Cette bourgade suédoise connaît son heure de gloire depuis que le héros des romans d’Henning Mankell y mène l’enquête. Allemands, Français, Belges ou Coréens s’y pressent à la recherche des lieux du crime.
L’officier de police Ewa Westford rit franchement. A l’entendre, de tous les lecteurs assidus des enquêtes criminelles du commissaire Kurt Wallander, les Allemands sont les plus exaltés. Comme d’autres, ils viennent visiter Ystad, petite commune de 16000 habitants au sud de la Suède, là où toutes les intrigues du commissaire naissent et se résolvent, aveides d’y retrouver l’atmosphère des romans.
Mais quand ils se présentent au commissariat avec la ferme intention de «voir le bureau de Kurt Wallander», l’officier Westford, 52 ans, grande Suédoise aux cheveux noirs, les ramène à la réalité: «Mesdames, messieurs, je suis au regret de vous rappeler que Kurt Wallander n’existe pas. C’est un personnage de fiction, et moi je suis un vrai policier.»
Face à d’autres, moins transportés, elle apostrophe ses collègues: «Vous avez vu Kurt ce matin?» Les policiers, désormais familiers de cette requête, répliquent: «Il était là il y a cinq minutes, tu viens de le rater. Il a dû filer sur une importante affaire.» Sourire, clin d’œil. Les touristes repartent, satisfaits.
Sans Henning Mankell, l’auteur des aventures du commissaire Kurt Wallander, Ystad serait restée cette capitale de la Scanie, ex-province danoise, surtout connue pour détenir le record national des maisons à colombages (près de 300). Mais depuis quelques années, Allemands, Français, Belges, Italiens et, depuis peu, Coréens affluent dans les ruelles pavées. Les habitants ne s’en plaignent pas, ravis de voir leur ville, perdue entre champs de colza, forêt de pins et plages de la mer Baltique, accéder à une renommée internationale.
Jeu de piste
Commerçants ou restaurateurs n’ont pas tous lu Mankell. Mais à Ystad, tout le monde connaît le commissaire. «Il est trop mou à mon goût, explique une étudiante. Mais j’aime bien son côté antihéros, taciturne et dépressif.» D’autres se désolent de son manque absolu d’humour, beaucoup partagent son goût pour la musique classique.
A l’office du tourisme de la ville, les huit tomes de ses aventures trônent sur des étagères, sous un grand portrait de l’auteur en noir et blanc. Un dépliant, traduit en trois langues, guide les touristes sur les lieux de tel ou tel meurtre, à la manière d’un jeu de piste. Pendant le mois de juillet, et jusqu’à la mi-août, un «Wallander tour» propose aux mauvais marcheurs de sillonner Ystad à bord d’un ancien camion de pompier.
Henning Mankell, quant à lui, préfère se passer de commentaires. Il partage aujourd’hui sa vie entre ses différentes résidences en Suède, dont une à quelques kilomètres d’Ystad, et le Mozambique. L’Afrique l’intéresse désormais bien plus que son policier mélancolique, dont il a confié le destin à des producteurs. Plusieurs livres ont déjà été adaptés au cinéma. Et un feuilleton, dont le script se base sur «Avant le gel» (Points Seuil), ultime aventure de Kurt Wallander dans lequel le commissaire mène l’enquête avec sa fille Linda, désormais policier à Ystad, est en cours de tournage. Quant aux épisodes suivants, ils risquent d’en dérouter certains: Wallander a abandonné le whisky, soigné son diabète et pris sa vie en main.
Ruelles pavées
Mi-juin, les touristes sont encore peu nombreux à Ystad. Repérables car très emmitouflés alors que les Suédois traversent la ville en tenue d’été dès les premiers rayons du soleil. Dans les ruelles pavées, au milieu des maisons basses peintes en bleu, rouge, jaune, les anciens portent des sabots. La ville entière prend des allures de décor.
Kurt Wallander vit dans un immeuble de Mariagatan, quartier récent d’Ystad, organisé en lotissements. Les boîtes aux lettres égrènent les noms des habitants: Ingmar Jakobson, Rosita Olsson, Ulf Ostrand... Pas de traces du commissaire, qu’on s’attend pourtant à voir dévaler les escaliers.
Un sentiment confus saisit le touriste devant l’immeuble où l’on a retrouvé le corps de Svedberg, un collègue de Wallander sauvagement assassiné. Ou dans la charmante ruelle fleurie, Harmonigatan, où vit son meurtrier. Les visages se figent, entre recueillement et incrédulité.
Réveiller les Suédois
«Je crois que si Mankell a choisi cette petite ville coquette et paisible comme cadre à des crimes effroyables, c’est avant tout pour réveiller les Suédois», estime Petra Borg, enseignante et guide l’été. A Ystad, le temps semble s’écouler aussi lentement que dans une enquête du commissaire. Tout invite à la quiétude. Chaque fenêtre est décorée de bibelots. On devine des intimités ordonnées et chaleureuses.
La balade sur les pas du commissaire oscille entre destination balnéaire (la belle plage de Mossbystrand où a échoué le corps d’un policier letton, dans «Les Chiens de Riga»), et immersion dans la vie quotidienne en Scanie: ce distributeur automatique de billets à l’entrée d’un supermarché, est-ce celui de«La Muraille invisible», programmé pour faire exploser les places financières internationales?
Wallander exècre les lieux sophistiqués. Les restaurants qu’il fréquente sont franchement déprimants. Chez Foffos, sa pizzeria préférée, des hommes tatoués mangent en silence, avec pour seule compagnie un verre de vodka. Le port est à quelques mètres seulement, d’énormes ferries polonais y sont amarrés.
Un meurtre par an, et encore
Mais parfois, Ystad s’enflamme d’un coup. Comme ce vendredi 10 juin où, dès sept heures du matin, la jeunesse, toute vêtue de blanc, déboule et trinque dans les rues jusqu’au lendemain. C’est «la fête de la fin de l’école», une tradition scandinave. Les lycéens hurlent leur joie et chantent à tue-tête, sous les regards enorgueillis de leurs parents, venus à leur rencontre les bras chargés d’énormes bouquets de fleurs. Puis les journaux font leurs gros titres des batailles entre lycéens avinés et d’une tentative de viol.
D’après la police, le taux de criminalité d’Ystad n’est pas à la hauteur des romans de Mankell. Un meurtre par an, et encore. N’empêche, le goût du commissaire pour les enquêtes criminelles gagne la population. A chaque fois qu’un incendie se déclare ou qu’une personne disparaît, «on a l’impression que Kurt est dans les parages», confie Ewa Westford, l’officier de police.
Le nom de Wallander trotte également dans la tête de certains commerçants. Le pâtissier Fridol’s a créé l’an passé un gâteau à son nom. Un biscuit roulé, lourdement chargé d’une crème parfumée au kirsch, et recouvert d’un épais glaçage bleu. De quoi faire bondir le diabète du commissaire. Quand Henning Mankell a pris connaissance de cette initiative pâtissière, il est paraît-il entré dans une colère noire. Polémique dans la ville.
Mais le commissaire n’étant pas le seul Suédois à s’appeler Wallander, d’autres se sont dit ravis qu’un gâteau porte leur nom. Et Mankell a dû céder. Aujourd’hui, le gâteau est en vitrine, chacun sait où le trouver, mais aucune affichette ne le désigne par son nom. Un compromis à la suédoise.
«S’il ne tenait qu’à nous, explique Marie Martensson, directrice de l’office du tourisme, tout le personnel porterait ici des tee-shirts et des casquettes siglés Wallander, et il y aurait des pancartes partout dans la ville. Mais Mankell n’y tient pas. On peut d’ailleurs très bien visiter Ystad sans s’apercevoir de rien. C’est vrai, Ystad n’est pas un cirque.»
Paru le 17 septembre 2005.