir chaud. Et puis vous voyez se dessiner à l’horizon une courbe horizontale grisâtre. Est-ce un nuage? Est-ce une aurore boréale? La courbe ne bouge pas, ce doit être un nuage. Vous attendez encore un peu. Combien de temps encore? Une vingtaine de minutes, pas plus. Tiens, la courbe s’est rapprochée et s’est agrandie. Elle couvre bientôt la moitié de l’espace visible à l’horizon. Ce doit être une aurore boréale alors, n’est-ce donc que cela? Mais soudain l’extrémité gauche de la courbe se replie sur elle-même, s’enroule à une vitesse surprenante puis se déroule aussi rapidement. Ce qui est maintenant devenu une ligne verdâtre barre le ciel à l’horizontal, puis se dissipe, peu à peu. Incroyable.
Plus au nord, près de Kittilä, au niveau des frontières suédoises et norvégiennes, vous pouvez à nouveau avoir la chance d’assister au phénomène. Cette fois, les marbrures lumineuses de gris et de vert pâle couvrent tout le ciel et illuminent de-ci de-là les étendues sans fin de neige et d’arbres. Au cœur de l’hiver, c’est tout le ciel, alors, qui se met à danser.
Au mois de mars, la lumière reprend donc doucement ses droits dans le ciel de Finlande. Chaque jour, si vous êtes d’humeur matinale, vous pouvez observer le lever toujours plus précoce du soleil. Un filet rose puissant perce alors depuis l’horizon puis se diffuse sur la voûte céleste avant de laisser la place au bleu clair du jour. La nature, quant à elle, reste encore engourdie, chétive. Il lui faut attendre Vappu, la fête du premier mai, pour entamer son printemps. Vappu est l’un des moments les plus importants de la vie finlandaise, cette fête est comme le réveil en fanfare de ce pays plongé dans l’hiver depuis cinq ou six mois. La veille, les étudiants d’Helsinki se réunissent pour jeter une casquette sur la statue de Havis Amanda, représentant une jeune femme sortant des eaux, symbole de la ville. Les rues de la capitale, silencieuses et désertées jusque-là, se remplissent d’une population joyeuse et bruyante qui fête l’arrivée du printemps jusqu’au petit matin. L’aube venue, ce n’est toujours pas l’heure d’aller dormir, le jour de Vappu. Les habitants d’Helsinki, dès les premières heures du jour, se retrouvent sur la colline de l’observatoire, Kaivopuisto, pour préparer un pique-nique géant. Le plus surprenant, c’est qu’effectivement, à partir de ce jour là, la végétation commence réellement à croître et à se développer, les arbres bourgeonnent, le sol verdit, les oiseaux chantent. Cela avait-il commencé plus tôt sans que vous l’ayez vu? La nature a-t-elle réellement explosé durant la nuit de Vappu? Peu importe, c’est l’impression qui compte.
Au mois de mai, les journées se sont déjà sérieusement rallongées. Le soir, la brise est douce et le ciel ne se fait plus jamais noir, il se fond délicieusement dans des nuances de bleu. Sur la plage de Vuosaari, immergée dans la splendeur du couchant, de nouveau, vous ne savez plus l’heure qu’il est.