Dans le port d'Amsterdam...
... Il n'y a plus guère de marins qui chantent. Mais des artistes de la scène alternative et des sociétés multimédias installés dans d'anciennes friches industrielles. Visite des quais.
Le sigle NDSM, c’est tout ce qui reste de la défunte Société des chantiers navals et docks néerlandais. Un mastodonte de la construction de cargos et autres supertankers: deux kilomètres de quais et 3500 ouvriers en 1966, à la grande époque. Après plusieurs plans sociaux, le groupe a fermé en 1979, laissant derrière lui quelques grues, des entrepôts, deux jetées et une immense friche. Lorsque l’on approche du site par chaloupe, la première impression est celle d’un drôle de port de plaisance. Un trois-mâts, trois rames de tramway plantées dans un terrain vague, un sous-marin noir, un sous-marin jaune, un bateau-phare rouge et un navire arc-en-ciel de Greenpeace… A un quart d’heure à peine de la gare centrale, et sans avoir fumé le moindre joint, on se croirait en plein dessin animé des Beatles…
A l’embarcadère, une rangée de bicyclettes et un restaurant design signalent qu’on est toujours à Amsterdam. Au loin, un immeuble longiligne détonne. Massif, il s’avance vers l’Ij, ce bras de mer intérieure que les navires empruntent toujours pour accoster au port d’Amsterdam. Construits en 1961, des rails de béton surélevés servaient à déplacer les grues, le long des cargos en réparation. Un gigantesque cube, entièrement recouvert de persiennes en verre, a été posé sur ce vestige. Fleuron de l’école d’architecture néerlandaise, il abrite depuis 2007 des sociétés de production et le siège de la télévision privée IDTV. Son patron, Harry de Winter, est connu pour être un philanthrope. Manifestement, c’est aussi un visionnaire. Le voilà posté a ux premières loges de ce qui s’appelle déjà MediaWharf (le quai des médias. Le quartier, qui compte encore de petites entreprises et un garagiste spécialisé en Citroën DS, promet d’être, dans vingt ans, une extension très recherchée d’Amsterdam.
Près de l’embarcadère, l’allée Neveritaweg est bordée de hangars désaffectés ou recyclés. De l’un d’entre eux sort un cube de verre, comme en suspension dans l’air. Toute l’architecture intérieure de cet ancien bâtiment de briques a été réaménagée, pour loger le nouveau siège social de MTV, une chaîne de télévision privée.
Derrière, une grue tourne au gré du vent. Elle sert de girouette aux quelques habitants des lieux, peu nombreux. Hormis les 200 étudiants qui vivent dans une cité universitaire faite de conteneurs empilés, NDSM reste un site industriel où personne n’est censé habiter. Le quai, sans doute pollué, compte cinq ou six vagabonds et une poignée de vétérans de la scène alternative des années 80. Pour les rencontrer, il suffit de faire une pause au Noorderlichtcafé, leur cantine. Ce bar restaurant a été aménagé dans une sorte de serre ronde, construite avec des plaques de plastique translucide et ondulé.
Au pied du café, Pauline Westendorp, consultante et écologiste en vue, fait parfois visiter une maison bateau. Contrairement à ce que beaucoup pensent, ce n’est pas son domicile, mais un pavillon témoin. Le prototype, dont on peut faire le tour sans crainte de déranger, a été conçu par la société de logements Deltawonen. Il veut démontrer qu’il est possible d’avoirde l’habitat autonome, sans raccordement au moindre réseau. Le geWoonboot, qui joue sur les mots «habiter» et «juste» en néerlandais, produit son énergie solaire, recycle ses eaux usées et fournit de l’eau potable. Pauline Westendorp a aussi profité d’une subvention de la ville pour aménager un parcours écologique sur le terrain NDSM, avec affiches sur grands panneaux verts et une curieuse pompe à électricité. L’installation propose de l’énergie 100% bio qui n’a pas l’air d’attirer les foules.
Quadra punk
Les âmes vertes sont plus nombreuses àpréfèrent admirer le Sirius, un bateau de Greenpeace amarré sur Ondinaweg. Après vingt ans de campagnes sur toutes les mers du monde contre les déchets nucléaires ou la pêche à la baleine, le Sirius fait porte ouverte. Les enfants y déambulent, tandis que des volontaires de Greenpeace racontent la vie à bord des militants. Mitchke, une quadragénaire punk aux cheveux rouge vif, aussi rouge que la rame de tramway où elle habite, touche du bois: «On ne sait pas vraiment ce qu’on va devenir. Les plans de la ville ne sont pas très clairs. Le terrain sera-t-il vendu, ou obtiendrons-nous le droit d’en faire ce que nous voulons pendant une période transitoire?» En attendant, cette productrice de documentaires s’amuse bien dans ce qu’elle appelle le «terrain de jeu». Un espace qu’elle aime, parce qu’il n’est «jamais fini, ouvert à toutes les possibilités, en perpétuel changement».
Chaque premier week-end du mois, les grandes puces d’Ij-Hallen sont abritées par AmDok, un hangar blanc. Les collectionneurs viennent y dénicher de vieilles cartes maritimes ou des habits, y croquer des bitterballen (boulettes de viande) et boire un petit verre de genièvre, l’eau-de-vie traditionnelle d’Amsterdam. Le Stubniz, vieux bateau de pêche est-allemand transformé en plateforme culturelle, est réputé pour ses nuits électro. Tous les ans en septembre, le festival Robodock investit les lieux pour une grosse fête d’arts technologiques, avec acrobates, concerts, théâtre de rue, spectacles son et fumée ou lumière et objets mouvants.… L’été, le quai NDSM abrite une partie du festival de théâtre Over Het Ij. Des dance parties très courues y sont organisées en plein air, dès le matin, sur une esplanade en pente qui servait jadis à construire les navires… «Tout le monde est complètement stone avant la tombée de la nuit, fait assez inhabituel à Amsterdam», sourit Chris de Bode.
Modeste loyer
Ce photographe fait partie d’une petite colonie de chanceux –160 artistes, graphistes, designers et architectes– qui ont installé leurs bureaux dans le plus grand des hangars NDSM. Ils cohabitent avec des fanatiques de skate-board, des jeunes qui viennent se défouler après l’école et le week-end sur un parcours autogéré. La colonie d’artistes est aussi adepte de l’autogestion, par le biais d’une fondation privée. En 2007, elle a obtenu de la municipalité d’Amsterdam-Nord le droit d’occuper le hangar pendant vingt ans. L’arrangement est avantageux: les occupants se débrouillent pour construire leurs bureaux, à condition qu’ils soient aux normes, contre le très modeste loyer de 42 euros annuels par mètre carré. Un labyrinthe de bureaux cubiques et personnalisés s’élève aujourd’hui sur trois étages, sous un gigantesque toit en structure métallique, d’où pendent encore de vieilles poulies.
«Tout pourrait être remis en cause par une vente à une société de logement social, explique Chris de Bode. Nous pourrions être vendus avec les lieux, mais des discussions sont en cours, et nous pensons à les racheter nous-mêmes.» Les spéculateurs piaffent d’impatience. Partout, sur les rives de l’Ij, le même cycle est à l’œuvre: fermeture des activités portuaires, temps de recyclage favorable aux squatters et aux projets alternatifs, puis construction, vente et réaménagement. Le quai NDSM ressemblera sans doute, dans dix ans, aux îles ultramodernes de Java, Bornéo et KNSM, à l’est de la gare centrale. Dans son état actuel, Il offre encore une dernière chance de saisir l’atmosphère étrangement poétique du port d’Amsterdam.