Etudiante en histoire du cinéma à l’université de Tongji, Wei a été notre interprète à Shanghai pendant un mois. Wei est discrète mais c’est elle qui accostait les gens dans les parcs et leur posait pour nous, sans sourciller, des questions du type “Votre enfant naîtra-t-il par la voie naturelle ou par césarienne ?”
Parce que nous parcourons d’abord les parcs de Shanghai à la recherche de familles, les premières images sont celles d’un Chine idyllique où les enfants font des bulles de savon assis sur un gazon vert fluo tandis que leurs pères font voler des cerfs-volants. Sur l’eau d’une grande piscine gonflable, des bulles-enfants irisées. Les enfants titubent à l’intérieur de bulles en plastique géantes et tombent dans de grands éclats d’eau et de rire. Le matin au milieu des bosquets de bambou des personnes âgées font du Tai-chi, le soir de très jeunes couples s’embrassent sur les bancs.
Wei est toute menue mais mange beaucoup. Elle est incollable sur les réalisateurs hong-kongais. Wei a une voix très mélodieuse au karaoké, dit Ktv en Chine, et aime beaucoup Jay, un chanteur taïwanais qui alterne clips de rap sur le kung-fu et chansons d’amour sirupeuses sur fond de musique traditionnelle. Wei ne boit de la bière que sous la torture et on doit appeler un taxi pour la ramener chez elle, malade comme un chien, après qu’elle ait bu trois gorgées de mojito. Et comme Wei est chinoise et polie, elle s’excuse ensuite d’avoir été malade. Elle ne comprend d’ailleurs pas pourquoi les étudiants français sortent aussi souvent. “Mais que faites-vous de 23 à 5 heures du matin dans un bar ?” demande-t-elle. Wei n’a eu beaucoup l’occasion de sortir pendant son adolescence. Elle étudiait. Après les devoirs, le violon et encore une heure de calligraphie. “Depuis que je suis entrée à l‘université mes parents sont beaucoup moins stricts”, s’amuse-t-elle. « Même si j’ai arrêté depuis longtemps de m’exercer à la calligraphie. »
Trop vieille
Il y a un mois Wei a rompu avec son petit ami qui travaille dans sa province d’origine, au sud de Shanghai, “à cause de la distance”. Mais elle apprécie sa solitude, “sans contraintes”. Ses parents se sont rencontrés par l’intermédiaire d’un tiers. Un pratique en voie de disparition, mais “si je deviens trop vieille et reste seule, peut-être mes parents me présenteront-ils à quelqu’un” précise-t-elle en riant. Avec les autres étudiantes chinoises, elle a établi un classement très précis des garçons français du groupe selon deux critères, “cute” ou “wild”. Quand je lui dis que la robe que j’ai acheté dans une boutique proche du campus était du extra large -une grande première pour moi-, elle me jauge rapidement et sort très spontanément en manière de réconfort : “Oh mais je pense que large aurait suffi !”
Wei n’habite à Shanghai que depuis deux ans et sort peu de son campus d’East China University. Elle peut vous faire prendre le métro dans le mauvais sens et mettre dix stations avant de réagir. Après cinq ans de vie en dortoir, Wei supporte de plus en plus difficilement le manque d’intimité de la cité universitaire et de devoir traverser le campus en pyjama pour prendre sa douche. D’ailleurs Wei trouve, comme nous, étrange l’habitude qu’ont les Shangaiens de se promener en pyjama dans les lieux publics.
Elle parle anglais avec un accent très pur, alors qu’elle n’a jamais pratiqué cette langue qu’avec des interlocuteurs chinois, mais elle ne sait pas dire “communisme” en anglais. Wei déteste les japonais. Elle va rarement au cinéma qui coûte neuf euros, une fortune, mais son disque dur externe est empli de film français sous-titrés en chinois. La censure ? D’abord elle ne connaît pas ce mot ensuite si un film ne sort pas en salle, il suffit de le télécharger sur internet comme Summer’s Palace -sorti en France sous le titre d’Une Jeunesse chinoise - dont la productrice, Lou Ye a été interdite de tournage en Chine pendant cinq ans.
Espoirs
Quand je discute avec elle, j’ai parfois l’impression d’être revenue au temps des échanges scolaires et d’échanger des confidences avec une correspondante anglaise. Et puis d’un coup le flux de la conversation s’interrompt parce que nous avons prononcé le mot “vote” ou “election” que Wei répète avec étonnement, comme lorsqu’elle ne comprend pas notre prononciation. Où s’arrête la mauvaise compréhension où commence le véritable fossé culturel ? Comme toute sa génération Wei a vécu une pression énorme pour réussir parce que tout ces parents d’enfants uniques ont reportés leurs espoirs dans leurs enfants, véritables assurances-vieillesse. Mais tant qu’elle ne heurte pas les barrières posées par le régime communiste, elle peut croire vivre dans un véritable espace de liberté et c’est d’ailleurs comme ça qu’elle le voit. Elle aime bien Wen Jiabao qui “ressemble à un grand-père”. Et la révolution cuturelle, c’était “quand les gens allaient à la campagne”, une sorte de tropisme spontané pour le rural en somme.
Postée à un grand carrefour, Wei essaie en vain d’attraper un taxi pour notre groupe de Français. Pour arrêter un taxi les Shangaiens lèvent le bras. En désespoir de cause, Wei interpelle un agent de circulation qui lui arrête deux taxis. Arrivée à l’université de Tongji, elle désigne la massive statue de Mao Zedong, au bras levé, qui trône sur tous les campus, et lâche : “Tu vois, lui, il attend depuis des dizaines d’années.”
A l’occasion d’une journée de conférences d’universitaires chinois sur la jeunesse de Shanghai, nous découvrons que les statistiques chinoise sont semblables aux offres commerciales ; il faut lire les notes de fin de page. Un professeur, en pleine description du système éducatif chinois, soutient que l’université de Tongji compte 50.000 étudiants. Le tout est de savoir, que, comme il consent à la préciser ensuite, un étudiant en doctorat compte double et un jeune en master pour 1,5 étudiant. Soit plutôt 20.000 étudiants en chair et en os. Sans doute un peu perturbée par cette compréhension particulière des statistiques, l’interprète d’u autre professeur lâche un magnifique lapsus à propos de la démographie. “0% c’est le taux d’augmentation de la démocratie à Shanghai”, traduit-elle tranquillement avant de se reprendre face au fou rire de l’assistance. Mais le professeur continue sur sa lancée. Questionné sur l’âge moyen des femmes à la naissance du premier enfant, il réplique : “28 ans évidemment puisque c’est l’âge moyen du mariage”. Evidemment. Le sexe avant le mariage reste un tabou. Wei n’a pas tiqué de la conférence ; elle avait le nez dans sa Xbox comme à chaque fois qu’elle s’ennuie.
Survivants
La terre a tremblé au Sichuan pas si loin de Chonqing où nous devions aller à l’origine. Mais une semaine avant notre départ, les universités nous avaient faux bond sur consigne de la municipalité. Grosse file d’attente sur le campus de Tongji. Je crois d’abord y voir un geste de solidarité envers les victimes du séisme mais, en fait, les étudiants font la queue pour obtenir des tickets pour le concert d’une pop star taïwanaise qui se produit à l’université. Assis sous des ombrelles, ils patientent en éparpillant les journaux endeuillés et eurs photos de survivants au milieu des décombres. Juste à côté des étudiants vendent des tee-shirts vantant les jeux olympiques de Pékin, en prévision du passage de la flamme.
Les médias chinois sont en train d’intégrer le tremblement de terre dans le grand roman national. Les journaux sont emplis d’actes d’héroïsme, de professeurs se sacrifiant pour leurs élèves, d’enfant protégé par le corps des ses parents morts, de femme enceinte de huit mois sortie des décombres. Wei s’étonne que les médias étrangers affirment que le gouvernement chinois a refusé les secouristes étrangers. Nous expliquons que que, si à présent des équipes internationales travaillent au Sichuan, la Chine ne les a pas laissé oeuvrer pendant la période fatidique des trois premiers jours. Silence de Wei qui fronce les sourcils. Nous regardons les gratte-ciels de Pudong défiler par la fenêtre du taxi. Rassérénée, Wei sourit tout à coup : “Peut-être la région était-elle trop dangereuse. Les secouristes, entraînés pour être parachutés à 1000 mètres d’altitude, ont parfois du sauter de 4000 mètres. Le gouvernement chinois n’a pas voulu risquer la vie des équipes étrangères.” Je lui parle des 118 soldats du Koursk, morts sous les eaux de la mer de Barents parce que le gouvernement russe avait refusé pendant quatre jours toute aide internationale. Wei soupire : “C’est étrange ! Tout ça, la politique, c’est trop compliqué.”
Un garçon de la classe de Wei a raconté qu’une école située dans les montagnes du Sichuan avait résisté au tremblement de terre. L’école était une “hope school”, une des écoles construites grâce à des dons dans des zones rurales pauvres, mais cette fois-ci l’entreprise mécène avait refusé de confier le chantier à la main d’oeuvre locale et avait envoyé ses propres ouvriers construire l‘école.
En une semaine les étudiants de l’école d’architecture dont nous partageons le bâtiment bâtissent un village de maisons de carton, toutes plus farfelues les unes que les autres. Ils y dorment une nuit, jouent au cartes jusqu’au petit matin dans une ambiance de pyjama-party et les détruisent le lendemain. A l’image de cette ville Legoland qui, bardée de tranchées de boue et de béton, se construit, se démolit puis se reconstruit au rythme des projets de développement venus d’en haut. Wei a du mal à s’imaginer son travail. Peut-être n’existe-til pas encore. Dans cinq ans, quand elle sera “ riche”, elle viendra en France et pourra croiser dans les salles noires ses réalisateurs préférés.
Commentaires
Visiteur
05H31 19 AOUT 2008
Bravo pour cet article.
Je suis a Shanghai en ce moment. J'ai pu constater ce qui est decrit ici : lorsque l'on aborde des sujets tels que la politique, la censure ou la democratie, les chinois reagissent d'une maniere que l'on pourrait qualifier de naive. La limite entre l'ignorance reelle et la peur d'en parler est difficile a cerner. Je pense qu'il faut beaucoup de temps pour savoir vraiment ce qu'ils ont en tete.
Visiteur
11H52 27 JUILLET 2008
Lou Ye est le nom du réalisateur, pas de la productrice