Des empilements de fragments de caribous, d'ombles arctiques et de baniques posés au sol, sur des cartons. Tout autour ça s'agite, ça discute, ça découpe, ça distribue le maktak – peau et graisse de baleine crue-, ça rigole. Des ainés, agenouillés à terre, se régalent.
Nous sommes au foyer des personnes âgées, institution novatrice pour les inuit peu habitués à côtoyer une population significative de séniors. En cette société de survie, où l'espérance de vie était déjà faible, il n'était pas rare qu'un ainé se retire, seul, sur la banquise afin d'éviter à la communauté de nourrir une bouche inutile. On qualifie ce suicide d'altruiste.
Ces anciens sont les témoins des profonds bouleversements de leur société. Ils ont assisté aux constructions de maisons, de lignes électriques, au développement des communications, aux progrès médicaux, à une nouvelle organisation socio-politique, à la découverte de l'alcool, à l'aide sociale. L'inventaire serait long.
Replongeons nous dans leur enfance. Situons la vers les années quarante. A cette époque les seuls blancs sont des européens travaillant dans les postes de traites. On y échange des fourrures contre des jetons, puis les jetons contre carabines, farine et thé. Les inuit apprennent les rudiments du commerce. En 1942 des américains implantent une base militaire à Kuujjuaq. «Cristal 1» sert d'escale aux avions en partance pour la guerre en Europe. Ces officiers introduisent le concept du travail salarié, en employant certains inuit, ainsi que les règles de base du capitalisme. L'économie de subsistance se mue en économie de marché.
L'autre présence blanche: un missionnaire anglican. Un catholique, puis un pentecôtiste suivront pour assurer la même mission: évangéliser les inuit. A cette époque certains inuit se sont convertis à l'anglicanisme tandis que d'autres restent animistes. Pour eux, esprits maléfiques, tabous et rituels donnent sens à leur quotidien. Aujourd'hui, certains rejettent ce qu'ils appellent des superstitions. Cependant, il semblerait que les anciennes croyances se soient diluées dans les nouvelles en un syncrétisme religieux. Le diable des pentecôtistes évoque les esprits maléfiques d'antan, et l'exorcisme, les pratiques chamaniques, aujourd'hui abandonnées.
Dans les années cinquante, la population de Quallunat (les non-inuit) s'accroit. Les américains laissent leur place aux canadiens. Ils développent des systèmes: scolaire, hospitalier, administratif. Ils les imposent. Lizzie Pichaluk raconte comment elle a été envoyée dans un pensionnat, à quelques milliers de km, où la pratique de l'inuktitut était réprimandée. Elle explique le massacre des chiens. Les canidés furent tous tués afin de limiter les possibilités de déplacements et mettre fin au nomadisme. A cette époque, on attribue à chaque inuk un numéro pour toute identité. Lizzie se rappelle du sien: E8-142. Maggie, sa voisine, acquiesce sans paraître affectée. Stephen Harper, premier ministre canadien, s'est excusé de ces excès “d'assimilation” l'année dernière.
Loin de ces souvenirs, on débarrasse le sol, pour laisser place à de jeunes écolières venues faire une démonstration de chants de gorge. Tout à l'heure on jouera au bingo. Comme lots cette année, des billets d'avion Air Inuit et les très appréciées fourrures de renard..
Pour découvrir le chant de gorge:
http://www.youtube.com/watch?v=qnGM0BlA95I&feature=related
Pour en savoir plus sur l'histoire:
- Le film « Ce qu'il faut pour vivre » de Bernard Emond. Dans les années cinquante, un inuk souffrant de tuberculose est envoyé dans une grande ville du sud du pays pour se faire soigner.
- Site internet retraçant l'histoire des écoles résidentielles pour personnes autochtones.
Commentaires
Visiteur
22H02 20 OCTOBRE 2009
super interessant ces articles, enrichissement culturel et intellectuel. J'apprecie la diversite des sujets. J'attend avec impatience la suite. A quand ?