Mardi 27 avril

«Tashi Delek!» Salut tibétain parce que nous nous trouvons dans un territoire de culture tibétaine à 4300 mètres d'altitude, au dessus de Larche. J’ai les pieds dans des rhododendrons nains, au milieu des pelouses d'altitude. Il fait grand beau et comme depuis plusieurs jours, le paysage est splendide. Et très sauvage aussi: en une semaine, on a croisé seulement deux groupes de trekkers et quelques couples qui bouclaient le tour du Manaslu.
Si la situation du Tibet depuis 1959 et la fermeture des frontières par la Chine est souvent évoquée, on ignore la situation de ces hautes vallées népalaises qui bordent la frontière avec le Tibet.Traditionnellement, les habitants de ces régions vivaient de cultures, d’un peu d’élevage et surtout du commerce avec le Tibet. Ils partaient en caravanes pour traverser les hauts cols et échanger des grains ou de la laine avec leurs voisins tibétains. Et leurs yacks allaient paître sur les hauts plateaux de l’autre. Après 1959, et avec le contrôle par les Chinois des cols-frontière, le commerce s’est interrompu et la vie est devenue beaucoup plus dure, plus pauvre ici. Plus récemment, les villages ont aussi souffert de la guérilla maoïste qui a détourné les touristes du Tour du Manaslu. Maintenant, la paix est revenue et ils espèrent que les trekkers reprendront le chemin de leurs villages…
[Du belvèdère où je me trouve, j’entends et j’aperçois une chute de séracs sur le glacier en face…c’est magnifique.]
Le tour du Manaslu va d’ailleurs peut être bénéficier du report des touristes qui délaisseront le tour des Annapurnas. Avec la construction rapide des routes, le trek le plus célèbre change de nature, le paysage est complètement modifié dans cette région. Je suis bien conscient que ma vision est « rousseauiste », je cherche de la « belle nature » et je ne la retrouve plus sur le sentier des Annapurnas mais pour les Népalais, ces routes, ces centrales hydroélectriques, c’est l’amélioration de la vie.
Depuis une semaine que nous marchons, nous avons connu de nombreux « grains de sable ». J’ai par exemple oublié ma veste fétiche dans un boui-boui au bord dela route, un membre de l’équipe a perdu les lunettes qu’on lui avait offertes. Le matin même de notre départ de Katmandou, il y a aussi eu une engueulade spectaculaire entre deux membres de l’équipe. Heureusement, trois jours plus tard, réconciliation tout aussi spectaculaire.
Il y a eu aussi quelques turistas, des maux de gorge, et une chute de chaise ! Or, chacun de nous est tellement concentré sur le sommet que personne ne s’attendait à des problèmes si tôt, si bas. Mais c'est cela, la réalité d’une expé, on n’est pas chez les Bisounours ! En tout cas, ces petites difficultés ont mis en oeuvre le décapant social. Certains ont fait de vrais efforts pour sortir de leur caricature ou de l’image caricaturale qu’ils s’étaient faite de l’autre.
Aucun des « bobos» n’était dû à l’altitude. Et pourtant, c’est en ce moment que se joue notre acclimatation. Depuis deux jours nous sommes plongés dans la lecture du « Petit Guide médical pour le voyage » , le livre d’Emmanuel Cauchy, le médecin des secours de Chamonix. Et j’y trouve la confirmation du bien fondé de la stratégie choisie par Paulo pour l’ascension de ce 8000. Emmanuel Cauchy insiste sur le fait que c’est au début du séjour en altitude qu’on est le plus exposé au risque de mal aigu des montagnes (MAM). Ainsi les œdèmes pulmonaires, contrairement à ce qu’on imagine, surviennent très tôt dans un trek. Et ceux qui ne respectent pas les paliers d’acclimatation sont les premiers menacés.
On sait tout cela bien sûr mais on l’oublie en permanence. Au contraire cette fois, le choix de Paulo répond parfaitement aux exigences de la physiologie. Avec le planning de progression qu’il a imaginé, dès le troisième jour du voyage, nous avons commencé à marcher à 2500 mètres d’altitude. Et nous marcherons dix jours, avec un passage de col à 5000 mètres d’altitude demain, avant d’arriver au camp de base. Alors que dans beaucoup d’expés, c’est à partir du camp de base qu’on travaille l’acclimatation. Pour nous, c’est maintenant qu’elle se joue. Un 8000 c'est comme un building de huit étages, il faut des fondations solides pour atteindre le 8e étage.
Nous avons fait une lecture matinale du livre d’Emmanuel Cauchy sur l’acclimatation. Il recommande notamment de ne jamais dormir seul au-delà de 4000 mètres d’altitude par sécurité. Du coup, nous avons décidé que dès ce soir – nous camperons à 4400 mètres d’altitude–, les clients ne dormiraient plus en tente individuelle mais en binômes.
Pour le film, j’ai commencé mes interviews. Les clients évoquent beaucoup dans leurs motivations le désir d’une « mise hors du monde », et ce luxe qui consiste à s’offrir « une parenthèse de 40 jours ». Certains en parlent même comme d’une « nécessité » , d’un « moment à soi », indispensable pour « faire le point ». L’un d’eux m’a même dit que venir en montagne lui permettait de se soigner… Du coup, ils acceptent bien la contrainte de ne pas utiliser de téléphone satellitaire durant le trek. C’est plus difficile à comprendre pour ceux qui restent : pour les familles, cette rupture de communication, c’est rajouter de l’égoïsme à l’égoïsme.
Un 8000, ca reste une grande aventure, çà t’oblige à partir et à rester « hors du monde » longtemps. C’est très intense pour les participants qui ne sont pas des performers, des professionnels mais des amateurs éclairés qui se servent de l’himalayisme pour répondre à des questions intimes. Et c’est de cette intensité que je voudrais témoigner avec mon film. »
[Voilà, le temps que je raconte tout cela, les cumulus sont arrivés en ce début d’après-mdi et le temps s’est couvert. ]
Recueilli par E.Pa
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