Tout au long du grand fleuve, il existe de nombreuses régions extraordinaires. Visite au cœur de l’une d’elles, entre Laos et Cambodge.
ll y a quelques mois, le Laos vient d’inaugurer en grande pompe le plus grand barrage du monde sur la rivière Nam Theun, un des affluents du Mékong. Cet ouvrage pharaonique doit asseoir un décollage économique qui tarde encore et marquer l’entrée du pays dans la modernité. Pourtant il est une partie du pays où le temps ne coule pas de la même manière, là où le puissant Mékong lui-même prend une pause avant de continuer vers la mer.
L’accès n’est pas facile: depuis Vientiane, la capitale, on emprunte successivement un bus vétuste jusqu’à Paksé, puis un minibus vers un petit embarcadère et un bateau pour traverser vers les îles. Les moins courageux s’arrêtent à la première maison d’hôtes rencontrée tandis que d’autres continuent à pied, ou à vélo.
C’est qu’il est peu dire que les 4000 îles sont isolées! Situées sur le fleuve, tout au Sud du Laos, à la frontière du Cambodge, elles constituent une zone hors du temps. Ici, pas d’électricité pendant la journée, pas de voitures, pas d’hôtels de luxe mais des vélos, des buffles, des hamacs et des maisons sur pilotis. Seules deux îles sont habitées en permanence: Don Det au Nord et Don Khône au Sud ont été utilisées pour transporter par train les marchandises du Mékong, barré à cet endroit par des rapides et des chutes d’eau, avant que la route ne prenne le relais. Vestiges de cette époque: deux débarcadères pour les bateaux, des rails qui jalonnent le chemin, un pont qui relie les deux îles et une locomotive qui n’en finit plus de rouiller.
Lorsque j’arrive enfin à Don Det, après plusieurs heures de route, je suis ravi de découvrir la maison de M. Tho et les bungalows qu’il propose. M. Tho est un petit homme sec éternellement torse nu, tandis que sa femme, enceinte jusqu’aux yeux, porte des attentions maternelles à ses invités en leur cuisinant une nourriture délicieuse. Une grande pièce et un lit, une terrasse au dessus du fleuve, un hamac et une bibliothèque bien garnie, il n’en faut pas plus pour me convaincre d’avoir fait le bon choix.
La vie ici s’écoule au rythme du Mékong omniprésent. Si le «Fleuve-Mère», son nom en dialecte Lao, est la colonne vertébrale du pays sur 1800 km, ici il joue plutôt les vaisseaux sanguins: il baigne les îles, les contourne sous la coque des pirogues, longe les rives au niveau des racines des palétuviers, joue avec les rayons du soleil et les vols des oiseaux, rafraichit buffles de rizières et gamins qui s’amusent dans les trous d’eaux.
Les derniers dauphins du Mékong
La douceur de vivre ici est contagieuse et on se sent tout de suite à l’aise. Il y a peu de choses à voir dans la région: un temple, deux chutes d’eau, un long pont qui est le point de rendez vous des amateurs de couchers de soleil sont les seules attractions des îles. Et j’apprécie d’autant plus le calme, la nature et les habitants qui sourient à mon passage.
Bomsong est de ceux là. Lorsque je le rencontre il est enthousiaste à propos de sa région. En baragouinant dans plusieurs langues et avec de grands gestes il offre de m’en montrer le meilleur, à commencer par une promenade en barque sur le fleuve pour aller admirer les derniers spécimens de dauphin blanc du Mékong.
Le ciel se couvre peu à peu de nuages lourds que perce ça et là le soleil, tandis que nous descendons le courant au milieu du fleuve. D’un côté c’est le Laos, et de l’autre le Cambodge. Bomsong me conseille de passer côté khmer où pour un bakchich les douaniers complices nous laisseront admirer les dauphins. J’hésite, quand enfin je les entends. Dans ce petit triangle d’eau entre les îles, les derniers dauphins du Mékong viennent respirer à la surface et laissent parfois entrapercevoir un aileron furtif dans la lumière tombante.
Bomsong et moi pagayons doucement pour ne pas les effrayer. Plus bas une autre pirogue en fait autant et nous dansons une chorégraphie muette avec les dauphins qui semblent se jouer de nos efforts en réapparaissant toujours plus loin, soufflant l’eau par leurs évents, avant de replonger dans les eaux du Mékong imperturbable.
Le temps est suspendu un moment, puis le soir descend doucement, entraîné par les gouttes de la pluie qui, menaçante depuis plusieurs heures, accepte finalement de se laisser tomber. Nous remontons difficilement le courant en direction des chutes que j’ai vues plus tôt lorsque Bomsong me fait une offre: si je l’aide à relever ses filets, il m’invitera à manger les poissons qu’il aura pris… Mon enthousiasme tempère mon inexpérience et nous remontons ensemble les filets signalés ça et là par des bouteilles de plastique, flotteurs dérisoires dans le courant puissant et les remous.
Je ne peux pas m’empêcher d’être déçu. Malgré tout nos efforts, nous ne prenons pas un seul poisson et me voila destiné à profiter de la cuisine de Mme Tho. Bomsong me rend le sourire en affirmant que la pêche du matin a été bonne et qu’il sera ravi de la partager!
Le dîner de Bomsong
La maison est toute entière de bambous et elle est montée, comme toutes les autres ici, sur des pilotis. Bomsong allume difficilement son générateur électrique avant de monter avec moi à l’étage pour me présenter sa famille. Sa femme et sa mère sourient à mes balbutiements de Lao, tandis que les 3 enfants me regardent d’un air grave.
La maison est typique des îles: elle est faite d’une vaste salle à l’étage, séparée de deux chambres par de minces cloisons. La cuisine est sur le côté et pour la toilette, c’est sous la maison, la cabine à côté du robinet d’eau. On accède aux pièces par un grand escalier destiné à éviter que les différents animaux qui paissent sous la maison ne viennent à l’intérieur. Devant les chambres, un grand espace est laissé ouvert en une véranda pour profiter de la douceur du soir, et s’interpeller entre voisins. Un couple d’entre eux vient d’ailleurs se joindre à nous pour partager la pêche du jour.
Tout repas de fête au Laos commence par une dose de lao-lao, un cocktail redoutable à base de miel et d’alcool de riz. Fort heureusement nous optons ensuite pour une boisson tout aussi locale mais moins risquée: la fameuse Lao beer, véritable institution dans tout le pays. Les femmes nous apportent les plats avant de se retirer. Je suis d’abord surpris mais Bomsong et son voisin m’expliquent que les femmes mangeront à part. Quand à ma proposition de partager avec elles au moins un verre elle est accueillie avec des éclats de rire: ici les femmes ne boivent ni ne fument… Nous mangeons donc entre hommes. Bomsong me fait honneur en passant de la musique occidentale, un disque de Scorpions qu’il a dégotté je ne sais où, j’insiste pour écouter de la musique laotienne et ils reprennent en chœur les refrains tandis que je hoche la tête en cadence.
Dans l’ensemble du pays lorsqu’on mange tout le monde pioche dans le plat central: il s’agit d’abord de décortiquer le poisson qui est servi entier, puis de poser la bouchée de chair dans une feuille de chou ou de salade. On prend ensuite une boulette de khao niao, un riz gluant servi dans de petites boîtes fermées en raphia, que l’on malaxe longuement avec les doigts, avant de la rouler dans la feuille avec le poisson et quelques feuilles de menthe puis de la tremper dans de petits bols de sauce nam pa. C’est très bon, même si j’ai du mal à ne me servir que de ma main droite, la gauche étant considérée comme impure.
Les femmes viennent nous rejoindre à la fin du repas. Nous ne partageons aucune langue mais à voir les grands rires que mes tentatives en Lao ou en Thaï déclenchent, la communication passe. La nuit avance et je prends finalement congé pour rejoindre mon hamac. Le long du chemin dans le noir je savoure la douceur de vivre de ces îles hors du temps que je vais quitter le lendemain, direction Champassak puis Paksé.
Ces deux villes, comme la plupart de celles du Laos entrent de plain-pied dans le XXIe siècle. Elles subissent l’influence de la Thaïlande proche et de ses routards, porteurs de lourdes mutations culturelles. L’ouverture économique, bien que fortement nécessaire au pays est aussi créatrice de changement et les projets de barrages géants, dont 90% de la production hydro-électrique est exportée vers la Thaïlande, sont en train de modifier en profondeur les manières de vivre. Symbole de cette évolution, l’ancien «royaume du million d’éléphants» ne compte plus aujourd’hui que quelques centaines de pachydermes... Comptant parmi les pays les plus pauvres de la planète, le Laos va-t-il réussir son développement tout en gardant cette douce nonchalance de vivre qui fait son charme?
Sous les étoiles de Don Det, je me surprends à espérer que ce soit le cas, et que la classification à venir des 4000 îles au patrimoine mondial de l’humanité sera un gage que les eaux du Mékong baigneront encore longtemps un endroit aussi paradisiaque. Et le monde autour de moi s’arrête alors de tourner pour quelques heures encore…
Commentaires
carob
11H14 16 JUILLET 2008
merci pour ce joli récit qui m'a fait revivre des moments magiques... j'étais en août 2002 sur Don Deth Island, dans l'un des bungalows de Mr Tho. Je devais seulement "passer" par là, au milieu d'un grnad trip de 4 mois en Asie du Sud-Est.
Je suis finalement restée 8 jours à bouquiner de vieux livres en allemand, suspendue dans le hamac, à discuter autour de la table de Mme Tho avec tous les voyageurs de passage, à me balader sur l'île pour regarder les oies et les buffles dans leurs rizières. Il n'y avait pas l'eau courante, pas d'électricité. C'était fabuleux de regarder le temps s'écouler ainsi, j'ai réalisé que c'était un vrai luxe aujourd'hui. Je garde un souvenir très précieux de cette semaine hors du monde, hors du temps.
Merci Mr Tho ;-)