Il a un jour laissé Marseille et la Joliette derrière lui, «Marseille à qui, confusément, je dois en vouloir aujourd’hui de ne pas être Alger», et embarqué à bord du Tarek Ibn Zyiad. Direction l’Algérie. «Alger ne se donne pas comme ça. Ce n’est pas vraiment qu’elle sorte de la nuit, elle a émergé d’un méchant brouillard, très lentement. C’est un épanchement monochrome, une ville blanche issue du blanc. Mais elle est là, à la terrasse d’une de ces baies inespérées du monde.»
Eric Sarner en a arpenté des continents, des pays, des îles, des routes - ainsi cette fameuse route 66 dont il a fait un film puis un livre -, mais il n’a jamais oublié Alger, sa ville natale, quittée à l’âge de 10 ans, peu avant l’embrasement. Cinquante ans après l’indépendance, l’écrivain voyageur a éprouvé l’irrésistible besoin d’y retourner pour observer le présent mais aussi comprendre le passé et pressentir l’avenir de ce pays particulier du Maghreb que les révolutions arabes ne sont pas (encore) parvenues à déverrouiller.
Il a ramené de ce voyage «en Algéries» un récit où s’entremêlent les rencontres de cette année passée et les souvenirs de l’ère coloniale, les petits détails du quotidien (le goût prononcé des Algériens pour le café au lait bien sucré, leur sentiment de ne connaître que la «malvie») et les beautés du paysage qu’il décrit avec les accents du poète qu’il est aussi («[Ghardaïa est] un labyrinthe brun sur fond jaune, ocre ou rosé, plat et pointu, géométrique. Demi-sphère. Rondeur aux recoins furtifs. On croirait qu’il n’y a pas d’angles. Volupté composée, muette. Et, tout autour, des vallées profondes, enchevêtrées, des ravins, de la rocaille calcinée»). Egalement présents le traumatisme des années sanglantes de 90 et le trouble jeté, fin 2010, par l’immolation du Tunisien Mohammed Bouazizi, l’incroyable mélange des langues (français, arabe, berbère) et la richesse des témoignages passés (Albert Camus, Jean Sénac, Kateb Yacine, Cervantès, Mouloud Feraoun, Si Mohand).
«Il faudrait aussi savoir dire un peu la "méditerranéité", quelque chose qui s’attrape par l’enfance et surtout qui n’existe que par la Relation : les terres, les langues, les soupirs, les râles, les rives qui se relient par la mer, notre "maison". Je me sens chez moi. Je reconnais des formes de visage, des morphologies, des sons, des gestes, des façons de marcher, c’est que j’ai intégré tout cela bien avant la conscience. Mais me suis-je jamais rendu compte dans l’enfance que, tout bêtement, les Algériens n’étaient pas chez eux ?»
C’est peut-être pour ça qu’il est revenu, qu’il lit, qu’il écrit, qu’il parcourt le monde, pour tenter de cerner ce pays qui n’en finit pas d’expier le passé et même le présent. «En Algérie - mais aussi ailleurs au Maghreb, ainsi qu’en Egypte et même en Arabie Saoudite - les immolations ont été très nombreuses tout au long de l’année 2011. Désormais, les manifestations sont encadrées par des brigades "anti-immolations", en fait des pompiers équipés de mini-extincteurs, raconte-t-il. Contestation politique ? Désespérance personnelle ? Selon les autorités, le suicidé par le feu souffre plutôt de "troubles psychiques", comme d’ailleurs le harraga (ce boat people désespéré qui tente de fuir son pays pour une vie meilleure, ndlr), lequel "brûle" les frontières».
Un livre qui se prend comme un bateau.
Un voyage en Algéries
d'Eric Sarner, édition Plon.
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