Pour attirer et retenir les touristes au-delà de Pétra, le royaume hachémite développe des «eco lodges» alliant design, confort et respect de la nature.
La sécheresse a tellement râpé la terre qu’on se croirait sur une autre planète. Massive et escarpée, la roche rouge sature l’air. Pas un brin d’herbe pour rafraîchir le paysage. Les cailloux roulent sous les pieds. Cinq heures de marche, et les enfants attendent avec impatience «l’hôtel aux bougies». Comment croire, dans cette vallée rocailleuse de Jordanie débouchant au loin sur la mer Morte, qu’une chambre «déco» vous attend au bout du chemin? (…)
Blockhaus rectangulaire couleur sable, le Feynan Eco Lodge obéit aux lois des milieux arides. Laissant peu de prise à la chaleur, il déploie entre des façades sans fenêtres un intérieur minutieusement travaillé. Vingt-six chambres semblent taillées dans un château de sable.
Découpes ultracontemporaines, surfaces vitrées et fer forgé architecturent terrasses, patios, escaliers et coursives. Les chambres sont dignes du plus pointu des magazines de déco. Epais rideau de toile bise, sol de pierre chaleureux, grande vasque taillée à l’aplomb d’un mur brut, alcôves rehaussées d’éclats de miroirs pour accueillir les petites bougies. Car, à la nuit tombée, l’hôtel s’éclaire à l’ancienne. Pas d’électricité, mais des dizaines de petites flammes vacillant dans les timides courants d’air.
Simplicité et matière brutes
Sur une large table de bois, un buffet végétarien attend les convives. Salades fraîches, houmous, légumes d’été, le menu fait oublier au pire des carnivores son envie de steak. Simplicité, matières brutes, communion avec la nature – l’hôtel répond au dernier goût occidental.
Pas d’électricité, pas de route carrossable pour rejoindre le grand axe qui longe la frontière avec Israël: le Feynan Eco Lodge est «un monastère du désert», explique son architecte, le Jordanien Ammar Khammash. «Un lieu pour échapper à la ville, un refuge pour se protéger de l’aridité du désert.» Architecte vedette du royaume hachémite – il a redessiné la monnaie jordanienne – Ammar Khammash, 45 ans, a conçu ce bâtiment comme une fusion avec les éléments naturels. Simples et bon marché, les matériaux se fondent dans la craie des collines.
«A mes yeux, la nature et les paysages sont les véritables maîtres d’œuvre, explique-t-il. Je n’ai qu’à suivre leur volonté. Dans mon travail, le rapport que j’entretiens avec la nature est comme celui à un dieu. Souvent, je me sens honteux face à elle, car j’ai l’impression que toute nouvelle construction est une insulte qu’on lui fait. La nature était là bien avant nous et le sera bien après. Nous devons donc la respecter et être humble vis-à-vis d’elle.»
Panneaux solaires
Cette relation quasi mystique lui a valu d’être choisi pour matérialiser les intentions écolo-durables de la Jordanie. Doté de huit réserves naturelles, le pays a décidé il y a quelques années de développer un tourisme respectueux des paysages et de la population locale. La démarche est aussi commerciale. Pour les touristes, la Jordanie évoque avant tout l’antique cité de Pétra, ses tombeaux, ses grottes et son Siq (le défilé qui mène à la ville nabatéenne).
Comment allonger le package «Huit jours en Jordanie» vendu par les agences? Comment faire connaître la diversité des paysages jordaniens et les wadis, ces vallées qui se traversent les pieds dans l’eau? Comment toucher les bobos de la planète, prêts à débourser un peu plus pour dormir dans un lieu «simple et confortable», au cœur d’une nature indocile?
Ouvert en 2005, le Feynan Eco Lodge est la pierre angulaire de ce tourisme écologique et équitable. Dans son univers quasi désertique, cet hôtel est éco-exemplaire. Des panneaux solaires chauffent l’eau de la douche et alimentent la climatisation – à n’utiliser qu’en cas d’extrême chaleur, précise l’hôtel aux résidents. Les fruits et légumes sont achetés dans les villages voisins. Le personnel a été recruté parmi les Bédouins.
Dans un atelier tout proche, des femmes fabriquent de l’artisanat local (bijoux, pierres sculptées, tableaux, etc.). Leur production est vendue dans les différents lodges, campings et campements que compte la Wild Jordan, l’association qui chapeaute l’écotourisme jordanien. Aujourd’hui, l’organisme emploie 120 personnes. L’argent récolté par les infrastructures touristiques – fréquentées pour moitié par les Jordaniens – sert à financer des opérations de protection de la nature. Et en Jordanie, les besoins sont énormes.
Architecture minimaliste.
Cap à l’est. Sur la route à quatre voies, les pancartes indiquent «Frontière avec l’Arabie Saoudite: 50 km», «Frontière avec l’Irak: 230 km». Du temps où on se déplaçait en chameau, la ville d’Azraq était une étape clé des caravaniers et des pèlerins se rendant à La Mecque ou à Bagdad. Dans ce désert noir basalte, la cité devait aussi sa survie à une providentielle oasis, refuge pour oiseaux migrateurs.
Aujourd’hui, elle est pratiquement à sec. Exploitée au-delà du raisonnable comme réservoir pour Amman, capitale de la Jordanie, l’un des dix pays au monde les plus pauvres en eau. Reste une modeste réserve naturelle de 12 kilomètres carrés, et l’espoir d’y sauver quelques oiseaux.
L’Azraq Eco Lodge est un ancien hôpital de campagne de l’armée britannique des années 40, rallongé d’une aile moderne abritant les chambres. Ambiance tempête du désert, meubles et décoration s’inspirent de batailles à casque colonial et chèche local. Là aussi, l’architecture, conçue également par Khammash, est minimaliste – béton brut et toile de tente blanche. La cuisine locale est remasterisée en une fusion food particulièrement réussie. Ouvert en février, l’hôtel a déjà accueilli un bon millier de touristes.
Campé en bord d’autoroute, ce motel de luxe offre un point de vue unique sur l’activité de la Jordanie d’aujourd’hui. Des balcons, intelligemment équipés de petites banquettes raides à grosse toile blanche, le touriste est projeté dans un paysage désertique hautement fréquenté. Au loin, chameaux contemporains, des camions chargés jusqu’à la gueule ne cessent leur va-et-vient au loin. Sur une base aérienne, camouflage sable, les avions de chasse sont prêts à décoller. Et l’école voisine n’accueille que des garçons: en Jordanie, la mixité scolaire n’existe pas.
Paru le 15 juin 2007.