La radio du 4x4 rouge diffuse de la country chantée en Tlich'o. Le soleil de cette fin de journée illumine les chromes des camions géants des routes nord-américaines...
Un panneau routier signale un risque de traversée de bisons. Parfois, les amortisseurs de la voiture -et les miens- souffrent au passage de sérieux dos d'ânes provoqués par l'effondrement du permafrost. Il fait bon chaud dans l'habitacle, malgré les -16 ° à l'extérieur. L'inévitable tasse de café allongé est bien calée près de l'accoudoir. Et moi, j'ai le cœur en fête. Nous venons de faire une première jonction avec l'équipe des trois "Piétons du Grand Nord", juste à l'extrémité Nord du Grand lac des Esclaves.
Mines réjouies, échanges d'informations météo, considérations gastronomiques sur les repas lyophilisés, livraisons de quelques équipements manquants, et un petit bout de chemin ensemble, eux à ski et moi à pieds pour passer le "portage". C'est ainsi qu'on appelle, même en anglais, ces chemins de terre qui relient lacs ou cours d'eau, et où il faut "porter" les canoës en été. Nous arrivons ensemble sur les rives du Marian Lake. Quelques roseaux jaunis par le gel indiquent la limite entre terre et glace, incertaine sous le manteau de neige croûtée.
Pascal, Céline et Yann suivent la piste traditionnelle devenue la "route d'hiver" des motoneiges entre Edzo et Rae, deux communautés Tlich'o réunies sous le nom de Behchokö - ce qui veut dire Grand Couteau. Cette nuit, le thermomètre descendra à -32° et je frissonne en pensant à leur bivouac sous la tente. Un grand corbeau arctique froisse le silence. Je retourne sur mes traces, en saluant au passage quelques écureuils malicieux, et je reprend la route de Yellowknife.
* le Tlich'o est l'une des 5 langues déné parlées dans les territoires du Nord Ouest.