Début novembre 2008, une bourse Paris Jeunes Aventures en poche, je peux retourner à Petrila. Depuis un an, cette petite ville roumaine de la région minière de la Vallée du Jiu est au cœur de mon documentaire. Une ville qui finit et recommence, simultanément.
La mort de la mine, la fin du communisme, la transition qui depuis vingt ans n’en finit pas de transformer la Roumanie…J’ai fait le pari d’un film qui regarderait cet endroit autrement, au-delà de sa mauvaise réputation. Qui parlerait d’un avenir à écrire. Avec qui ? Comment ?
Cinq mois ont passé depuis mon séjour de juin, premier contact avec la ville et les futurs personnages. J’ai filmé les premières images. Au retour, une maison de production à Lyon a accepté de m’accompagner sur le projet. Un pas de plus dans mon chemin de réalisatrice, que je construis patiemment depuis quelques années.
Avant le départ, il y a l’envie.
J’ai hâte de revoir Ionel Zmau, ancien mineur devenu professeur de français, amoureux de littérature, qui a créé une association francophile dans le paysage culturel si pauvre de Petrila ( photo ci-dessous). J’ai hâte de revoir Martin Borsa, le retraité fin et drôle, ancien ingénieur dans les mines de la région. devenu le président d’une mutuelle d’entraide pour les retraités de la ville. J’ai hâte de revoir Ion Barbu, le caricaturiste politique et sa vision du monde en humour noir et poésie, l’amour pour sa ville qui a été une fois…
Avec l’envie, il y a la peur.
Je ne suis pas revenue en hiver depuis 1991. Vais-je geler corps et âme sous un ciel blafard, dans une ville minière sinistre ? Vont-ils aimer les images que je leur amène, brutes de tout montage ? Vont-ils s’y reconnaître ? Pendant les deux semaines que je passerai sur place, j’aimerais approfondir ce que j’ai commencé, continuer à tisser ces liens mouvants qui feront mon film. Je cherche aussi les personnages qui me manquent, des jeunes de la ville, de la nouvelle génération qui a grandi sans le communisme. Vais-je les trouver ?
Bucarest m’accueille, gris et bigarré de pubs, l’automne givré collé aux immeubles. Mon séjour débute à quarante kilomètres de la capitale, par une escale familiale à Ploiesti. Chez Fanel et Lidia, mon oncle et ma tante, c’est un sas de décompression, le lieu de passage de la France à la Roumanie.
Du huitième étage de leur immeuble, je regarde les contours familiers des raffineries de Ploiesti, la plaine et les chemins ferrés qui la parcourent. Je bois du bon vin avec mon oncle, je mange les mets familiers qui définissent un chez soi. À nouveau, cette impression d’écart qu’il faut peu à peu réduire. Ma tante Lidia m’offre une soirée zapping commentée. Entre analystes politiques et stars en herbe de la télévision roumaine, je sens grésiller ma tête. Le pays change si vite ! Il me faut prendre le pouls, me mettre à son rythme… J’arrive en pleine campagne électorale, les législatives auront lieu dans trois semaines. Pour la première fois, on y a recours au vote uninominal. Des personnes, avant les partis… En juin aussi, j’étais là pour les primaires.
J’appelle Ion, Martin et Ionel pour les prévenir de mon arrivée. Je suis rassurée : tous ont l’air de vouloir continuer le projet, de vouloir m’accueillir et me donner de leur temps. Ils continueront à nourrir mon rêve de film de la réalité de leur histoire, de leur quotidien en constant changement. Se laisser filmer et observer est un acte de générosité qui me surprend sans cesse, dont je leur suis très reconnaissante. Mon écriture, solitaire à Paris, se fait collective à Petrila, et comme eux en perpétuel mouvement.
Dimanche 9 novembre, le train m’emmène de Bucarest à Petrosani, la grande ville située à seulement 4 kilomètres de Petrila, où se trouve mon hôtel. À la fenêtre du train, l’automne roumain se dessine en filigranes, peupliers verticaux et coupoles généreuses des tilleuls. Le voyage passe le nez dans l’excellent journal Dilema Veche (le Vieux dilemme) sur fonds de récits de maladies et de symptômes de deux vieilles dames.
J’arrive vers minuit, un taxi m’amène de la petite gare à l’Hôtel Petrosani, HP pour les intimes. Ce vieux paquebot communisme d’une centaine de chambres a échoué dans une ville au tourisme inexistant. Je demande une chambre, une autre que celle de juin. De toute façon, elles se ressemblent toutes, avec leurs lits jumeaux et leur télé minuscule. Je défais ma valise, choisis le lit le plus près de la porte.
Deux semaines… Avant de m’endormir, je me sens improbable dans ma chambre d’hôtel.
Le radiateur de la chambre ayant chauffé sans nuances toute la nuit, je me réveille au petit matin complètement déshydratée. Je retrouve le centre-ville de Petrosani, une petite rue piétonne et marchande, où il fait bon boire un café et lire la presse du jour. Ce matin, je vois Martin Borsa et ses amis retraités, à leur mutuelle. Après le trajet tout en courbes et carcasses d’anciennes fabriques, je retrouve Petrila et sa rue centrale aux immeubles obstinément symétriques. Je suis accueillie chaleureusement par Martin Borsa et Iosif Forro, le doyen des retraités de la mutuelle. Ils rénovent leurs locaux, qui occupent une maison centenaire aux belles arcades. Ils m’expliquent qu’ils doivent se mettre aux nouvelles normes de sécurité, avec une caisse de retrait aux vitres pare-balles. Dans le bureau de Martin Borsa, je retrouve l’équipe de choc de vieux amis autour d’un vrai régal : du lard fondant, de l’oignon en petits morceaux, du pain et des petits verres de prune ! Nous reparlons du passé, je suis friande des histoires d’un autre monde dont ils sont la mémoire. Je sens des portes s’ouvrir, comme si, le temps de mon absence avait opéré pour moi.
Martin Borsa : "Demain, nous allons faire une sortie au lac, pour fêter la Saint Martin. Nous allons manger et pêcher ! Je voudrais que vous veniez avec la caméra ! Et, un autre jour, je voudrais que vous fassiez la connaissance de ma femme ! Elle a un caractère encore plus fort que le mien."
L’après-midi, je rends visite à Ionel Zmau dans le local de son association, Les Amis de la France. Autour d’un café, il me raconte ses nouvelles. L’année scolaire a mal commencé : il a été muté au lycée de Vulcan, une ville de la Vallée située à quarante kilomètres de chez lui. Fatigué et contrarié, il n’a pas encore ouvert l’association et les cours de français aux jeunes. Le local de l’association, aménagé par Ionel et ses amis, est toujours aussi agréable et accueillant… mais j’aimerais tellement le voir rempli d’enfants ! Il y a tout de même une bonne nouvelle : la bibliothèque française va accueillir pour un stage une étudiante toulousaine, de mars à juin 2009. L’Europe en œuvre, puisque nous sommes déjà l’Europe.
Le barbecue se passe bien. Le temps est magnifique, et je réalise quelques entretiens autour de la belle tablée présidée par Martin Borsa. J’ai grand plaisir à les filmer ensemble, ce collectif de choc si soudé par des années de travail ensemble, dans la mine. Chez eux, la nostalgie du communisme se confond avec le regret des années de la jeunesse, du bon vieux temps où ils faisaient tant de choses ensemble. Je sais aussi qu’il y a des choses qu’ils me diront pas, pas devant la caméra. Dans la mine, les informateurs ne manquaient pas, les membres de la Securitate qui veillaient à ce que personne ne mette en danger le système. Je ne suis pas là pour démasquer les anciens collaborateurs. Je me demande quel héritage doit-on garder des cinquante années de communisme, et comment éviter l’erreur de la table rase…
Je filme Martin Borsa pendant qu’il pêche dans l’ancienne carrière de charbon reconvertie en lac d’agrément payant. Des beaux moments silencieux. Caméra tournée vers lui, je suis à l’affût du moindre mouvement en surface.
Le soir à l’hôtel, je me repose. Je regarde les informations à la télé : la crise commence à pointer son nez en Roumanie. Ils annoncent la fermeture (provisoire !) du site d’Arcelor Mittal Un sentiment de déjà-vu, alors qu’un membre du Parti Social Démocrate déclare à l’écran que l’économie roumaine sera épargnée par la crise.
Le jour suivant, je déjeune avec Ion Barbu (photo ci-dessous), au savoureux Number One, petit restaurant à l’entrée de Petrila. Il est très occupé, entre la sortie de son nouveau livre de photos, Hymne traqué par les hommes, des nus féminins à la peau recouverte de poésies et les travaux de remise en état de sa maison. Comme d’habitude, il déborde de projets pour Petrila. Très attaché à Ion Dezideriu Sârbu, écrivain et philosophe méconnu, anticommuniste intègre, né dans la ville, il voudrait créer un centre culturel du même nom, qu’il ouvrirait cet été. Je vais tout faire pour être présente à l’inauguration de ce projet, prévue en juin, qui ressusciterait la vie culturelle dans la ville.
Grâce à Ciprian Dârjan, mon ami professeur de philosophie féru de Foucault, j’assiste au cours qu’il donne aux terminales du lycée Lonea. Aujourd’hui, c’est un cours sur Platon, du sensible à l’intelligible. Les élèves ne semblent pas convaincus de l’intérêt de la lourde tâche de penser par soi-même à laquelle Ciprian tente de les sensibiliser. Ma venue semble pas mal les perturber, et j’essaie de me faire toute petite. Ils chahutent, provoquent Ciprian au sujet de la philosophie, dont ils ont du mal à comprendre l’utilité. Razvan, un grand garçon brun, au regard doux, clame « On n’apprend pas la philosophie, on apprend seulement à philosopher ! ». « Demain nous serons tous de l’histoire, après-demain de la géographie. Notre plus grande liberté, c’est de penser » prophétise Ciprian. La réponse ne se fait pas attendre « On vous marchera dessus quand vous serez de la géographie, Monsieur ! » Ce sont des adolescents comme tant d’autres, plus ou moins intéressés par l’école, gais et prêts à chahuter gentiment.
À la fin du cours, je passe devant la classe pour leur présenter mon projet. Je leur dis que j’aimerais parler de leur ville avec eux, telle qu’ils la vivent et la voient. Je propose à ceux que ça intéresse un rendez-vous dans deux jours, au café Caprioara (La biche) du centre ville.
Le lendemain, je filme le meeting de campagne du PSD – le Parti Social Démocrate roumain. On attend un invité de marque, Ion Iliescu, l’ancien président de la Roumanie après 1989, fondateur et président d’honneur du parti. Il est venu soutenir le candidat local au Sénat, Nicula. Cette rencontre me trouble, c’est pour moi comme toucher une page de l’histoire. Cet homme est l’héritier direct du communisme, et son parti assure la continuité des idées de gauche qui ont fait la Roumanie pendant cinquante ans. Cet animal politique a su prendre et garder le pouvoir, il est l’un des responsables des minériades de juin 1990 à Bucarest. Jadis très aimé dans la Vallée du Jiu, il convainc beaucoup moins de monde actuellement. Je filme beaucoup la foule qui l’attend, beaucoup de personnes âgées, des retraités et des adolescents. Je rencontre quelques jeunes du lycée qui distribuent ballons rouges et tracts. Nous rions ensemble, militer leur semble un jeu et leur permet de manquer les cours. Ion Iliescu arrive et se lance dans une harangue qui critique le capitalisme et loue « les plus nombreux, les gens aux prises avec les difficultés quotidiennes de la vie, ceux qui forment les bases saines de l’électorat du PSD ». Je reconnais des mots d’avant, teints de rouge et de populisme…
(Novembre 2008, Petrila)
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Commentaires
Visiteur
21H00 29 JANVIER 2009
Ha! Ha! animal politique! bien dit!!!
Merci, Raluca!