Je suis en première ES au lycée Paul Eluard à Saint-Denis. Toute l’année nous avons travaillé sur la frontière avec nos professeurs d’histoire, d’anglais et d’espagnol. J’ai donc appris qu’elle peut être physique, politique, géographique, temporelle et surtout invisible...
La problématique des frontières est un sujet complexe, actuel, un débat de civilisation. Au cœur des conflits politiques, c’est le symbole même de la mondialisation. Un autre rideau, bien plus redoutable que celui d’hier que l’on disait de fer, est aujourd’hui la séparation nord/sud. Cet élément est au carrefour de ce qui sépare l’humain et son empathie naturelle de la réalité économique, des analyses «macro», du « principe de réalité » : on ne peut pas accueillir toute la misère du monde … Il faut réguler les flux migratoires…
Avec ma classe et nos trois mousquetaires de professeurs (ils étaient quatre) qui ont monté ce projet et trouvé les sponsors privés et institutionnels, nous avons réalisé au mois d’avril un voyage d’étude sur la frontière américano-mexicaine. Nous nous sommes donc rendus une semaine à San-Diego puis a Tijuana, au pied du mur emblématique où se pressent dans des conditions effroyables les candidats migrants d’Amérique du sud au rêve américain
«American dream»
Le mur se dresse sur 3200 km et se jette dans l’océan Pacifique. Face à lui, j’ai pensé au Mordor. C’est un double mur recouvert en partie, et comme un symbole, de tôles récupérées sur les anciennes pistes d’atterrissage américaines, dans un autre désert, au détour d’une énième guerre, vers d’autres frontières, quelque part dans le Golfe Persique. Il n’est pas bâti uniformément ; mur maléfique et famélique, il est aussi dérisoire. Il attire chaque jour ceux-là même qu’il voudrait repousser, des hordes de « latinos » hommes, femmes et enfants. Il les conduit également à prendre chaque jour de plus en plus de risques. Des hommes remplis de désespoir tout comme de rancœur car n’oublions pas que la Californie était autre fois mexicaine, beaucoup de Mexicains ne l’oublient pas.
C’est d’ailleurs là tout le paradoxe de cette frontière, elle attire tel un aimant et rassemble autant qu’elle divise.
Elle est ici pour séparer, pour marquer une limite, elle doit empêcher la population hispanique de passer mais elle est en même temps très poreuse. C’est comme si le but de ce mur était plus de renforcer la difficulté du passage et de le filtrer que de l’interdire. Elle est source de polémique. Officiellement de nombreuses personnes telles que les « minutes men » ou encore certains hommes d’état (GW Bush a déclaré dernièrement qu’un troisième mur allait être construit) sont contre cette immigration. Mais dans les faits, cette main d’œuvre à bas prix est indispensable à l’opulence Nord-américaine. Voici toute l’hypocrisie de l’histoire.
C’est ce que dénonce la plupart des personnalités à qui nous avons pu parler .
Chaque année, cette région voit mourir des milliers de clandestins ( 4100 officiellement). En effet, la fameuse police de frontière, la « border patrol », opère un véritable blocus sur quelques kilomètres ce qui pousse les immigrants à prendre le chemin du désert ; un véritable couloir de la mort.
Durant notre séjour nous avons rencontré beaucoup d’intervenants comme une femme pasteur volontaire et révoltée , différentes associations , des ouvrières de « maquiladoras » (usines de multinationales postées à la frontières, qui engagent la population locale dans des conditions de travail horribles pour un salaire de misère), un avocat américain porte-parole de ces femmes ouvrières et tant d’autres.
Treize cadavres
J’ai choisi parmi tous ces gens remarquables Enrique Morones. Il est à la tête d’une association appelée « border angels ». Celle-ci va sur le terrain, en plein désert californien, afin de porter assistance aux immigrés clandestins qui meurent de soif. Il balise un lieu très précis au milieu du désert avec un drapeau bleu ou orange qui sera très vite repéré. Enrique est prêt à tout pour ces jeunes immigrants, il a commencé à travailler pour cette association à la suite de plusieurs témoignages recueillis. Celui par exemple de ce petit garçon mort de soif dans le désert après avoir demandé de l’eau à treize cadavres croyant qu’ils dormaient. Son père en faisait partie. Ou encore l’histoire de cette jeune femme perdue dans le désert car elle avait été abandonnée pas son « coyote » - surnom des passeurs mexicains. La jeune femme a été forcée de s’enterrer sous le sable pour ne pas mourir brûlée. A croire que Dieu lui-même a perdu la raison dans ce coin de terre. Nous avons rencontré Enrique le troisième jour, c’était en plein désert à 7km de la frontière. Arrivés sur place nous nous sommes rendu devant ce fameux drapeau. Là une surprise de taille nous attendait qui n’en était pas une pour lui; nous avons trouvé les bidons d’eau , auparavant déposés par Enrique , totalement vidés ainsi qu’une pancarte sur laquelle était inscrite « die you fucking mexicans ». Les « minute men » étaient passés par là, membres d’une association raciste qui luttent contre l’immigration clandestine. Malheureusement , ils ne se bornent pas à cette triste activité ; destruction de camps mexicains, interpellations nauséabondes et violente des représentants du gouvernement mexicain, manifestations à répétition constituent leur quotidien.
Leur activisme débridé se nourrit des peurs irrationnelles qui traversent la société Nord-Américaine comme elle le font partout dans le monde ; la peur de l’étranger, la crainte d’être emporté et submergé ; de voir son pays rongé de l’intérieur. Mais leur vision du monde et du sud puise aussi dans le mépris du pauvre, du « latinos » si loin de l’Amérique du Nord profonde.
C’est aussi contre eux qu’Enrique mène son combat. Lui même objet de menaces de leur part la veille encore, nous a confié que ces derniers n’hésiteraient pas à tuer des migrants dans le désert. Mais Enrique n’a pas peur.
En effet de plus en plus de gens sont derrière lui et son combat gagne du terrain, il commence tout juste à se faire connaître.
Naissance
Au cours de notre voyage nous avons aussi pu visiter un quartier nord de Tijuana rempli de « maquiladoras » avec une ouvrière et un ancien avocat américain. Cet homme nous a expliqué qu’un jour il s’est demandé où partaient ses déchets; il s’est rendu à Tijuana et a pu découvrir dans quelles conditions travaillaient ces personnes. Il a tout de suite démissionné et depuis il milite bénévolement dans une association d’ouvrières. Car il faut savoir que là bas n’existent que des « syndicats » patronaux. Les capitaux voyagent facilement et il ne faut surtout pas les fâcher. L’une des femmes présente nous a raconté qu’elle avait été la première à avoir porté plainte pour harcèlement sexuel, pratique hélas largement répandue dans ces entreprises. Une autre, ancienne ouvrière, nous a confié avoir travaillé dans une usine qui était chargée de recycler les batteries de voitures. A la suite de plusieurs plaintes, car elle était très toxique, cette usine a fermé ses portes. La femme elle, a donné naissance à un enfant sans crâne aujourd’hui décédé. Ce fut l’une des rencontres les plus touchantes tout comme celle de ces autres femmes qui allaient tenter les jours suivants de passer la frontière, l’une avec son fils et son neveu, l’autre pour retrouver ses enfants.
Ces histoires témoignent bien des réalités sociales et économiques dont souffrent les habitants de ces régions frontalières .
Au terme de ce voyage, au delà des seize longues heures de vol et des milliers de kilomètre avalés, il y a bien entendu le souvenir de ce dépaysement total dès notre arrivée à San Diego. Mais plus encore, et qui perdure jusqu’à maintenant, la perception physique de l’incroyable complexité de la situation et des enjeux l’emporte.
Au final, sur quelques centaines de kilomètres carrés, un mur, une frontière font d’un monde deux opposés. Chacun sa logique et sa part de vérité, sa légitimité, ses espoirs, ses peurs. Il tient à si peu de naître du bon côté… mais le bon côté peut-il vivre et se maintenir sans l’autre qu’il s’évertue à ne pas voir ?
Dans le même temps, les immensités du désert, de l’océan pacifique, du ciel confèrent aux passions humaines qui s’exacerbent en cet endroit un aspect à la fois dérisoire et tragique. Des milliers de gens meurent dans cette infinité ; les quelques pas pour franchir la frontière valent les voyages les plus longs. Et ils sont souvent sans retour…