Terre d’élection de Frank Lloyd Wright, Mies Van der Rohe ou Rem Koolhaas, la métropole de l’Illinois regorge de styles architecturaux. Tour d’horizon d’une ville verticale.
Pour voir Chicago, il faut prendre le train El. Le métro aérien, qui traverse la ville dans un bruit de ferraille, sied à cette cité longtemps prolo et noire, immigrée et plutôt démocrate, patrie du blues urbain, du chewing-gum Wrigley, du gratte-ciel et du premier McDo. «Aimer Chicago, c’est comme aimer une femme au nez cassé», disait Nelson Algren, l’amant américain de Simone de Beauvoir.
Le El, pour «elevated», s’enfonce loin dans les banlieues. Du Wrigley Field, le plus ancien terrain de base-ball du pays, jusqu’à Oak Park, la banlieue la plus chic de la ville, qui abrite la plus belle collection de maisons de Frank Lloyd Wright.
Dans le centre – le Loop –, le métro frôle les gratte-ciel qui ont fait l’histoire de l’architecture américaine: Sullivan, Wright, Mies Van der Rohe. Ici, on est loin de New York et de Hollywood. Chicago est au cœur des plaines à blé et à maïs. Du 94e étage du noir et massif John Hancock Building, le gratte-ciel le plus célèbre de la ville, on découvre une ville verticale plantée sur un monde horizontal. Au nord, le lac Michigan, qui rejoint le Canada. Au sud, à l’est, à l’ouest, après des banlieues infinies, des champs immenses et la prairie chère à Wright, qui se fond, grise et sale, dans les nuages.
Face à cet univers désespérément plat, Chicago a voulu conquérir l’espace en hauteur. Dès 1885, alors que la ville n’a que cinquante ans, une compagnie d’assurances (The Home Insurance) érige un immeuble de dix étages à structure métallique: l’ancêtre de tous les gratte-ciel.
Rem Koolhaas, iconoclaste néerlandais
Chicago prend ses bâtisseurs au sérieux. En bateau, à pied, en bus, à vélo, les visites architecturales sont ici l’attraction touristique numéro un. Spectaculaire, la croisière sur la rivière et le lac éloigne hélas trop du brouhaha urbain. Plus complet et rapide, le tour en bus est dirigé d’une main de fer par une blonde éternelle aux allures de meneuse de revue: la visite tourne au marathon. La conférencière a du bagout, fière de sa ville comme tout bon Chicagoan, mais aussi complexée face à New York ou Los Angeles, ses deux rivales.
Le mieux est tout de même de prendre le El. La ligne verte conduit à la 35e Rue, au sud de la ville. Face à face, le Crown Hall (1956) – peut-être la réalisation la plus célèbre de Ludwig Mies Van der Rohe, l’homme du Bauhaus exilé en 1938 à Chicago – et le campus McCormick (2003) de Rem Koolhaas.
On ne voit d’abord que l’œuvre de l’iconoclaste néerlandais. Il a enveloppé la station de métro d’un immense tube acoustique d’acier inoxydable, pour atténuer les bruits du métro mais aussi pour rompre avec le sage minimalisme de son aîné. Pour le campus de l’Illinois Institute of Technology, Koolhaas a voullu refaire la ville que Rohe avait détruite, tout à ses idées de pureté architecturale. L’univers du Néerlandais fonctionne bien face au Crown Hall de l’Allemand, «un équilibre d’acier, de verre, et de lumière», comme le décrit l’indispensable guide architectural de l’American Institute of Architects, «AIA Guide to Chicago» (Harvest/HBJ Books, 2003). Une boîte très claire, brisée de piliers d’acier noirs, belle et fonctionnelle, flottante et légère. «La maison des idées et de l’aventure», selon les mots de Mies.
A l’intérieur, ses lointains successeurs dessinent et construisent des maquettes, sérieux et appliqués. Ils ne sont pas allemands mais chinois ou latinos. Dans le hall, une maquette faite de vieilles cuvettes de W.-C. voisine avec un tas d’emballages de take out chinois. Histoire peut-être de se moquer du maître dont la devise, «less is more» (moins est plus), est devenu pour ses détracteurs «less is bore» (moins est ennuyeux).
Jouer le fun
Mies est mort en 1969, mais les architectes de Chicago ont eu du mal à se défaire de son emprise. Dans le centre, surtout, ils ont reproduit ses tours carrées d’acier et de verre. C’est le cas de la Sears Tower de Skidmore, Owings et Merrill (SOM) et ses 110 étages, «plus une prouesse technologique qu’un chef-d’œuvre architectural», note le guide de l’AIA.
Plus élégant, le John Hancock Center, conçu par la même équipe, est mieux aimé des locaux, qui l’ont affectueusement baptisé Big John. Par réaction aux règles de Mies, d’autres ont au contraire joué le fun. Comme Helmut Jahn et son James R. Thompson Center, qui ose la couleur, ou Bertrand Goldberg avec sa Marina City ronde et désordonnée. Plus proches peut-être finalement de Frank Lloyd Wright, le grand homme de l’architecture américaine.
Né dans le Wisconsin voisin en 1867, FLW commença sa longue carrière à Chicago à la fin du XIXe siècle. Pour voir ses maisons, il faut reprendre la ligne verte vers le nord-ouest et descendre à Oak Park. Hemingway est né dans ce coin chic d’une Amérique rêvée et préservée, faite de grandes maisons recouvertes de bardeaux peints en bleu et rouge, qui font claquer la bannière étoilée dans un ciel acier. «Des grandes pelouses et des esprits étroits», disait le vieil homme de sa banlieue natale, splendide et ennuyeuse.
Architecture organique
Mais Wright était ambitieux et c’est là qu’il s’installa en 1893, construisit sa maison, son atelier et bientôt les maisons de ses voisins. Tout ne se visite pas mais la FLW Foundation organise des tours à pied et à vélo. Toutes les réalisations ne sont pas des chefs-d’œuvre: Wright, au début de sa carrière, n’avait pas encore les moyens de contrer les exigences de ses clients effarouchés par son style radical. Il était notoirement meilleur créateur que bâtisseur et ses maisons se fissurent. A un client qui se plaignait qu’il pleuve sur son bureau, Wright, agacé, avait répondu: «Déplacez votre bureau.»
Souvent jugé par ses pairs comme le plus grand architecte américain, l’homme du Guggenheim a inventé, à Chicago, son style «prairie»: une forme d’architecture «organique», selon ses propres termes, faite de maisons horizontales, lumineuses et ouvertes, intégrées aux grandes plaines du Mid West.
Il en reste malheureusement peu d’exemples dans la ville. Exception notable, la Frederick Robie House, sur le campus de l’université de Chicago, date de 1908. «Essence de son style “prairie” et l’une des constructions les plus célèbres du monde», affirme le guide de l’AIA. Abstraite sans être froide, la Robie House a inspiré depuis des milliers de bâtisseurs.
Tout aussi inspiré, à Oak Park, le Unity Temple est le seul exemple d’architecture religieuse signé FLW. Massif de l’extérieur, le temple, qui date de 1906, est fait de béton, matériau cher à l’architecte. L’intérieur, aérien et serein, évoque le cloître d’une abbaye. On se prend à rester sagement assis dans les travées pour écouter des Japonais répétant un trio de Beethoven.
FLW faisait sortir les fidèles par le devant du chœur pour qu’ils puissent discuter avec le pasteur. Mais son système de chauffage «moderne» n’a jamais fonctionné: la congrégation a dû, dès le début, installer d’énormes radiateurs, très laids, pour lutter contre les grands froids de la prairie.
Icône mondiale
Wright n’aurait pas existé sans Louis Sullivan, son premier employeur, qui finit pauvre et sans gloire alors que son disciple devenait une icône mondiale. Sullivan, mort en 1924, a inventé l’école de Chicago et son credo: la forme doit suivre la fonction. Architecte le plus prisé de la ville au début du XXe siècle, il bâtit bureaux, grands magasins, comme le magnifique Carson Pirie Scott, toujours en activité, et maisons de grand style.
Son chef-d’œuvre demeure le Rookery, qu’il a conçu en 1888 et retouché en 1906. L’atrium en marbre blanc, magnifiquement restauré, se visite et l’immeuble reste un antre du chic. Preuve que Chicago entretient son âme et son histoire. Norman Mailer le disait: «New York est une capitale du monde, Los Angeles c’est toc, Chicago est une grande ville américaine. Peut-être la dernière grande ville américaine.»
Paru le 28 mai 2005.
Commentaires
Anabel
14H28 18 MARS 2010
Une adresse pour le jazz à Chicago: The Green Mill
http://www.greenmilljazz.com/
C´est aussi l´un des temples du slam qui attire les étudiants et les artistes.
De nombreux musiciens et chanteurs de renom s´y produisent en parallèle de la scène officielle comme le CSO ou le House of Blues.
Divers festivals de musique en plein air dans les parcs l´été, avec un programme intéressant par exemple au Millenium Park où l´on peut écouter les orchestres de blues en répétition pendant la journée en flânant autour de la scène ouverte. Grant Park accueille aussi de nombreux artistes l´été.
Pour les rendez-vous culturels de toute sorte, il faut consulter NewCity sur place ou en ligne. Ce journal gratuit et très complet est disponible dans les boîtes à journaux placées un peu partout dans la rue.
http://music.newcity.com/category/jazz/
Soit dit en passant, Newcity est également d´excellent conseil pour le cinéma avec en particulier le critique et artiste Ray Pride qui est par ailleurs un connaisseur passionné de sa ville.
http://art.newcity.com/2009/07/13/review-ray-pridethe-architrouve/
Newcity publie également chaque année des listes de best offs fondées sur les votes d´internautes pour Chicago dans tous les domaines (bars, restaus, clubs, nouvelles adresses et événements marquants).
Pour revenir à la musique, voici une page très complète des personalités qui comptent dans ce domaine à Chicago.
http://music.newcity.com/2009/03/04/music-45-who-rocks-chicagos-music-wo...
Pour le jazz, un nom indispensable à retenir: Joe Segal. Propriétaire du Jazz Showcase qui vient de réouvrir avec une nouvelle adresse. Une institution à lui tout seul dans le monde du Jazz.
Pour finir un super programme radio très suivi de la ville: Sound Opinions. La liste des invités est éloquente.
http://www.soundopinions.org/podcast.html
Check it out!
Mina
08H20 19 JANVIER 2010
Bonjour à toutes et tous,
Je pars à NY pour 2 semaines fin juin début juillet, et ça me paraît bête de rater Chicago alors que la ville est à 1 saut de puce en avion de NY. Ce qui me motive c'est ce fameux métro aérien qui serpente entre les tours et trouver j'espère un bon vrai club de jazz, comme dans les films, un peu mal famé mais pas dangereux où il y a encore des vrais artistes, illutres inconnus mais talentueux, qui jouent encore en live.
ça fait vraiment cliché, mais appréciant beaucoup le jazz, le blues, le swing, comment ne pas passer par Chicago? 2 jours (1 nuit) ça me semble suffisant pour ne voir que ça.
Qu'en pensez-vous?
merci de poster votre avis,
et je vous souhaite de riches découvertes de ce vaste monde accèssible à tous plus que jamais...
willygay
06H31 19 MAI 2008
merci pour l'article et le commentaire d'annabel, je compte me rendre en octobre en vacances a chicago et ces conseils me seront tres utiles, il me languis d'y etre !
Anabel
20H08 20 FEVRIER 2008
J´habite Chicago depuis neuf ans et je suis mariée avec un Américain du Midwest (bords du Mississipi). Je pense que cette ville est encore peu explorée par les touristes Européens et assez déconcertante. Elle présente à l´origine cet aspect industriel vraiment masculin dominé par des couleurs assez sombres et à la fois l´image d´une immense bourgade fruit d´une production agricole fort lucrative. Ce n´est pas pour rien que de si nombreux films noirs et films d´action ont été tournés ici et que la ville continue d´attirer tant de réalisateurs. Les "alleys" passages secondaires avec containers gigantesques de poubelles et escaliers coupe feu ont une présence importante et inquiétante qui la rendent encore plus difficile à cerner.
J´ai trouvé votre article vraiment intéressant au niveau de l´architecture et je suis d´accord avec l´idée que Louis Sullivan est fort injustement méconnu, Lloyd Wright, grand architecte malgré tout ayant largement tiré la couverture à lui à force de scandales.
Par contre, je ne voudrais pas vous décevoir, mais je pense que vous n´avez pas choisi la bonne visite architecturale de la ville car celle que vous décrivez (en bateau) comporte un tour sur le lac alors que la vraie institution (Chicago Architectural Tours) propose une visite centrée sur la rivière uniquement. Les commentaires de la visite originale sont bien connus comme étant de loin les meilleurs et les plus sérieux (j´ai testé les deux et aussi un troisième avec différents visiteurs).
les quartiers de Chicago sont assez déroutants dans un premier temps: grandes tours pour le centre (Loop), partie appelée Gold Coast jouxtant le quartier des affaires, zones historiques et souvent classées tout autour de cette zone centrale dont Old Town et Lincoln Park, mais aussi et c´est assez surprenant une enclave très défavorisée en cours de démolition proche du centre (Cabrini Greens du nom de la missionnaire italienne avec une histoire qui en dit long sur le quartier), WIcker Park et Bucktown quartiers assez jeunes et artistiques qui commencent à s´embourgeoiser, quartiers populaires à dominante polonaise ou indienne, enclave asiatique, habitations à population traditionnellement noire au sud de Chicago avec clubs de jazz et restaurants pittoresques qui commencent à connaitre les incursions des promoteurs attirés par la proximité du quartier avec le centre ville et enfin banlieues pavillonnaires plus ou moins cossues, plus ou moins bien loties, plus ou moins ennuyeuses de par leur uniformité ou au contraire perles architecturales parfois un peu éloignées (la plus chic étant Lake Forest à une heure de route, où vivent certains héritiers des grandes fortunes de la ville et beaucoup de nouveaux riches qui font la navette tous les jours vers le centre.
Je précise que j´habite Lincoln Park un quartier historique de la ville toujours méconnu des visiteurs étrangers mais bien connu des Américains en général.
Les universités marquent aussi la personnalité de la ville, près d´ici c´est dePaul University avec un parc immobilier extraordinaire et toujours en pleine croissance au beau milieu de la ville, au nord Loyola (jésuite), encore au nord Northwestern prestigieuse université située dans un charmant quartier appelé Evanston au bord du lac et enfin au sud la célèbre University of Chicago qui attire de nombreux étudiants de tous pays ainsi que des visiteurs prestigieux, dont beaucoup de Français et qui vient de lancer une idée de campus "hors les murs" à Paris.
Les paramètres étant fort différents à plus d´un titre, on peut avoir parfois l´impression de se trouver en "banlieue", autrement dit à l´extérieur, alors que l´on est en pleine ville.
Ceci dit je recommande la découverte de Chicago, mais de préférence par des températures plus clémentes (moins 17, aujourd´hui).
Merci pour votre article et bonne journée à Paris.
Anabel
20H08 20 FEVRIER 2008
J´habite Chicago depuis neuf ans et je suis mariée avec un Américain du Midwest (bords du Mississipi). Je pense que cette ville est encore peu explorée par les touristes Européens et assez déconcertante. Elle présente à l´origine cet aspect industriel vraiment masculin dominé par des couleurs assez sombres et à la fois l´image d´une immense bourgade fruit d´une production agricole fort lucrative. Ce n´est pas pour rien que de si nombreux films noirs et films d´action ont été tournés ici et que la ville continue d´attirer tant de réalisateurs. Les "alleys" passages secondaires avec containers gigantesques de poubelles et escaliers coupe feu ont une présence importante et inquiétante qui la rendent encore plus difficile à cerner.
J´ai trouvé votre article vraiment intéressant au niveau de l´architecture et je suis d´accord avec l´idée que Louis Sullivan est fort injustement méconnu, Lloyd Wright, grand architecte malgré tout ayant largement tiré la couverture à lui à force de scandales.
Par contre, je ne voudrais pas vous décevoir, mais je pense que vous n´avez pas choisi la bonne visite architecturale de la ville car celle que vous décrivez (en bateau) comporte un tour sur le lac alors que la vraie institution (Chicago Architectural Tours) propose une visite centrée sur la rivière uniquement. Les commentaires de la visite originale sont bien connus comme étant de loin les meilleurs et les plus sérieux (j´ai testé les deux et aussi un troisième avec différents visiteurs).
les quartiers de Chicago sont assez déroutants dans un premier temps: grandes tours pour le centre (Loop), partie appelée Gold Coast jouxtant le quartier des affaires, zones historiques et souvent classées tout autour de cette zone centrale dont Old Town et Lincoln Park, mais aussi et c´est assez surprenant une enclave très défavorisée en cours de démolition proche du centre (Cabrini Greens du nom de la missionnaire italienne avec une histoire qui en dit long sur le quartier), WIcker Park et Bucktown quartiers assez jeunes et artistiques qui commencent à s´embourgeoiser, quartiers populaires à dominante polonaise ou indienne, enclave asiatique, habitations à population traditionnellement noire au sud de Chicago avec clubs de jazz et restaurants pittoresques qui commencent à connaitre les incursions des promoteurs attirés par la proximité du quartier avec le centre ville et enfin banlieues pavillonnaires plus ou moins cossues, plus ou moins bien loties, plus ou moins ennuyeuses de par leur uniformité ou au contraire perles architecturales parfois un peu éloignées (la plus chic étant Lake Forest à une heure de route, où vivent certains héritiers des grandes fortunes de la ville et beaucoup de nouveaux riches qui font la navette tous les jours vers le centre.
Je précise que j´habite Lincoln Park un quartier historique de la ville toujours méconnu des visiteurs étrangers mais bien connu des Américains en général.
Les universités marquent aussi la personnalité de la ville, près d´ici c´est dePaul University avec un parc immobilier extraordinaire et toujours en pleine croissance au beau milieu de la ville, au nord Loyola (jésuite), encore au nord Northwestern prestigieuse université située dans un charmant quartier appelé Evanston au bord du lac et enfin au sud la célèbre University of Chicago qui attire de nombreux étudiants de tous pays ainsi que des visiteurs prestigieux, dont beaucoup de Français et qui vient de lancer une idée de campus "hors les murs" à Paris.
Les paramètres étant fort différents à plus d´un titre, on peut avoir parfois l´impression de se trouver en "banlieue", autrement dit à l´extérieur, alors que l´on est en pleine ville.
Ceci dit je recommande la découverte de Chicago, mais de préférence par des températures plus clémentes (moins 17, aujourd´hui).
Merci pour votre article et bonne journée à Paris.