Avec ses vagues de dunes et ses plages désertes, la petite île de l’archipel de la Frise occidentale, le long des côtes des Pays-Bas, reste un paradis pour les amateurs de nature. Promenade hors des sentiers battus.
C’est une petite île au nom imprononçable, en forme d’aile de mouette, du nord des Pays-Bas. Schiermonnikoog (prononcer «chirmonikorh»), surnommée «Schier’oog» par les Néerlandais, est une retraite de choix pour tous les amateurs d’espaces sauvages. Classée parc naturel depuis 1989, la petite île de l’archipel de la Frise occidentale, le long de la mer des Wadden, est réputée pour sa flore, ses paysages et son air vivifiant. Aucune voiture n’y circule et, le long des plages, dans les dunes ou sur les digues, on y pédale et on y marche, jumelles au cou et bottes aux pieds.
Contrairement à Texel – la plus grande et la plus méridionale des îles frisonnes du long archipel qui égrène son chapelet jusqu’en Allemagne et au Danemark –, Schiermonnikoog n’est pas envahie par les touristes motorisés. Elle n’attire pas les naturistes, qui se retrouvent en été sur le sable fin des plages de Vlieland. Elle ne connaît pas non plus l’afflux de spectateurs de l’île voisine de Terschelling, où se tient une rencontre d’arts de la rue et de théâtre en plein air tous les mois de juin. Avec son unique village de 925 habitants, ses deux phares et ses vastes étendues vierges, Schiermonnikoog est un havre de paix que rien ne vient troubler, pas même le festival de musique de chambre, encore confidentiel, lancé en 2001 par deux amoureux de l’île.
Maîtres flamands
L’histoire de Jeroen Reuling, violoncelliste renommé, et de Georges Mutsaerts, publicitaire, paraît typique de l’usage que font de Schiermonnikoog les quelque 300 000 visiteurs, surtout néerlandais, qui s’y rendent chaque année. Les deux amis de jeunesse se sont retrouvés là un week-end pour faire le point sur leurs vies. «A la terrasse d’un café, Georges m’a demandé pourquoi nous n’organiserions pas un festival de musique de chambre. Il m’a proposé de s’occuper de l’argent et de la logistique si, de mon côté, je trouvais des artistes et faisais la programmation.» Depuis six ans, les compères organisent donc ces rencontres, début octobre, qui affichent complet des mois à l’avance. Parmi ses invités, Jeroen Reuling retrouve chaque année, dans une ambiance des plus décontractées, son grand ami Philippe Graffin, célèbre violoniste français.
«En même temps que la voiture, on laisse beaucoup de choses derrière soi quand on vient à Schiermonnikoog», affirme le musicien. Ici, pas de musée, en dehors d’une fromagerie et d’une petite exposition permanente consacrée au sauvetage en mer dans l’une des maisons du village. Le principal monument de l’île, un phare rouge de 44 mètres édifié en 1853, est fermé au public. Le programme tient donc en peu de mots : rando, vélo et méditation, seul, entre ciel et eau, face à ces milliers de reflets qui font scintiller la mer et créent cette fameuse «lumière hollandaise» que l’on retrouve omniprésente sur les cartes postales de l’île, ainsi que dans les tableaux des grands maîtres flamands.
Après trois quarts d’heure de traversée, à marée haute, les trois bus de l’île annoncent en grosses lettres vertes à l’embarcadère : «Bienvenue dans le plus chouette endroit des Pays-Bas !». Le coup de pub paraît un peu exagéré. Mais dès les premiers tours de pédalier sur une bicyclette de location, il faut se rendre à l’évidence, il sera difficile de ne pas tomber d’accord avec les insulaires, fiers et discrets, qui reviennent, en retraités, couler des jours tranquilles sur leur si belle île. «Je vis ici depuis trois cents ans», affirme en souriant Jeanette, réceptionniste grisonnante de l’hôtel Graaf Bernstorff, un quatre-étoiles situé au cœur du village.
Moines cisterciens
La famille de Jeanette est l’une des plus anciennes de l’île. Elle s’y est établie dans les années 1700, bien après les moines cisterciens, qui y avaient déjà élu domicile au XVe siècle. Ces derniers avaient traversé à pied la mer des Wadden, à marée basse. D’où le nom, «l’île aux moines gris» (schier signifiant «gris», monnik, «moine», et oog, «île»), et ce passe-temps étrange des Frisons : le «wadlopen», joyeuse randonnée dans la vase. Il a fallu des dizaines de tempêtes, bien des déplacements de dunes et de multiples inondations avant que les premiers villageois renoncent à leurs habitations, à la pointe ouest de l’île, pour reconstruire un habitat au sec un peu plus à l’est. Et les maisons du village, qui annoncent en façade leur année de construction, attestent d’une longue histoire. Vendue par l’Etat frison à une famille de nobles en 1640, l’île est passée aux mains d’un certain Banck, nouveau riche de La Haye, en 1860, qui l’a revendue trente ans plus tard à un comte allemand dont les héritiers ont finalement été expropriés par l’Etat néerlandais à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pêcheurs et cultivateurs, les habitants ont toujours gardé leurs distances avec les différents propriétaires. «Ici, nous sommes têtus, explique Jeanette. Nous ne voyons pas forcément d’un bon œil l’association Natuurmonumenten, qui gère le site depuis que l’île est classée parc naturel. Quand ils mettent trop de panneaux, nous les enlevons !» Et de fait, les dépliants offerts par Natuurmonumenten, un organisme responsable d’une vingtaine de parcs nationaux aux Pays-Bas, ressemblent en effet à une longue liste d’interdictions.
Malgré ces pancartes omniprésentes, on s’égare volontiers dans le dédale des 33 kilomètres de pistes cyclables : sur Bospad dans la pinède, Torenbinnenpad vers le phare ou Westerduinenpad dans les dunes… En moins de 5 kilomètres, on passe en effet d’un paysage dunaire, où le vent caresse de hautes herbes, à un polder de prés verts avec vaches et moutons, en passant par des marais salés, un lac où nichent toutes sortes d’oiseaux, une plage de sable blanc et même une petite pause champignons dans les sous-bois. Dans les «dunes noires» qui mènent au grand phare rouge, une flore épaisse d’oyats, de saules argentés et d’argousiers, un arbuste aux baies rouges et orange, recouvre le sable fin.
Intérieurs douillets
Au coucher du soleil, on peut se promener avec la même insouciance dans les ruelles du village pour découvrir les arrière-cours et les jardins à l’anglaise, respirer l’odeur des feux de bois dans les cheminées et épier, à travers les fenêtres, les éclairages tamisés et les intérieurs douillets. Dans cette région des Pays-Bas, sorte de petite Bretagne néerlandaise, Schiermonnikoog se distingue par un caractère austère et de hauts faits passés dans la pêche à la baleine. D’immenses os de joues de cétacés sont d’ailleurs plantés comme des trophées à l’entrée de deux hôtels.
Mais le véritable monument historique de l’île n’est autre que l’hôtel Van der Werff, l’ancienne mairie, qui faisait également office de palais de justice. Son propriétaire, d’une immuable simplicité, n’a rien changé à sa carte ni à ses tarifs depuis des années. Au Van der Werff, on peut prendre son petit déjeuner avec de grands musiciens pendant le festival de musique de chambre. Ou, plus simplement, observer les parties de billard qui se jouent au café. Un endroit baigné d’une lumière oblique et douce qui ramène, encore une fois, aux toiles des maîtres d’un autre temps.
Paru le 24 novembre 2007.