Les vestiges précolombiens d'un village Tayrona retrouvés par hasard dans les années 70 sont aujourd'hui l'objet d'un fameux circuit de randonnée au cœur d'une forêt qui fut naguère le théâtre de luttes acharnées et d'obscurs trafics.
Ce trekking, dans la Sierra Nevada de Santa Marta, véritablement initiatique, est l'occasion de retrouver les acteurs de ces années mouvementées, de traverser à gué des rivières irascibles, de marcher dans la bouillasse, pour pénétrer enfin un monde hors du temps et loin de l'homme blanc.
Une glaise rougeâtre, pétrie par les sabots des mules, malaxée par les semelles des randonneurs, qui lorsque les pieds s'en extirpent, fait d'obscènes bruits de succion. Ce matin, le sentier semble aussi engorgé qu'un foie d'ivrogne. Comme il ne cesse de louvoyer et de traverser des bras de rivière, on prend soin dans un premier temps, de retirer ses godillots ainsi que ses chaussettes avant d'aller barboter dans le courant. Alors, avec des gestes de bergère effarouchée, on pose ses pieds de citadin aussi tendres qu'un morceau de rumsteck sur les cailloux pointus de la rivière. Quelques cours d'eau plus loin, après avoir manqué de s'ouvrir la plante des pieds et de glisser sur des dalles sournoises, on renonce définitivement au bien-être de ses orteils. Pourtant, à l'heure du départ, au hameau de Machete Pelao, alors que le ciel menaçait de vomir un flot liquide et vengeur, chacun s'était investi dans une fébrile opération « étanchéité » : les sacs poubelles et les pochons de supermarché avaient fini par recouvrir de plusieurs couches supputées imperméables les ballots de vêtements, les duvets, les sacs à dos, parfois les hommes eux-mêmes, qui dans une ultime et dérisoire tentative de se soustraire à l'élément liquide, se taillaient dans le plastique des ponchos. Curieuse, cette volonté farouche de rester au sec dans un pays où l'eau demeure la patronne incontestée. Quand elle ne tombe pas du ciel, elle sort par tous les pores de la peau, ruisselle sur le visage, s'écoule en torrents impétueux le long des bras, s'égoutte au bout des doigts tandis qu'une cataracte dévale l'échine et part inonder le fond de pantalon. L'homme est constitué environ de 65 % d'eau. Ceux qui en douteraient n'ont qu'à prendre le chemin de la Cité perdue.
Au temps des paramilitaires
Le tourisme a commencé dans la région à la fin des années 80. En ce temps-là, le voyage restait encore aventureux. La Sierra Nevada de Santa Marta était alors le fief des guérilleros qui, en bons jardiniers, cultivaient avec application leurs champs de marijuana. Ce n'est qu'à partir des années 90 que la CIA finance la création de patrouilles de paramilitaires qui mettent alors un terme au petit business de la guérilla. Pour la population locale, le changement est minime. Il s'agit encore et toujours de cracher au bassinet. Les chefs paramilitaires réclament eux aussi, la vacuna, le vaccin, autrement dit la petite gratification qui permet d'échapper aux ennuis qui ne manqueraient pas de survenir aux patients qui oublieraient de s'en acquitter. Pendant presque 8 ans la région est sous la coupe d'un baron paraco -c'est ainsi que l'on surnomme les paramilitaires- l'infâme Hernan Giraldot, qui monnaye sa protection en échange d'adolescentes à son goût ou de terrains pour y planter de la coca. Un beau jour de 1998, les guérilleros attaquent sa villa et finissent par régler son compte à ce sagouin. La pondération n'étant pas vraiment leur fort, ils liquident dans la foulée les 28 membres de sa famille présents sur les lieux. La bâtisse aux murs criblés d'impacts est toujours visible du chemin et témoigne de ces temps troublés. Personne n'a osé depuis s'y installer. L'arrivée des militaires - les vrais, ceux-là – vers 2004 sécurise définitivement la montagne. Les trekkeurs arpentent désormais par centaines le sentier de la Ciudad perdida. La jungle n'en continue pas moins de transpirer ce lourd et entêtant parfum d'aventure pimenté de treillis de camouflage, de narcotrafiquants véreux et d'Indiens mutiques.
L'histoire édifiante d'Adam
Face au nouvel ordre des choses, les hommes ont raccroché les fusils, jeté l'uniforme. Des paracos sont devenus muletiers, des guérilleros ont pris les voiles, des narcos et des Indiens ont ouvert des lodges... les acteurs d'hier ont appris à jouer d'autres personnages. Au terme d'une longue journée de marche, le campement d'Adam est enfin atteint. Le long d'une rivière aussi claire qu'un verre de gin, des auvents en tôle ondulée abritent une escadrille de hamacs surmontés chacun d'une moustiquaire. L'ensemble fait penser à un abri de pêcheur garni de filets étendus là pour sécher. Le propriétaire, grand amateur d'aguardiente, l'eau-de-vie locale, raconte beaucoup mieux l'histoire de sa vie aux premières heures de la matinée quand il ne tangue pas encore dans ses shorts. En 1976, il achète 100 ha de terrain pour une bouchée d'empenada, en défriche 3 et y plante 300 000 pieds de marijuana. L'affaire tourne court en 1983 sous la pression des autorités. Il se lance dans le cacao, mais la maladie lui décime ses plants en 1988. Du cacao à la coca, il n'y a guère qu'une lettre de moins. Adam s'engage alors dans la fabrication de gomma, la « base », première étape dans la complexe et sordide élaboration de la coke. « J'avais un petit labo un peu plus haut dans la montagne que je faisais visiter de temps en temps aux touristes. C'est toujours intéressant de savoir comment sont fabriquées les choses. On met tellement de saloperies dans la gomma qu'un jour un Italien cocaïnomane, complètement dégouté par ce qu'il avait vu, a balancé dans la rivière les doses qu'il avait achetées en ville. » En plus de faire le chimiste, notre aimable touche-à-tout, commence à taquiner le pillage de tombes. En bon guaquero, il apprend vite à repérer les sites prometteurs, et pendant près de 20 ans, dégotte au bout de sa pioche pièces d'or, bijoux et parures qu'il écoule auprès de quelques magasins qui eux-mêmes les revendent à un réseau de collectionneurs privés. « Les colliers de pierres sont les plus recherchés » raconte ce bienfaiteur de l'archéologie en tripotant celui passé autour de son cou, « c'est une pièce Tayrona faite de jade, cornaline, agate et quartz. On m'en a déjà proposé 1 800 USD, mais jamais je ne le vendrai ! » En plus de son collier, Adam porte sur ses épaules tout le poids d'un drame qui l'a frappé voilà 6 mois et lui a laissé dans le regard la pointe émoussée d'une insondable tristesse. Alors qu'elle était dans sa maison, sa fille de 15 ans s'est fait piquer mortellement par un serpent corail.
Chez nos « grands frères », les Kogis
La forêt subtropicale humide est sûrement l'un des endroits les plus bruyants au monde. Cigales et autres insectes mystérieux y font chaque jour un vacarme à s'en faire péter les élytres. À cela s'ajoute le barouf incessant des oiseaux - le ramage diront les poètes- qui s'époumonent en querelles de voisinage. Au milieu de ces crissements et zinzinulements de scierie, les randonneurs ruminent leurs fantasmes de jungle. À chacun ses angoisses : les uns redoutent le chatouillis de l'araignée velue, le glissement furtif d'un serpent forcément visqueux, les autres ont l'estomac noué à l'évocation d'une sangsue ou d'une tique se gobergeant de leur sang ou s'imaginent, le poil tout hérissé, des cafards gros comme des téléphones portables galopant sous les feuilles. Chez moi, c'est la peur du passage à gué, avec de l'eau jusqu'au nombril, le sac photo placé aussi haut que possible sur l'épaule, une main cramponnée à la corde jetée en travers, avec, tenaillée au ventre, la terreur du faux pas ou de l'irréparable glissade. Après une demi-douzaine de rivières et autant de vilaines suées, les cases à chapeau pointu du hameau de Mutanzhi émergent dans l'éblouissement d'une clairière. Une communauté d'Indiens Kogis, descendants de la civilisation des Tayronas (Cf.encadré), s'est installée là. Un peuple émouvant, profond comme un puits, en recherche permanente d'équilibre : équilibre avec soi-même, avec les autres, avec la terre Mère. Devant les maisonnettes en bois, des bottes en plastique attendent le pied de leur propriétaire. Une lessive fraîchement étendue s'égoutte au-dessus d'une truie ensommeillée. Les enfants vêtus de leurs tuniques blanches glissent sans bruit entre les cases comme de gentils fantômes. En lisière du village, le mamu Romaldo, autorité spirituelle de cette communauté, tient conseil sous un bouquet de palmiers. À ses côtés, ses deux épouses absorbées dans le tissage d'un mochhila, ce petit sac à rayures porté sur le côté en bandoulière par les hommes, dans le dos, avec la lanière sur le front par les femmes. Les lèvres dégoulinantes de jus de coca, le chaman, aussi sec que la momie de Rascar Capac, consent à répondre à quelques questions. On apprend ainsi qu'il a passé 18 ans auprès de son père pour s'initier au copieux savoir ésotérique de la fonction, et qu'âgé de 49 ans, il cherche aujourd'hui son successeur, qui devra être formé de la même façon, au fil d'un long et complexe compagnonnage. Il insiste sur son rôle de gardien de la Terre, cette Terre blessée par l'hémorragie qu'on lui fait subir en arrachant son pétrole ou son charbon, malade de la pollution qui souille les airs et les rivières. Et puis soudain, il rompt l'entretien avec toute l'autorité d'un ministre ayant d'autres dossiers sur le feu. Le mamu Romaldo estime en avoir assez dit. Il faut reconnaître qu'il a du pain sur la planche : sauver la Terre n'est pas chose aisée. Les « petits frères » -c'est ainsi que les Kogis nous appellent, nous autres, occidentaux aussi irresponsables qu'une classe d'adolescents boutonneux - reprennent, honteux et penauds, le long chemin de la Cité perdue.
La cité perdue
Perdue pour les envahisseurs venus de l'autre côté de l'océan, mais pas pour les Indiens qui ont toujours connu l'existence de ces ruines emmitouflées de jungle. Et ils se sont bien gardés d'en révéler l'existence. Ce n'est qu'en 1976, que l'homme blanc « découvre » le site quand deux pilleurs de tombes qui remontaient le Buritaca, tombent complètement par hasard sur d'intrigantes marches de pierre partant à l'assaut de la montagne. Le cœur battant la chamade, ils suivent le formidable escalier qui les mène, ahuris et pantelants, jusqu'aux vestiges d'une cité Tayrona abandonnée vers la fin du XVIe siècle. Ces mêmes marches, couvertes d'une pellicule de mousse traitresse, sont toujours l'unique moyen d'accès. Des types dont c'est probablement le métier, se sont amusés à en compter plus de 2 000. Ruisselant de sueur, ahanant comme un bœuf au labour, on parvient aux premières terrasses où une escouade de bidasses en mal de compagnie vous souhaite la bienvenue. Les malheureux, en poste depuis 5 mois, guettent la relève avec l'impatience de Jacques Brel qui attend Madeleine. Ils vous empoignent les mains comme s'ils retrouvaient de vieux copains d'enfance. Comment c'est la vie ici ? « Mucho duro » avoue dans un souffle le sergent natif de Bogotá. Ces pieds-tendres font bien rigoler Septimo, le gardien du site, en place depuis 18 ans. Alors que l'armée n'occupait pas encore le terrain, c'est lui qui était là en septembre 2003 quand des guérilleros de l'ELN (l'armée de libération nationale) ont fait irruption au petit matin pour capturer 8 touristes. « Ils sont arrivés à 5h du matin, m'ont ligoté sur une chaise et puis sont partis réveiller les étrangers, en leur faisant croire qu'ils étaient des paracos venus là pour les protéger. Tout le monde est parti bien tranquillement par le chemin de Minca. Moins de 10 jours après, les touristes affluaient pour se faire prendre en photo devant la cabane où avait eu lieu le kidnapping ! » L'affaire s'est plutôt bien terminée avec la libération de tous les otages trois mois plus tard. Bien plus que la guérilla, Septimo redoute les fourmis auxquelles il a déclaré la guerre à grand renfort de produits chimiques. En creusant leurs galeries sous les esplanades, ces bougresses les déstabilisent et font vaciller les pierres. Dans un extraordinaire décor de fougères arborescentes et de palmiers tagua, les archéologues ont dégagé les terrasses qui jadis supportaient les maisons Tayrona, semblables en tout point à celles aperçues à Mutanzhi. Ils ont restauré sans mortier ces soubassements circulaires et ont ainsi reconstitué la structure de la ville telle qu'elle était quand ses 2 000 habitants l'ont progressivement abandonnée suite aux épidémies de variole, typhus et autres rubéoles charriées par les Espagnols. Les Tayronas, qui suite à cet exil se scindèrent en plusieurs peuples - dont les principaux sont devenus les Kogis, Wiwas, Aruacos – ne juraient que par les courbes, les sinuosités, ménageant de grands espaces entre les édifices ronds, aux antipodes de notre urbanisation quadrillée de lignes droites et de perpendiculaires où l'espace se doit d'être occupé au maximum. Au loin, une cascade suicidaire se jette d'une falaise noyée de verdure. Un énorme crapaud, qu'aucune princesse n'oserait embrasser, prend le frais dans le creux d'une meule remplie d'eau. Des papillons au vol erratique agitent nerveusement leurs ailes comme pour dissiper l'odeur de terre et de décomposition végétale qui monte du sol en bouffées suffocantes. Et là-bas, sous les larges feuilles des yagrumos, un petit sentier étouffé par la verdure s'enfonce à flanc de montagne en direction d'El Tigre, une autre cité encore plus perdue, à 4 h de marche et qui n'a pas encore été dégagée. Il y aurait ainsi 25 autres villages disséminés dans la vallée du Haut Buritaca sous un épais manteau de forêt. On aurait presque envie de continuer, machette à la main.
Le trek
Classiquement le trek se faisait il y a encore peu de temps de Minca à l'ouest jusqu'à Machete Pelao (pour un total de 70 km). Afin de protéger la forêt, et à la demande des communautés indiennes, les autorités ont fermé l'accès par Minca. Il faut donc dorénavant faire un aller-retour (52 km) au départ de Machete Pelao. Les plus pressés mettent 4 jours. Nous conseillons de prendre son temps et faire le trajet en 6 jours histoire d'en profiter.
Avec qui y aller?
Terres d'aventure propose un circuit dans la région de la Sierra Nevada et la côte Caraïbe, "Ciudad Perdida et villages coloniaux", 15 jours Paris-Paris dont 7 jours de marche. Outre le trek de la cité perdue, l'itinéraire s'attarde sur les villages de la côte ainsi qu'à Cartagène et Bogota. Nuits en hamac ou dans des posadas. À partir de 2 595 €. www.terdav.com
Pour en savoir plus : Office de tourisme de Colombie. www.colombia.travel/fr

D'autres reportages
sur le site d'A/R
Commentaires
Gaultier
17H05 18 SEPTEMBRE 2011
La même balade, vue autrement et avec plein de photos!
http://www.aroundthewoorld.fr/?p=1218