Les plus beaux voyages sont ceux que l’on porte en soi. Il faut, avant toute chose, avoir traversé les champs de l’imagination vagabonde pour ouvrir le désir et donner une nécessité vitale au départ, à la rencontre réelle avec le lieu.
André Breton, dans certaines de ses plus belles illuminations, expliquait : «Par-delà bien d’autres sites – d’Amérique, d’Europe – Saint Cirq a disposé sur moi du seul enchantement : celui qui fixe à tout jamais. J’ai cessé de me désirer ailleurs». C’est ainsi que, passionné par Breton, l’homme, autant que par ces régions de commencement du monde dont la France regorge, j’ai décidé de me rendre comme en pèlerinage à Saint-Cirq-Lapopie, dans le Lot. Train de nuit jusqu’à Cahors, arrivée crépusculaire pour prendre à pied la route qui devait me mener jusqu’à ce village tant de fois rêvé et bientôt dans la vie révélé.
encore puis un escalier dissimulé sous des branchages d’oiseaux légers. Au bout de cette montée dont on n’atteint pas la fin, c’est la porte de Saint-Cirq «embrasée aux feux de Bengale». Comme au terme d’une route mystique, mon regard se dédouble – ce n’est pas seulement par mes yeux hallucinés que je vois, mais aussi par ceux du poète dont la vision m’a tant contaminé depuis tout ce temps. Ces places que je contemple, ces pavés que je bats, ces bancs sur lesquels je tâche de revenir à moi- même – rien ne parvient à déciller ma pensée.
Le ciel était gris, humide, donnant au lieu l’attrait des braises encore rougies par le vent du soir. Entre les ondées intermittentes, parmi les pluies et la poussière collée, nous savourons l’enchantement des heures perdues à contempler les entours : pierres et toitures abimées se dévorant dans les ruelles entremêlées. Nous avons fini par nous réfugier dans un petit gîte collectif où quelques familles perdues et autres rêveurs émerveillés se retrouvaient, ensemble fascinés par la beauté d’un même lieu. Même sans la quête, même sans les errances intérieures, il s’en serait fallu de beaucoup pour ne pas être touché. Au cours de notre première soirée (nous n’en passâmes guère plus de deux), nous avons dîné dans un petit restaurant neuf au charme tout à fait conventionnel et sans âme – ravages d’un tourisme sans joie et sous lequel disparaît parfois la magie de lieux mille fois bénis – au milieu de quelques badauds éberlués. «-Ah ben dis donc, entendis-je d’une table voisine sur laquelle un prospectus vantant le village était déployé de tout son long, c’est quand même pas banal ça. Breton il a dit "J’ai cessé de me désirer ailleurs." T’entends ça ? – Qui ça, Breton ? – Bah, Breton le poète, quoi ! – Ah ouais, c’est vrai que c’est carrément beau». Fermez le ban. Pour la première fois et sans que nous l’ayons attendue, éclatait cette confrontation soudaine avec une réalité que l’on n’attendait pas. Nous pensions à la même personne, en ce même lieu. Nous avions certainement deux manières différentes de l’appréhender. Mais la grâce in fine de cet aveu tout simple : «Ah ouais, c’est vrai que c’est carrément beau». Merveille de la poésie, dentelles de la mise en mots qui n’est qu’une manière de tirer la vie vers le haut – de donner toute son amplitude au monde, en trouvant un écho dans le cœur de chacun. Car c’était bien cela, à cet instant précis, la poésie : la capacité que nous avons tous à nous laisser toucher par un lieu et à nous émouvoir d’une parole qui le porte. J’aime voyager pour cette raison – voyager par les livres, pour devancer le monde en pensée. Voyager sans eux, pour en recueillir les mots à mon retour.

Le lendemain, nous cherchons à trouver les traces de l’illustre habitant de Saint-Cirq. Nous rencontrons une femme qui l’a bien connu. Evidemment, elle l’aimait encore, ce vieil animal solaire. Nous débusquons son ancienne maison, celle dans laquelle il a passé ses dernières années et écrit quelques-unes des belles pages de son œuvre. Nous l’avons reconnue grâce à des recoupements d’informations, car rien ne laissait deviner qu’il s’agissait bien de la sienne. Je m’incline alors respectueusement devant ce monument si haut dans mon ciel intérieur. Sans même avoir pris le soin de vérifier s’il s’agissait au fond de la juste demeure. Et peu importait, finalement.
Ce que j’emporte de ces quelques heures, c’est la preuve que la littérature existe. L’entremêlement des souvenirs réels et des songes informulés me donne, aujourd’hui encore, le sentiment d’avoir découvert ce secret que je ne cherchais pas. Je ne souhaitais pas de preuves, ne demandais pas de justifications. Je voulais simplement pénétrer une atmosphère, entrer sur la pointe des pieds dans un univers de mots. Et j’ai vu. Oui, l’âme de chacun correspond à un lieu. C’était Saint- Cirq, petit village élevé sur un piton rocheux, surplombant dans la brume épaisse le fleuve et les plaines. Quelques adorateurs viennent y chercher, des années après, les restes du magnétisme à jamais déposé là par le poète.
Nous avons quitté la ville sans nous retourner – quel intérêt de s’assurer au moment du départ, de son existence. Ce qui nous y avons vécu, ce qui nous y attend encore, nous le saurons un jour indépendamment de ce que nous souhaitons. Saint-Cirq-Lapopie resurgira. Chacun pourra alors interroger son propre désir pour trouver ce qu’elle signifie secrètement pour lui – dans cet espace tout juste déplié qui, pour les rêveurs éveillés, tient lieu d’infini.

Présidé par Yann Arthus-Bertrand.
4000 euros de prix. En partenariat avec le Mouv'.
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