A Las Pozas, un Anglais excentrique, mécène de Dalí et Magritte, a construit pendant vingt ans un palais aussi exubérant que la nature qui l’entoure.
Le pays des Mayas et des Aztèques, des pyramides et des faits révolutionnaires de Pancho Villa et Emiliano Zapata recèle, dans la jungle de la Sierra Madre, un joyau plus contemporain mais tout aussi extraordinaire. Un jardin unique en son genre, sorti de l’imagination d’un excentrique Anglais, Edward James, né il y a un siècle exactement.
Ce milliardaire, dont la mère aurait été l’enfant illégitime du roi Edouard VII, a fréquenté, lorsqu’il était encore à Londres, les cercles du mouvement surréaliste. Finançant Dalí et Magritte, il s’était pris d’amitié pour Eleonora Carrington, Kurt Weill, Brecht, Balanchine, Man Ray ou encore Aldous Huxley.
En 1947, il s’entiche du Mexique... et d’un Indien Yaqui, Plutarco Gastelum. Ensemble, ils forment le projet de cultiver une espèce exotique d’orchidées. Edward James est séduit par Xilitla («lieu où l’on trouve des escargots» en nahuatl, la langue parlée par l’ethnie de la région), une petite ville lovée au cœur de la forêt tropicale, à 450 kilomètres au nord de Mexico, dans la région Huasteca réputée pour ses grottes. Et plus particulièrement le lieu-dit «Las Pozas» (lagons naturels).
On dit qu’un jour, James, se baignant nu dans l’un de ces lagons, fut recouvert par une nuée de papillons monarques. Il interpréta l’épisode comme un signe du ciel et acheta l’endroit: trois hectares de jungle à flanc de montagne dans ce paysage magnifique où règnent en maîtres les oiseaux et la végétation luxuriante.
La rigueur de l’hiver 1962 met un terme à son rêve d’horticulture. Peu importe, il fera de cet endroit paradisiaque un manifeste à l’art surréaliste. Pendant vingt ans, aidé d’une quarantaine d’ouvriers et d’artisans, il dessine, fait fabriquer des moulages et crée un monument architectural dédié au surréalisme, l’un des plus grands et des moins connus. «J’ai construit ce sanctuaire pour mes idées et mes chimères», disait-il.
Anes et sombreros
L’enchantement commence dès la sortie de la ville de Mexico, l’une des plus polluées du monde. Direction l’Etat de San Luis Potosí, au nord. Il suffit d’une centaine de kilomètres pour atteindre des paysages magnifiques. D’abord la Sierra Gorda et ses montagnes pelées, dans une région semi-désertique. Puis le début de la Sierra Madre.
La végétation se fait plus fournie, puis luxuriante. Des chaînes de montagnes s’élèvent à perte de vue, que l’on grimpe l’une après l’autre. Routes en lacets, petits villages, Indiens que l’industrialisation n’a pas encore atteints. Un Mexique authentique, loin des circuits touristiques traditionnels. Un troupeau de brebis au détour d’un tournant, des ânes qui traversent la route sans crier gare, le ciel qui s’assombrit puis à nouveau le soleil. Des paysans, le sombrero vissé sur la tête, saluent d’un signe de la main.
Enfin, Xilitla. La ville de 50000 habitants ne présente que peu d’intérêt, hormis un ancien couvent de San Augustín, construit au XVIe siècle, et la maison de Plutarco où l’Indien vécut avec sa famille: une bâtisse gothico-farfelue, construite comme une cathédrale qui abrite aujourd’hui un hôtel, El Castillo. On y voit encore des fresques d’Eleonora Carrington.
Un peu plus loin, à deux kilomètres d’un chemin de pierres cahoteux, on approche le jardin enchanté d’Edward James. Un dialogue entre la nature exubérante et la matière la plus basique – le ciment – qui, finalement, se confondent.
Avant même l’entrée, des colonnes ornées de feuilles d’acanthe indiquent le chemin. Sur la droite, une structure rend hommage à Max Ernst. Et c’est le saut dans un monde fantastique. Franchir une sorte de sas circulaire en ciment puis, sur la gauche, trois serpents de deux mètres de haut qui, peut-être, souhaitent la bienvenue, découvrir le moulage de deux mains droites, le dos et la paume, celle de Plutarco, incrustée sur le mur, grandies sept fois.
Puis s’interroger. Par où aller? Des marches de pierre grimpent de tous les côtés. En face, un escalier hélicoïdal monte vers le ciel. Ce sera la gauche, vers ce qui fut la maison d’Edward James. Un délire de colonnes, d’escaliers, de recoins ouverts sur la nature. Rien à voir avec le Palais idéal du Facteur Cheval. Ici, le vent passe au travers des structures, la végétation se marie avec l’art. «Ma maison a des ailes, disait-il. Parfois, dans la profondeur de la nuit, elle chante.»
Des escaliers montent vers le ciel
On imagine aisément Edward James, vêtu de sa longue robe blanche (ou nu, comme le racontent les anciens du village), son perroquet sur l’épaule, suivi de ses chiens, accompagné de son boa, se promener dans le dédale de la forêt à la recherche de l’inspiration pour une prochaine œuvre.
Celles qui ont été achevées, 36 au total, culminant à trente mètres, se découvrent au détour du chemin. Chacune porte un nom poétique: la «Maison avec un toit qui ressemble à une baleine», la «Maison aux trois histoires qui pourraient être cinq», le «Pont aux fleurs de lys», le «Temple des canards», le «Stégosaure»...
Soudain, ouvrant sur... rien, des grilles en fer forgé dont la poignée ressemble à un animal fantastique. Des feuilles de ciment si grandes que l’on peut grimper dessus, des fleurs gigantesques, jaunes, rouges, vertes, bleues, blanches. Des formes de dauphins, des escaliers qui montent vers le ciel et... s’arrêtent. Des arches qui ne soutiennent que l’air. Un cactus de six mètres de haut.
Et puis la succession de «pozas», ces petits lacs naturels, comme des piscines, alimentés par des cascades dont la plus importante tombe de 250 mètres. Edward James les a agrémentés de plates-formes, d’arcs-boutants qui soutiennent les rives ou rien du tout. Disséminées sur ces vingt hectares, des cages avec ou sans barreaux, comme celles «des ocelots» ou «des flamants». Une volière pour les perroquets, un corral pour les cerfs, une petite maison pour les singes, un bassin pour les tortues, une piscine en forme d’œil...
Les animaux ont disparu avec Edward James. Aujourd’hui, seuls le chant des oiseaux et l’écho des cascades accompagnent le promeneur. L’Anglais a financé son délire architectural en vendant une partie de sa collection d’art surréaliste. Le tout lui a coûté 5 millions de dollars. «Le seul fou authentique», comme le qualifiait Salvador Dalí, un expert en la matière, est mort en 1984. C’est aujourd’hui Kako, un des fils de Plutarco, qui entretient ce musée à l’air libre que menace le climat semi-tropical.
Paru le 13 avril 2007