Cela fait trois jours que la montagne se purge, jour et nuit. Ce matin un groupe est reparti au camp 1. Nous attendons demain.
La neige s'est vite transformée, le danger d'avalanche s'est estompé.
Le Coréen est descendu avec son sherpa avant-hier, fatigué mais décidé à réessayer dans quelques jours. Nous ne serons pas aussi têtus: le départ de demain sera normalement le dernier. La prévision météo est stable pour une dizaine de jours, alors nous tenterons le sommet pendant ce labs de temps.
Le programme serait le suivant:
mercredi 03: nuit au camp 1.
le 04: nuit au camp 2.
le 05: montée au camp 3 et nuit au camp 1.
le 06: repos au camp 1.
le 07: nuit au camp 2.
le 08: nuit au camp 3.
le 09: montée au sommet et nuit au camp 1.
le 10: retour au camp de base.
Voilà, la Montagne Blanche est belle. Des volutes s'envolent à son sommet faisant s'étioler les drapeaux amplis de prières.
Les miennes ne concernent que peu le sommet mais plutôt la beauté, la majesté de la Montagne.
Je ne jurerais jamais d'atteindre la cime, mais je promets de me remplir les yeux et le coeur des lumières de là-haut.
Après la tempête, l'air s'est épuré, il est plus froid et sec, les contrastes sont plus denses et nos sentiments s'exaltent: y arriverons-nous?
Je ne sais pas, mais nous arriverons quelque part, nous y sommes déjà: nous sommes en route et le retour, même sans sommet constitue déjà une partie du chemin que nous nous traçons.
A nous de le remplir de bonheur et non de stress, d'angoisses vides de sens.
L'enjeu n'est pas là-haut mais bien plus à l'intérieur de chacun de nous.
S'émerveiller chaque jour de ce que nous trouvons au bord de nos routes!
Camp de base du Dhaulagiri, le 02 octobre 2007.
Ne jamais dire jamais!!!
Nous étions donc partis mercredi 03 pour la tentative poussée qui aurait dû nous amener au sommet. Mais le sommet était occupé à autre chose. Peut-être était-il en colère?
Le jeudi 04, nous avons essayé de monter au camp 2. Chargés d'une vingtaine de kilos chacun, nous avons dû renoncer à 6300m, soit 200m sous le camp parce que la visibilité devenait nulle et que la pente se redressait dangereusement avec toute la neige tombée ces derniers temps.
Le vendredi 05, les autres expéditions descendent... nous non!
Pourquoi?
Sûrement par frustration je pense. Une mauvaise raison donc; entraînant inévitablement une mauvaise décision.
Samedi 06: le mauvais temps annoncé est là. Nous tentons de descendre mais sur le plat du glacier, vers 5000m, la visibilité devient nulle une nouvelle fois. Nous déposons donc un peu de matériel et de nourriture et remontons nous réfugier au camp 1.
Il neige toute la journée, nos traces de descente se sont quasiment effacées, pour mieux les retrouver j'enlève mon masque.
Nuit du samedi et dimanche 07: le noir...
...une ophtalmie me cloue dans le duvet, un bandeau sur les yeux, je reste 24h dans le noir. Le temps se dégage un peu, nous aurions pu redescendre mais à 5700m, sans y voir, je n'aurais pas été bien loin!
Lundi 08
La météo nous ouvre une fenêtre, nous prenons le temps d'empaqueter tout le camp soit près de 25kg chacun. Nous partons assez tard dans un mètre de neige fraîche. Après dix minutes, protégés par des séracs, nous admirons une avalanche impressionnante qui efface en 5 min toute la voie de montée (largeur estimée: 500m, hauteur: 2000m).
Nous profitons qu'elle soit tombée pour descendre dedans, la neige portant mieux.
Nous retrouvons vite nos affaires du samedi, nos sacs pèsent à présent plus de 30kg!
Des amis Slovènes nous rejoignent sur le plat du glacier, nous retrouvons le camp de base. C'est fini!
Nous n'avons pas dépassé 6300m. Mais tant de sommets ont été atteints! Des sommets de doutes, d'angoisses, de peurs et par-dessus tout des sommets de Bonheur! Le bonheur de se sentir à l'abri, près de retrouver les siens, ce bonheur qui nous étreint, faisant monter des larmes aux yeux. Un bonheur simple, retrouver sa tente et toutes ces affaires qui nous rappellent d'où nous venons simplement. Humains, simplement. Et tellement heureux de l'être!!!
Nous n'avons pas dépassé 6300m. Mais l'expérience est unique, la montagne est belle et le restera, et nous resterons là à l'admirer, peut-être essaierons-nous de la frôler de temps à autre. Mais il faut rester humble petits hommes! Ne pas pousser trop loin l'enjeu.
Les « 8000 » ne sont pas toujours là où nous les mettons. Peut-être se trouvent-ils juste là, à nos côtés, dans cette main qui en tient une autre tendrement, dans ces étoiles que l'on collectent dans les yeux de nos enfants, dans la bise du matin qui nous réveille doucement.
Aimons ! Mais aimons vraiment, personne ne risque rien à aimer entièrement!
Aimons la vie d'abord, ayons le regard pétillant d'amour tout le temps!
Parce que la vie est courte et qu'il ne faut pas la gâcher de nos doutes.
Nous n'avons pas dépassé 6300m.
Et pourtant nous revenons de loin!
De beaucoup trop loin à mon goût. En montagne, je déteste rentrer chez moi en me disant: « J'ai eu de la chance! »
Et là, nous avons eu beaucoup de chance!
Merci Montagne Blanche, de nous avoir laissé te caresser alors que tu n'étais pas prête!
Merci à tous de m'avoir soutenu, j'ai beaucoup pensé à vous là-haut!
A nous tous, nous avons largement dépassé les 6300m!!!
Il ne nous reste plus qu'à redescendre dans les vallées, parmi les hommes (Dans 2 jours normalement). Des rencontres nous y attendent, des sourires édentés, des gestes remplis de simplicité. Oui, décidément, je suis persuadé que les sommets sont partout autour de nous. Des sommets propres à chacun, que nous construisons chaque jour de nos mains et que nos coeurs s'empressent de conquérir.
Commentaires
editeurvoyage
15H11 15 FEVRIER 2008
Merci de vos encouragements
Jean-Baptiste
Visiteur
14H47 15 FEVRIER 2008
Quel carnet de voyage magnifique... Que de frissons... La Montagne restera toujours la seule à décider, ce récit nous le rappelle bien..