Nadir Dendoune, premier Franco-Algérien à gravir l’Everest, assume son manque d’expérience.
Quand un collègue est venu nous dire qu’une connaissance, fils d’immigré né en Seine-Saint-Denis, avait escaladé l’Everest sans aucune expérience de la montagne et voulait en parler à l’occasion de la préparation d’un livre, on a haussé les sourcils, franchement incrédule. Comme on ne le connaissait pas, on a cherché son nom sur Google - Nadir Dendoune -, et l’on a découvert que le phénomène avait également fait Paris-Sydney à VTT, filé à Bagdad en 2003 pour devenir bouclier humain, écrit deux livres… Bien, bien, bien. Encore quelques clics, et on découvrait son visage sur le toit du monde : un cliché net, cadré serré, arborant un carton en forme de cœur sur lequel était griffonné au stylo «9-3», le numéro de son département. Après une ultime recherche, on a dû ravaler nos a priori: le 25 mai 2008, Nadir Dendoune était bien devenu le premier Franco-Algérien à gravir l’Everest.
Un exploit paradoxalement peu médiatisé pour cette montagne mythique qui aimante chaque saison des centaines d’alpinistes (lire ci-contre). Car, si ce presque quadragénaire à l’allure adolescente - fils-d’immigré-qui-en-a-marre-des-clichés-sur-la-banlieue - rêve de reconnaissance sociale, sa gouaille 93 et ses jugements définitifs sur la communauté des montagnards en font un personnage sympathiquement ingérable. Entretien.
Sa vie
Pour être un aventurier, il faut être blanc, s’appeler Vincent… J’ai fait l’Everest parce que je voulais aller là où on ne m’attendait pas. Le rap, ça va un moment. Je suis un ancien «caillera» (vol, bagarre), j’ai un peu tâté de Fleury-Mérogis, mais rien de bien grave. J’ai quitté la France en 1993, pour un raid en VTT jusqu’à Sydney. Et c’est là que ma vie a changé. Un vrai déclic quand on m’a considéré pour la première fois comme un Français à part entière, un type normal. J’y suis resté plus de sept ans, et le 9 août 2001 j’ai obtenu la nationalité australienne. Je suis le premier Australo-Beur. Aujourd’hui, j’ai trois passeports (français, algérien, australien) mais pas de vraie identité, c’est un peu triste.
L’Everest
Tout a commencé en 2001, lors d’un passage à Katmandou, à l’occasion d’un petit trek jusqu’au camp de base de l’Annapurna. Un guide m’a demandé en voyant ma forme si j’avais déjà fait de l’alpinisme. Et l’idée a fait son chemin. Quitte à souffrir, que ce soit pour la plus belle montagne du monde et la plus haute. Bien sûr, j’aurais pu faire le mont Blanc, mais ça ne m’intéressait pas. J’ai ensuite rencontré à Paris un chef d’expédition népalais, et c’est lui qui m’a orienté vers une expédition commerciale et a facilité mon inscription. On s’est revus régulièrement et, chaque fois, je lui disais que j’avais fait un nouveau sommet, pour avoir l’air crédible. Je ne me suis jamais vraiment entraîné ; mais en faisant mon footing quotidien, pendant plus de cinq ans, je me disais : «Je vais en baver, je vais en baver, je vais être une grosse merde, mais je vais le faire.» Bref, je me préparais… à ma manière.
L’expé
Au départ, je devais partir par la face Nord, côté Tibet et Chine. Et puis, il y a eu les événements à Lhassa (avant les JO de Pékin), et les expéditions ont été bloquées. J’ai dû me rapatrier sur le versant sud-népalais. Seul problème : il est beaucoup plus cher. J’avais environ 15 000 euros de côté, il en fallait au minimum 20 000, plus tous les frais. Alors, j’ai envoyé un mail à tous mes potes - sans dire où j’allais - et j’ai récupéré plus de 3 000 euros. Grâce à un sponsor (la CFCI) de dernière minute, la veille du départ, j’avais enfin réuni la somme et j’ai filé au Vieux Campeur. J’ai expliqué au vendeur ce que j’allais faire, il a commencé à me parler matériel et technique, et moi, je ne connaissais rien. C’était drôle.
Sur place
Arrivé là-bas, j’ai été accueilli comme une merde. Il y avait une vraie haine de la France dans ce groupe d’Anglo-Saxons dirigé par un Ecossais. Pendant sept semaines, j’ai été rejeté par tout le monde. Sept semaines tout seul dans une tente, c’est ça qui a été le plus dur. Mais ça m’a donné la niaque. Mike, un Anglais qui avait déjà fait une tentative, me cassait tous les jours sur son blog. Il n’y a qu’à la fin qu’il m’a rendu hommage et que l’on est devenus potes. En fait, tout le monde pensait que j’étais une tache, que j’étais trop basané, etc., etc. Comme d’habitude. Bon, le fait que je ne sache pas grimper, ça les a aussi un peu énervés sans doute.
L’inexpérience
Je suis monté vers le camp de base avec Henry Todd, un des responsables de l’expédition. Et, pendant la marche, il a commencé à me poser des questions sur mon CV, dont je me rappelais à peine. Il faut dire que j’avais tout bidonné pour arriver là - Mont Blanc, Kilimandjaro, un 8 000 mètres dont je ne me souviens même plus du nom… Je devenais tout rouge. Ensuite, il y a eu une série de tests au camp, pour voir comment on se débrouillait. J’ai dit aux autres :«Passez devant, je vous en prie», pour avoir le temps de les observer. Ensuite, je me suis entraîné tout seul sur une petite pente au-dessus du camp. Pour monter, ça allait à peu près ; mais, en haut, impossible d’enlever le mousqueton. J’avais peur que les gars en bas s’en aperçoivent, alors j’essayais de faire le mec cool, qui se balance au bout de sa corde. Finalement, j’ai été voir un sherpa sympa, je lui ai dit que j’avais des trous de mémoire, que je ne m’en sortais pas, et il m’a tout expliqué. Mais ça s’est joué à pas grand-chose que je me fasse vraiment démasquer.
Le sommet
Le dernier jour, sous oxygène, il n’y avait plus que dix heures à tenir, et j’ai tout donné. Je suis monté avec un sherpa qui a perdu la boule. Il n’arrêtait pas de m’insulter, de me coller des tartes pour que j’avance. Et là, je me suis dit : «Putain, c’est la Seine-Saint-Denis qui me rattrape, même ici, sur le toit du monde.» Maintenant, avec le recul, je ne sais pas s’il n’a pas fait ça pour éviter que je m’endorme en marchant… Je tenais à peine debout. Et le ressaut Hillary (dernier passage technique, à une centaine de mètres du sommet), ce que j’ai pu galérer dans ces gros rochers ! Je l’ai d’ailleurs redescendu sur les fesses. Maintenant, je sais que je ne ferai plus jamais de montagne de ma vie.
Petit scarabée
On est plus fort qu’on ne le pense finalement. Je ne suis pas une bête physique, mais je suis un putain de pitbull quand je veux quelque chose. Aujourd’hui encore, personne ne me croit vraiment. Heureusement que j’ai un certificat. Cela me vexe un peu, mais il faut dire que je ne suis pas très classique. Ni dans mon parcours ni dans ma présentation.
Le livre
Il m’a fallu du temps pour digérer tout ça. J’ai déjà écrit l’équivalent de deux ou trois tomes. Il me fallait du recul mais, maintenant, je tiens l’angle : je suis un tocard… sur le papier.
Commentaires
Marc S.
21H53 17 JUIN 2009
Lol (ptdr en gaulois), j'adore!
Avec un copain on voulait se taper un 4 000 mètres, on s'est offert le sommet des Aiguilles Rouges, au dessus d'Argentières dans les Alpes, 3 999 mètres.
On y est allé... en basket, après avoir bivouaqué une nuit sous la tente en sauvage.
Au sommet on a trouvé deux alpinistes sanglés de neuf de la tête aux pieds en matos de luxe, il ne manquait rien.
Je crevais de soif (faute de gourde) mais ils m'ont refusé une gorgée. Puis ils ont commencé à redescendre, en sondant les crevasses avec un piolet.
Il venait de neiger tout un mois, les crevasses étaient sous des mètres de neige.
On s'est regardé avec mon pote et on a piqué tout droit, sur les fesses!
On a redescendu en quelques heures ce qu'on avait mis 2 jours à grimper, même dans la caillasse on "skiait" en roulant sur les pierres, toujours tout droit.
Reste qu'il faut être un peu cinglé pour adopter un comportement aussi irresponsable - après c'est les équipes de secours en montagne qui risquent leur propre peau pour des débiles tels que nous.
Pour le reste quand tu n'as pas le droit, prend le gauche.
Vas-y Nadir, j'espère que j'aurai encore de tes niouzes
P.S. : As-tu essayé de gravir la tour Eiffel de nuit jusqu'au sommet ? Je ne m'appelle pas Vincent mais je l'ai fait avec deux cousins... Au passage de chaque étage cherche une trappe, par l'extérieur c'est impossible).
Fred
19H18 16 JUIN 2009
Ce qu'on lui reproche ce n'est pas d'être "basané" ou beur ou quelque chose de ce goût là. C'est d'avoir joué avec la vie d'autrui, en prétendant avoir des qualifications qu'il n'avait pas. Alors bien sûr que les accidents ça peut arriver même aux pros, mais là c'est vraiment prendre (et surtout faire prendre à d'autes) des risques inconsidérés. Pour rester poli, je dirais que c'est un idiot doublé d'un égoïste!
Visiteur
17H14 15 JUIN 2009
Ce qui me tue c'est de tout ramener au racisme et a la couleur de peau... Totalement d'accord avec Olive, c'est de l'inconscience pure et simple, qu'est ce qui l'empechait de s'entrainer deja sur le MontBlanc par exemple ? Surenent pas le fric vu ce qu'il a pu recuperer pour l'Everest.
Je n'admire surement pas les gens qui ne se rendent pas compte qu'ils mettent les autres en et qui invoquent le racisme pour se plaindre qu'on lui gueule dessus. J'aurais pu admirer un tel exploit s'il avait ete accompagne d'humilite et de franchise, pas de morgue stupide et de m'a-tu-vu.
Philou
09H42 12 JUIN 2009
Oui, Olive, tu as raison... mais une chose me gêne dans ton raisonnement : tu sais très bien que des tas d'alpinistes chevronnés y sont passés depuis des décennies; c'est vrai, la barrière de l'oxygène, c'est une roulette russe qui ne tient même pas vraiment compte de l'expérience même si cette dernière aide, bien sûr.
Alors, le risque est-il normal et acceptable pour un bon Blanc européen ou anglo-saxon (voire japonais, tel ce septuagénaire nippon qui a gravi plusieurs fois l'Everest), mais serait odieux et inacceptable dans le cas d'un Beur, fils d'Algérien ?
...je m'interroge...
(au fait, il devrait être évident à tous, que Sir Edmund Hillary, le Néo-zélandais n'a vaincu l'Everest en 1953, que grâce à l'aide indéfectible de son sherpa, qui fut, lui, un homme de couleur, probablement le tout premier à poser le pied au sommet)
Visiteur
23H17 11 JUIN 2009
anti-conformisme, dépassement de soi, total respect !!!
Olive
14H48 10 JUIN 2009
Total respect, en effet... c'est comme ça qu'on fait les meilleurs accidents mortels.
A cette altitude-là, les œdèmes du poumon ne sont pas rares pour les individus dont la préparation est insuffisante, et Nadir n'a toujours pas réalisé à quel point, là-haut, son jugement et sa conscience de lui-même avait été déformés par le manque d'oxygène (c'est le cas pour tout alpiniste dans l'Himalaya : on peut constater très facilement, dès 3800 ou 4000 m d'altitude, cette modification du jugement chez les nombreux alpinistes mal entraînés quand on fait le Mont-Blanc. Alors au dessus de 7000, personne n'y échappe vraiment).
Tout ce dont Nadir peut se vanter, c'est d'avoir eu beaucoup de chance. Autant de chance que s'il avait joué à la roulette russe et qu'il s'en était sorti vivant. Quelle gloire, en effet...
La seule bonne nouvelle dans l'histoire, c'est que ça l'a dégoûté de la montagne. C'est dommage pour lui (il n'a pas appris à goûter au bonheur de se trouver et de marcher en montagne), mais au moins, il ne remettra pas en jeu sa vie, et celle de tous ceux qui l'ont accompagné, de manière aussi stupide.
Saffio
22H42 09 JUIN 2009
Ce type vends du reve ligne par ligne :) J'admire totalement ca détermination et ce qu'il a accompli. Bravo à lui et merci pour cet article
Guillaume RENIER
21H28 09 JUIN 2009
Dangereux.
En cas d'accident (par manque d'expérience), ce genre de personne met des sauveteurs en danger de mort. C'est mort.
Faire l'Everest : avec 30 000 euros et un peu de condition physique (et beaucoup de moral) tout le monde est capable de faire l'Everest.
Pour comprendre un peu ce qui se passe en haut de l'Everest, je conseille la lecture du livre de Krakauer : tragédie à l'Everest.
Les défis phyqiques, sportifs ou autres ne me dérangent pas sauf lorsqu'ils mettent la vie des autres en jeu (vendée globe y compris).
valou
18H58 09 JUIN 2009
super !!!
et quel est le titre du livre et quand sort-il?
merci
Visiteur
11H06 09 JUIN 2009
Bravo, bravo, moi aussi je vous dis mon total respect.
Vive le 9-3, où je suis née aussi ; vive l'Australie, que j'adore, vive l'Algérie où j'ai plein d'amis, et si vous voulez venir faire un tour dans les montagnes du Japon, où j'habite, on vous accueillera les bras ouverts!
J.M.
Philou
10H23 09 JUIN 2009
Génial !
Alors là... total respect !