Itinéraire avec un GPS, circuit en bus de banlieue, ou voyage immobile et onirique… Un collectif d’artistes invite à de nouvelles logiques exploratoires, où l’espace urbain le plus familier rejoint le fantastique.
Les destinations proposées par Nogo Voyages peuvent sembler incongrues. En guise d’exotisme, cette «agence de voyages» suggère des trips en banlieue. Parmi leurs offres phare, le «Paris Suburbs Bus Tour», expédition de huit heures qui permet au voyageur muni d’une carte et d’un ticket Mobilis, de faire le tour complet de la première couronne parisienne… dans les transports publics, à bord de treize bus. Ou encore, une virée en vélo depuis le parvis de Notre-Dame en ligne droite jusqu’à l’aéroport d’Orly. En lieu et place des parcs d’attractions, Nogo Voyages vous expédie à La Défense, pour une «Visite sans fin» du quartier d’affaires. Ou vous garantit le dépaysement à moindres frais, au cœur de la capitale. Equipé d’un téléphone GPS et d’un casque audio, le flâneur découvre une version fantasmatique du Jardin des Halles ou explore le Forum lors d’un «Voyage immobile».
«Le voyage immobile, ou voyage point, est la condensation d’un voyage, il consiste à concentrer l’énergie du voyage en un seul point très précis», expliquent ces étonnants voyagistes que sont Gwenola Wagon, artiste et chercheur, Alex Knapp, architecte et photographe et Stéphane Degoutin, théoricien et artiste.
Zones frontalières.
Nogo Voyages propose ainsi une collection de voyages expérimentaux qui modifie notre regard sur ce qui nous entoure. L’agence explore «des territoires familiers, banals ou dénués d’exotisme aussi bien que des territoires touristiques connus déjà explorés». Avec un penchant affirmé pour les espaces que d’aucuns jugent rebutants, périphéries des villes, échangeurs autoroutiers, zones frontalières, ou monstres urbains comme La Défense, Créteil, ou Les Halles. «Nous nous demandons comment réactiver ces lieux, en tirant partie de ce qui existe, en l’amplifiant, en rajoutant une couche sur l’existant», expliquent les auteurs. Dans leurs yeux, La Défense est un «parc d’attractions qui s’ignore». Conçu pour rationaliser les circulations, c’est un modèle qui a disjoncté, écrit Stéphane Degoutin. Profusion de passerelles, couloirs souterrains labyrinthiques, ce chaos «né d’une surenchère de planification» en fait un «lieu magique», immense terrain de jeu en perpétuelle transformation, propice à une exploration infinie…
Même diagnostic pour le Forum des Halles. «On s’est mis à re-regarder ce lieu au cœur de Paris en 2002 lorsque Delanoë a annoncé le projet de réaménagement du quartier, symbole de l’urbanisme des années 1970. Alors que tout le monde s’est très vite accordé pour dire “on jette tout, on recommence”, pour nous, ce lieu oppressant, objet de la haine de nombreux Parisiens avait un potentiel.» Construit sur quatre niveaux souterrains, avec ses couloirs tentaculaires, sa gare RATP, son centre commercial grouillant, le Forum des Halles, où transitent quotidiennement des centaines de milliers de personnes, est un «lieu avec lequel nous avons souvent une fausse familiarité: mystique du grand escalator, flipper humain, labyrinthe des profondeurs dont le but est d’égarer celui qui s’y engouffre, décrivent-ils. C’est aussi un lieu où l’on passe sans s’arrêter».
Carnet de pensées.
Nogo Voyages a donc demandé à plusieurs volontaires de se placer à des coins des Halles pour essayer de voyager sur place. Les consignes pour que cette expérience insolite se déroule dans les meilleures conditions sont strictes. «Le voyage s’effectue seul, le voyageur reste immobile, le voyage dure minimum trois heures [il faut s’ennuyer suffisamment pour que ça marche]. Le voyageur ne se livre à aucune occupation de son temps [pas de livre, de walkman, débrancher le portable]».
Chaque Nogo voyageur est invité à noter ses pensées, récits qui font l’objet d’un livre. D’où il ressort que ce «voyage» n’est pas sans risque: rester immobile dans un lieu pareil est «anormal»: «On est rapidement suspect; soit on vous prend pour un flic en civil, soit pour un délinquant, soit pour un SDF», raconte Stéphane signalant que l’un des voyageurs immobiles s’est vu infliger une amende des agents de la RATP.
A la galerie Ars Longa, où le collectif présente son travail jusqu’au 12 juin, le visiteur peut, à distance, tester le «simulateur de voyage immobile»: casque sur les oreilles, il navigue dans une architecture sonore à l’aide d’un joystick, immergé dans les ambiances du Forum et les réflexions croisées de ses voyageurs.
C’est le son encore qui guide le flâneur dans leur dernier projet «Les Halles, architecture potentielle échelle1». Pour y accéder, il faut se rendre sur place, dans le Jardin des Halles, équipé d’un téléphone GPS et d’un casque audio prêté par la galerie.
La déambulation déclenche une quarantaine de bulles sonores en fonction de l’endroit où l’on se trouve. Une carte signale l’emplace des différents sons, mais on s’en détache rapidement pour une dérive néosituationniste dans l’environnement labyrinthique, infernal entrelacs de passages et de niveaux, progressivement transfiguré par la voix qui nous décrit les lieux. S’en suivent des visions délirantes: une montagne creuse surgit du centre du jardin avec un téléphérique qui vous emporte directement sur le toit du Centre Pompidou; des ascenseurs vous entraînent plusieurs centaines de mètres sous terre; une cascade se déverse sur le toit de l’église Saint-Eustache; sur la passerelle qui surplombe les verrières de la piscine, un orchestre symphonique joue en maillot de bain dans une ambiance de jungle tropicale… Au-dessus de votre tête passe Roller Coaster City, ville construite comme une montagne russe. S’y déploie aussi un Sex Parc culminant à 320 mètres, un musée du terrorisme et un «centre des films YouTube disparus».
«On cherche à provoquer des moments où l’on décolle du territoire, c’est le son qui fait naître les images, comme autant d’architectures possibles. L’idée, c’est de rendre ce lieu à nouveau attractif et désirable, expliquent les auteurs. Nous voyons le territoire comme producteur de rêves, de fantasmes. Chaque territoire ne devrait-il pas être source au moins de quelques fantasmes à véhiculer, quelques espoirs? Nous cherchons des lieux auxquels nous pouvons accoler nos propres rêves, des descriptions à inventer à partir de cette banalité.»
Tente de sans-abri.
La confrontation avec le paysage réel s’avère tantôt ludique, ainsi ce rugissement qui nous fait sursauter au passage d’une grotte grillagée recouverte de lierre, abri du «Yéti des halles», ou ces sirènes qui nous font sauter brusquement sur le bas-côté. Tantôt, elle nous rappelle durement à la réalité. Dans le casque, la voix évoque des «cabanes camouflages» qui permettent de se fondre dans le décor urbain… à l’endroit même où un sans-abri a posé sa tente kaki sur le bitume. Autre architecture «dystopique», les «cabines silence», cage de Faraday qui permettraient de se soustraire aux ondes électromagnétiques qui nous bombardent quotidiennement.
Pour cet audioguide touristique imaginaire, le collectif, adepte des détournements technologiques, a fait développer un programme GPS. Une piste creusée par leur prochain projet Random GPS, un boîtier GPS classique à fixer dans sa voiture, dont le programme a été modifié afin de vous aider à vous perdre selon un trajet infini, déterminé aléatoirement.
Les artistes interrogent également nos nouvelles manières de voyager, notamment en naviguant sur Internet, via Google Earth, YouTube et autres mondes virtuels à la Second Life, telle cette dérive à travers des territoires fictifs et réels, Blackpool-Manchester, projetée à Ars Longa. Nogo Voyages propose également des voyages sur mesure à ceux qui en font la demande.
Pratique
Y aller, à voir, à lire
- Exposition Nogo Voyages jusqu’au 12 juin à Ars Longa, 64 avenue Parmentier, 75011 Paris: entrée libre, du mercredi au samedi. Rens.: 0143554771.
www.nogovoyages.com
- Le 4 juin, voyage dans les mondes persistants, avec Julien Levesque.
- Le 5 juin, atelier de captation sonore et mobilité, avec l’artiste Lalya Gaye.
- Le 6 juin, performance de Ben Patterson, artiste fluxus, dans Paris.
A lire: Voyages immobiles au Forum des Halles
- Postcards from Paris Suburbs, collection de cartes postales en réaction à la disparition des cartes postales de banlieues
Le site de Nogo Voyages recense d’autres artistes voyageurs et théoriciens du voyage, de Dada à Francis Alÿs, touriste professionnel. www.nogovoyages.compostcards_from_paris.html
www.nogovoyages.comother_travelers.html