En février, la capitale de la province se réchauffe au rythme du carnaval. Visite de la cité, de chars fleuris en bar igloo, sur les pas de Bonhomme et des "carnavaleux", à l'occasion du 400e anniversaire de la ville.
Le thermomètre affiche 20º en dessous de zéro. Une température qui se prête plus à une veillée au coin du feu qu’à une nuit sous les étoiles. Il en faudrait cependant plus pour refroidir l’ardeur des admirateurs de Bonhomme Carnaval venus saluer un bonhomme de neige au bonnet rouge adulé par la population. Depuis trois mois, l’hiver occupe le terrain et de nombreux Québécois se sont réfugiés sous le soleil de Cuba. Ils sont pourtant des milliers à se masser dans les rues de Québec pour acclamer le roi de la fête, un imposant bonhomme de neige coiffé d’un bonnet rouge, à l’occasion de la grande parade annuelle du Carnaval de Québec, seul événement du genre dans tout le Canada.
C’est à coup de Caribou (un mélange de brandy, vodka, sherry et porto), bu dans de longues cannes creuses dont le bouchon représente Bonhomme Carnaval que certains combattent le froid. D’autres optent pour des pas de danse improvisés, histoire de ne pas geler sur place, et pour , tandis que les plus jeunes ont choisi les hurlements entrecoupés de coups de trompettes. Touristes et habitués s’entassent le long des barricades, sur les trottoirs du quartier de la Haute-Ville, engoncées sous de multiples pelures, afin de saluer le passage du défilé du plus grand carnaval d’hiver au monde. Les chars multicolores se succèdent, des hauts parleurs crachent des «tubes» 100% couleur locale et la rue est envahie par des danseurs aux costumes rembourrés ressemblant plus à des bibendums qu’à des danseurs de samba. La vitalité du cortège fait presque oublier que nous ne sommes pas à la Nouvelle-Orléans ni à Rio de Janeiro mais bien au pays de l’hiver. Chaque année, pendant quinze jours, la cité vibre au rythme de Bonhomme, la mascotte des festivités, et de son immuable sourire. Clou du défilé, son char, recouvert de fleurs hivernales au motif de cristaux de neige, arrive en dernier et salue la foule telle la reine d’Angleterre.

Crédit: cc IvoDivo
La procession traverse le quartier Montcalm, perché sur les hauteurs. A coups de rayons laser, elle éclaire les façades des immeubles de brique rouge à deux étages avec leurs escaliers extérieurs si glissants en hiver. A certains endroits, les fenêtres ont disparu derrière des montagnes de neige, les voitures sont ensevelies sous des monticules de «marde blanche» que les habitants ont renoncé à pelleter. Vient l’avenue Cartier, ses larges trottoirs, ses terrasses et ses petites boutiques, l’une des plus prisées de la ville. Les flâneurs s’y aventurent pour être vus, les habitants s’y approvisionnent en produits importés d’Europe dans des épiceries fines qui vendent des produits Leader price aux prix du Bon Marché.
A quelques pas de là, le Parc des champs de bataille (aussi appelé les Plaines d’Abraham), transformé en terrain de jeu pour sculpteurs de neige, le temps du carnaval, est parsemé d’œuvres éphémères. Les artistes viennent de partout ciseler, avec plus ou moins de bonheur, ce matériau fragile. Des pistes de ski de fond et de luges et des patinoires en plein air complètent ce paysage de cartes postales. L’hiver, amateurs de «crazy carpet» et skieurs y improvisent une station de ski.
Au cœur du parc, qui a vu s’affronter les armées anglaise et française pour les grands yeux de la Belle Province, s’élève le Musée national des beaux-arts. Celui-ci a longtemps cohabité avec l’ancienne prison, avant de l’annexer pour s’agrandir en 1980. Au rez-de-chaussée, le bloc 6, où étaient enfermés les criminels dangereux et les condamnés à mort, et le bloc 11, occupé par les vagabonds et les prisonniers inoffensifs, ont été conservés. Visités avec dévotion par les Québécois, ils voisinent avec des expos itions d’art inuit et d’œuvres locales du XIXe siècle. A travers les meurtrières, on voit le paysage grandiose qui s’offrait au regard des prisonniers: au Sud, le fleuve Saint-Laurent, où les paquebots slaloment entre les blocs de glace. Au Nord, au-delà de la ville moderne qui s’étire sur des kilomètres , apparaissent les Laurentides, une chaîne de montagnes qui s’étalent de l’Outaouais, à l’ouest de la province, jusqu’à la côte Nord.
A l’Est, derrière les remparts de la vieille ville, au bout de chemins plantés d’érables, se dresse la gigantesque tour vert bronze de l’imposant château Frontenac, un hôtel de luxe de style Renaissance construit à la fin du XIXe siècle.
Après une journée de plein air, c’est sur la Grande Allée que les fêtards viennent se défouler. Les frimeurs y font rugir les moteurs de leur Honda Civic pour «cruiser» les belles pitounes. Avec ses bars, ses restaurants et ses discothèques, l’avenue –qui longe le parc et que les Québécois surnomment avec une certaine absence d’humilité «les Champs Elysée de Québec»–, est le lieu du nightlifeDevant de vieilles bâtisses en pierre, sont installés des bars igloos, où bière et vodka coulent à flots. Les noctambules trinquent dans des verres façonnés dans la glace, avant de retourner danser. Pas question de se laisser intimider par l’hiver. Ici, on sait faire la fête: talons hauts, minijupes et chemisettes légères –d’abord cachés sous des manteaux de duvet capables d’affronter des températures frôlant les moins 40º C– sont de sortie.
Au petit matin, la froidure reprend ses droits. Surtout les nuits de tempête quand les véhicules sont ensevelis sous plusieurs centimètres de neige et que les teufeurs doivent manier pelles et balais pour les dégager. Ils pourront se précipiter chez Ashton, un fast-food 100% pure laine, spécialiste de la poutine, un plat typique composé de frites, d’une sauce brunâtre et de fromage en crottes, histoire de reprendre des forces.
Frontière entre l’ancien et le nouveau Québec, la Grand Allée des fêtards cède sa place au monde de la politique avec le majestueux hôtel du Parlement où siège l’Assemblée nationale. Cet édifice inspiré du style Second empire abrite l’un des secrets les mieux gardés de la ville : Le Parlementaire. Ce bâtiment historique, lieu de brassage des idées politiques, abrite, dans la cour intérieure, un restaurant. Haut lieu de la gastronomie, il accueille le quidam avec l’argenterie dont se sont servis la reine Elizabeth II et François Mitterrand. Ici, les parlementaires côtoient les simples citoyens dans un décor grandiose. Les hauts plafonds, les lustres et les colonnes blanc et or sont à la hauteur d’un menu à l’accent québécois: filotine de brie et sauce douce à l’érable, terrine de caribou sauvage avec son chutney de petits fruits de la Toundra, fondue tiède de migneron de Charlevoix.
C’est le ventre plein que le touriste peut franchir les portes du Vieux Québec. Chaque année, Bonhomme Carnaval dresse son palais de glace au pied des fortifications, tour à tour futuriste, médiéval ou Renaissance. En 2008, les bâtisseurs ont offert aux carnavaleux une réplique réduite du château de Pau, d’où Champlain, fondateur de la ville de Québec, et Henri IV ont planifié les excursions en Nouvelle France. Pour ajouter à la magie, des projecteurs passant du bleu indigo au rouge amarante caressent les murs et font ressortir l’éclat de la glace. Lorsqu’une fine neige s’abat sur la vieille ville et son château, c’est une pluie de diamants qui semble tomber sur les passants.
Derrières des enceintes parfaitement conservées, se cache une vieille ville qui ressemble à un parc Disney : ses toits colorés, ses calèches, ses rues escarpées, ses dizaines de marchands de souvenirs et son «château» qui feraient rêver la Belle au bois dormant. Les Québécois aiment à souligner sa ressemblance avec certaines cités européennes dont sont originaires leurs ancêtres. Unique par sa grande variété de styles, le paysage architectural de Québec illustre l’héritage de deux colonisations successives. On y trouve des modèles d’architecture hérités de la France médiévale (Honfleur, Saint-Malo), comme dans le quartier de la Place Royale, et des modèles d’urbanisme inspiré de l’Angleterre victorienne, comme la cathédrale Holy Trinity, construite autour de 1800 sur la place d’Armes.
«Québec, la ville la plus ancienne, la plus belle, la plus charmante, la plus ensorcelante et la plus pittoresque d’Amérique du Nord est une mine de trésors inépuisable pour les historiens, les architectes et les amoureux de la beauté", a écrit H. P. Lovecraft. Un compliment dont peut toujours s’enorgueillir la vieille capitale. Sa Citadelle posée au sommet du Cap diamant qui surplombe le fleuve ; sa place Royale, berceau de la civilisation française en Amérique, envahie par les brumes du Saint-Laurent ; ses jolies ruelles serrées au pied de la colline ; ses habitants si prompts à indiquer le chemin aux touristes perdus ; ses galeries d’art où se côtoient croûtes et chef-d’œuvre. Fin de la promenade romantique. Après avoir longé le vieux port, on arrive dans le nouveau quartier Saint-Roch, ancien quartier des affaires un temps malfamé et désormais haut lieu de la branchitude. Devenu paradis des bobos, le secteur est le poumon culturel de la ville, avec ses ateliers d’artistes et ses entreprises de nouvelles technologies. Les boutiques de vêtements haut de gamme y côtoient des magasins de surf et de déco et tous les médias cherchent à s’y installer. Un autre Québec.
Paru le 8 mars 2008