De la plage qui nous sert de jardin pour la nuit, le jour décline avec un voile blanc dans le ciel… Que se passe-t’il ? Les étoiles demeurent normalement invisibles derrière les nuages ! Incompréhension, émerveillement. Au bout d’une demi-heure, le ciel se teinte de vert, de rose…
A l’infini dans la voûte céleste, la lumière défile, pleut, tourbillonne. L'aurore boréale, notre premier cadeau du Nord...
Partis deux jours plus tôt de Montréal, pour un voyage auto de 16h direction plein Nord, la ville de Matagami nous accueille avec son hôtel, sa station service et son bar à danseuses, pour un petit déjeuner typiquement québécois : lard, œufs, café, pancakes. Porte d'entrée du Nord, nous nous réveillons tranquillement sur la route de la baie James. La forêt de feuillus a laissé place à la forêt boréale… La route traverse ces immensités sans aucun virage. Elle ne doit son existence qu’à l’hydroélectricité, principale ressource de cette région.
A l’infini, la forêt...les grands espaces...mon corps vibre, je respire cette puissance dégagée.
Nous sommes quatre et demi à filer en canot sur les eaux de la Rupert : un couple français, un autre québécois…et un bébé de tout juste un an. En France, nous parlerions de canoë. Les discussions ne sont pas terminées sur le nom exact à utiliser pour cette embarcation d’invention amérindienne. Les écrits du XVIIe siècle à nos jours fournissent d’abondantes preuves que le mot canot est plus employé.
Rapides infranchissables
Notre première vision de la rivière Rupert est dantesque ! Un rapide infranchissable nommé Oatmeal Rapids, des vagues de 3 mètres, tout ceci sur 1,5 km.
La rivière Rupert se découpe en trois sections. Nous avons choisi la section aval de 110 km qui se termine dans la baie James. C’est la section la plus…remuante ! Rapides infranchissables et « grands plats » vont donc ponctuer le voyage.
Mais aujourd’hui, ce 26 août, nous n’en sommes pas là… En effet, bien que les canots nous poussent au départ, il nous faut avant tout assurer l’arrivée !
L’arrivée est à Waskaganish, village d’indiens Cris sur la baie James à l’embouchure de la Rupert. Le but de la journée est donc de descendre la voiture vers celui-ci…et de remonter par des moyens encore inconnus.
La route de Waskaganish est une route gravelée de 100 km. Nous arrivons en plein milieu d’une fête. Odeurs de poisson grillé, les enfants courent dans les rues… Projection dans un autre monde. Un monde cependant bien terni lorsque l’on connaît la situation des autochtones en Amérique du Nord. Mais aujourd’hui, le village est à la fête.
Nous laissons la voiture à la gendarmerie face à une voiture bien amochée…Comment allons nous retrouver la notre ?
Alors, commence l’aventure ! Il nous faut remonter en stop les 100 km… Aïe ! Une voiture par heure… Des indiens qui se rendent à la décharge toute proche ! Au bout de quatre heures, c’est un ingénieur d’Hydro-Québec, principal producteur et distributeur d’électricité au Québec, qui nous prend… Une heure durant, la taïga défile devant mes yeux…apaisement et joie…
Nous retrouvons nos compagnons dans la soirée, et décidons de partir sur-le-champ. La nuit sera bientôt là. Peu importe. Les premiers coups de pagaies laissent un sentiment d’intense liberté. Après 2 heures sur l’eau et trois portages pour éviter des rapides infranchissables, nous posons notre camp pour une soirée inoubliable.
Les jours suivants ne sont que du bonheur. Aux planiols de 15-20 km succèdent des rapides impraticables, véritables monstres sur cette rivière. La concentration est de mise lorsque nous sentons l’aspiration du rapide bien avant celui-ci ! Faisant en moyenne 2 à 3 km, ces rapides imposent de longs portages dans la forêt. La sente est toujours marquée. Evidemment, les portages constituent la partie la plus dur physiquement Après avoir porté les canots en aval, il faut remonter pour redescendre les vivres. Un portage de trois kilomètres en fait ainsi souvent … neuf ! Peu importe, nous avons depuis longtemps oublié le temps !
La magie des bivouacs
Et puis les portages sont aussi l’occasion de découvrir la forêt : tantôt humide, tantôt boueuse, toujours très belle. Les ours ne sont jamais loin comme en témoignent les traces toutes fraîches ! La vision de ces empreintes donne des scènes bien cocasses : les hommes devant qui avancent sans aucune inquiétude, et, les femmes et le bébé à l’arrière qui dialoguent pour oublier !
Les bivouacs ont pour la plupart lieu à la fin d’un important portage. Ainsi, le lendemain, il ne reste plus qu’à remonter dans le canot.
Magie des bivouacs... Nuit étoilée... au loin le rapide, nous, autour du feu, apaisement intense. Le corps se remplit des bruits de la forêt, des odeurs de poisson grillé, des rires... Comme ils sont loin les buildings de Montréal !
Le canot, reste l’activité idéale pour découvrir le Nord. Vrais autoroutes, ces rivières parfois tumultueuses, parfois paresseuses, permettent de vivre en harmonie parfaite avec le milieu. L’eau constitue le véritable chemin au sein de la taïga impénétrable. Le canot file sans bruit. Les oies sauvages volent à nos côtés. Et, quelle joie d’imaginer les Indiens effectuer les mêmes gestes quelques décennies auparavant ! Petits, nous le sommes face à cette nature puissante. Que faire, lorsque le vent nous oblige à reculer malgré de frénétiques coups de pagaies inutiles ? Et le feu ? Comment le démarrer sous la pluie battante ? La volonté force pourtant à réussir et à apprécier ces moments pénibles.
Avec Elise le bébé, nous naviguons souvent pendant les siestes. Lorsqu’elle s'agite, nous en profitons pour pêcher pendant qu'elle se dégourdit les jambes. Ainsi, les journées commencent vers 9–10h et se terminent vers 18h voir plus, suivant les portages.
Voyager avec un enfant est une expérience inoubliable. Elise nous a fait ses premiers pas dans la forêt boréale. L’engagement est important dans ce type d’opération. Nous n’avions aucun moyen de communication. Ainsi, les rapides, pourtant très ludiques imposent de longs repérages, et il ne faut pas hésiter, lorsque cela est possible, à cordeler le long de la rive lorsqu’il y a le moindre doute.
La rivière Rupert est utilisée depuis trois millénaires par les Cris et a longtemps été sur la route des fourrures. Des charpentes de tipis sont installées à quasiment tous les bivouacs. Pour notre part, sur une semaine, nous n’avons rencontré que deux canots. La rivière est large, nous nous retrouverons vite seuls…
Les Cris constituent un peuple autochtone d'Amérique du Nord. Ils s'étendent des Montagnes Rocheuses à l'Océan Atlantique à la fois au Canada et aux États-Unis. Au Québec, ils sont répartis autour de la baie James. Le premier contact entre les Européens et les Cris de la baie James date du XVIIe siècle avec l'explorateur Henry Hudson. En 1670, commence le commerce de la fourrure avec la compagnie de la baie d'Hudson. Vers 1950, avec le déclin de la traite des fourrures, les Cris n'eurent d'autres choix que de se sédentariser. Au milieu des années 1970, de grands projets de centrales hydroélectriques vinrent perturber de façon importante la vie de ces populations. La Convention de la Baie James et la Paix des Braves signées en 1975 et en 2002 accordent aux Cris un certain nombre de droits et de pouvoirs ainsi que des compensations pour la perte de territoire et pour l'abandon de certaines activités traditionnelles. Pourtant, les injustices subsistent, avec, aujourd’hui, le détournement de la rivière Rupert. Les amérindiens voient ainsi sans cesse leurs droits diminués.
Pour notre part, ce partage des terres oblige à respecter certaines règles, comme demander la permission au grand chef de Waskaganish de prélever quelques poissons dans la rivière Rupert !
L’arrivée à Waskaganish avec un vent à décorner les orignaux marque la fin de notre voyage. Sur un petit quai, trois jeunes indiens Cris nous regardent accoster. Rencontre de deux mondes. Nous leur demandons où est-ce que nous pourrions acheter de la viande fraîchement chassée. Il nous répondent d’aller au supermarché du village. Waskaganish veut dire « petite maison » en langue indienne. Il est temps pour nous de rentrer au bercail !
Deux ans après…
Deux ans après, mon cœur bat toujours la taïga. Aujourd’hui, il bat aussi de colère. Nous avons fait parti des derniers chanceux à naviguer sur cette rivière. Les travaux de détournement de la Rupert ont commencé. Le projet de 4 milliards de dollars prévoit notamment la construction de quatre barrages sur trois rivières, de 74 digues et d’un tunnel de 3 km, qui permettront à Hydro-Québec de détourner jusqu'à 90% du débit de la rivière vers le complexe hydroélectrique Eastmain-La Grande.
Bientôt, il ne restera plus rien de ce milieu unique qui fait vivre animaux et Hommes de la taïga.
«Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson pêché, alors vous découvrirez que l'argent ne se mange pas.» (Proverbe des indiens Cris du Canada).