Cet été, l’alpiniste Lionel Daudet a entamé un tour exact de l’Hexagone par les frontières et le littoral. Soit 6 400 kilomètres et une année de périple à pied, à vélo ou en kayak, seul ou accompagné.
Aiguille d’Entrèves, à 3 600 mètres dans le massif du Mont-Blanc, le 13 août, Lionel Daudet, perché entre France et Italie, accueille son compagnon de cordée, Philippe Pellet, en riant : «Et un de moins !» Il reste tant d’autres sommets sur son chemin… pas moins d’un millier, parsemés sur près de 6 400 kilomètres d’un étonnant périple : à 43 ans, l’alpiniste, aventurier et écrivain Lionel Daudet, dit «Dod», s’est lancé dans un tour de France inédit. Parti le 11 août du mont Blanc, il suit depuis le tracé exact des frontières terrestres et des côtes de l’Hexagone, s’interdisant tout mode de locomotion motorisé. Il remonte vers le Nord, puis longera les littoraux de la Manche et de l’Atlantique, au plus près de la côte. Il devrait atteindre le pied des Pyrénées en janvier et rallier, si tout va bien, la Méditerranée deux mois plus tard. A la fin de l’été 2012, après une longue remontée de la frontière franco-italienne, il retrouvera le mont Blanc.
Ce matin-là, les Alpes s’étendent à perte de vue au sud de l’aiguille d’Entrèves, sublimées par le soleil levant : des milliers de pics, dômes et aiguilles. Au milieu de ce chaos serpente la frontière, jusqu’à la Méditerranée, invisible. Aujourd’hui, Dod enchaînera avec Philippe Pellet, dit «Tronc», l’aiguille de Toule, le Grand Flambeau, la pointe Helbronner, les aiguilles Marbrées et la dent du Géant : quatorze heures d’alpinisme haut perché entre le Val d’Aoste italien et le glacier du Géant français, par des itinéraires classiques parfois, le plus souvent en terrain peu ou jamais pratiqué, souvent instable. Quel que soit le relief rencontré, il ne s’éloignera que de quelques dizaines de mètres de la frontière, et quelques mètres tout au plus lorsqu’elle se réduit à une arête effilée. «Jamais personne n’aura approché la frontière de si près sur la continuité, explique Dod. Même si je m’arrête quelques jours, je ne casserai jamais le fil. Là où je laisse mon piolet sur la frontière, je reviens le chercher.» Sa seconde obsession est l’exactitude : «Le terrain commande, bien sûr, mais je resterai le plus près possible de la frontière ou de la côte, en fonction de mes moyens physiques et des impératifs logistiques. C’est un désir d’authenticité, d’élégance !»
Descentes hasardeuses
Suivre la ligne : voilà bien une lubie d’alpiniste. Lionel Daudet a passé la moitié de sa vie à repérer partout dans le monde des faces vierges, des sommets inconnus, pour y gravir de nouvelles voies d’ascension, les plus verticales et rectilignes possibles. Il l’a fait avec brio, traçant des lignes belles et audacieuses, qui lui valent le respect de ses pairs. Avec la même éthique, Dod s’impose de suivre au plus près une autre ligne, tracée par les hommes mais que personne n’a jamais parcourue intégralement. Eternel adolescent, poète avide de défis, il n’a pu résister à cette idée loufoque : «Je veux être étonné. La capacité d’étonnement est une qualité de vie. Je sens bien que cette aventure suscite de l’enthousiasme parmi les gens que je rencontre. Elle amène un regard neuf sur la frontière, qui réunit des lieux archiconnus et d’autres ignorés.»
La première partie, du mont Blanc au lac Léman, a demandé un mois d’efforts intenses à Dod et Tronc. Ils ont bivouaqué plus d’une nuit sur deux, parfois sans tente, traversé les Grandes Jorasses, les arêtes sauvages de Leschaux, Talèfre et Triolet, toujours à près de 4 000 m d’altitude, jusqu’au mont Dolent dont le sommet enjambe la Suisse, l’Italie et la France. Ils ont ensuite chevauché les arêtes droit au Nord, jusqu’au Léman, via l’aiguille d’Argentière, celle du Tour, et après l’unique redescente à travers la vallée de Chamonix, par le Haut Giffre et le Chablais, massifs parfois sauvages. «Nous n’avions que très peu d’informations, nous avons fonctionné à l’instinct, à l’expérience, raconte Dod. Seuls l’esprit pionnier et l’adaptation au terrain permettent de trouver la voie.»
Ils ont su contourner les difficultés trop marquées, en rocher comme en glace. Il leur fallait tenir la distance, sans jamais relâcher l’attention pour éviter la faute ou le bloc branlant qui les aurait entraînés ensemble dans la chute. «Très souvent, nous avions le sentiment d’être en terrain miné, avec des descentes très hasardeuses. Il y a eu quelques alertes assez chaudes», concède Dod. Comprendre : des chutes de pierres qui auraient pu conduire au pire. Dod a été touché à l’épaule sous le Dolent. Il n’en dira pas plus. La souffrance physique fait partie de son quotidien depuis ses amputations - huit orteils et demi sur dix gelés lors d’un séjour hivernal, solitaire et obstiné en face Nord du Cervin. Son pied droit le fait souvent souffrir. Un nerf à vif, des plaies régulièrement rouvertes : il serre les lacets de ses chaussures et n’en parle pas, préférant continuer de s’émerveiller devant de nouveaux horizons, rire et savourer sa liberté.
Le Léman à la pagaie et au GPS
Le 12 septembre au matin, Dod embarque sur une pirogue polynésienne. Il a réuni une équipe de choc pour traverser le Léman, à la pagaie et au GPS pour rester au mètre près sur la limite des eaux suisses et françaises, angle droit au large de Genève inclus. L’équipage est mené par Franck Ardisson, champion olympique. Les 60 km sont avalés en sept heures. Dod a tenu le rythme mais ne sent plus ses épaules, rigole-t-il. Il a une capacité ahurissante à entraîner avec lui amis et nouvelles recrues. Isabelle Autissier peut en témoigner : pour lui permettre de gravir, avec Patrick Wagnon et Mathieu Cortial, des sommets vierges en Antarctique, elle avait poussé son voilier plus au Sud qu’elle ne l’avait jamais fait, par 70° de latitude Sud, et accosté des rives englacées où nul n’avait encore risqué sa quille.
Le lendemain, le «Dodtour» prend un nouveau rythme, loin de la haute montagne. Daudet s’apprête à marcher et pédaler jusqu’au Rhin, à travers le Jura, seul ou rejoint çà et là par un ami ou un ami d’ami pour un bout de chemin. Ce jour-là, à travers la plaine genevoise, la frontière est capricieuse, torturée. Boussole en main, Dod consulte sans relâche ses cartes au 1 : 25 000e qui mentionnent chaque bâtisse, chaque ruisseau et l’intégralité des bornes frontière. Ici, ce sont des blocs de granit posés par les Suisses en 1816. Lorsque la frontière suit le cours d’un ruisseau, les bornes se font rares. Si la délimitation court à travers un champ ou un bois, elles ne sont parfois espacées que d’une centaine de mètres. Dod s’efforce de les trouver toutes, les caresse avant de repartir vers la prochaine : «Il y a un aspect ludique à cela, complice de mon exigence d’exactitude et d’élégance. Je le fais sans en être prisonnier !» Parfois, la borne est au milieu d’un champ de betteraves ou d’un terrain fraîchement labouré. Le marcheur contourne sans regret, s’interrogeant sur les hasards de l’histoire ayant fixé, ici ou là, la frontière : «Cela a un côté dérisoire : quel sens a ce bout de caillou au bout d’un champ ?»
La frontière pénètre dans l’agglomération d’Annemasse suivant un ruisseau, le Foron. Paradoxalement, cette portion est aussi déserte qu’en pleine montagne : les habitants, d’un côté comme de l’autre, tournent le dos au Foron. Les murs des propriétés enserrent parfois totalement le cours d’eau, Daudet patauge alors dans la vase du no man’s land, rigolard, traversant les bourgades incognito. Parfois, un passant sur un pont l’observe en contrebas, interloqué. L’un d’entre eux bougonne : «Mais quelle idée !» Daudet sourit et poursuit sa route.
Le chemin des douaniers
Souvent, une sente sur la berge suisse permet d’avancer vite, c’est le vestige du chemin des douaniers suisses. «Il y a au moins quinze ans, qu’ils ne patrouillent plus ici ! assure un riverain. Maintenant, ils préfèrent rester dans leurs voitures.» Plus loin, la frontière est longée par une route côté français. Daudet y a donné rendez-vous à Véro, sa compagne, complice de nombre de ses aventures. Elle l’accompagnera en camping-car dans les mois à venir, avec le stock de cartes au 1 : 25 000e, un kayak, un VTT et le ravitaillement. Daudet enfourche son vélo et remonte un long bouchon de travailleurs frontaliers, Français travaillant en Suisse. Eux franchissent la frontière quotidiennement, sans plus s’en rendre compte. Au soir, Daudet a parcouru au prix de quatorze heures d’efforts une trentaine de kilomètres de frontière : une solide étape, une paille à l’échelle du périple !
Le 1er octobre, après avoir traversé le Jura et pagayé sur le Doubs, il a atteint, ému, le Rhin, qui sépare l’Allemagne et la France sur 200 km. Franck Ardisson l’a rejoint. Ils se sont embarqués en kayak biplace pour de longues journées de pagaie entrecoupées d’innombrables passages de barrages, sur cette frontière lourde d’histoire. «Je ne veux pas être récupéré par les nationalistes, souffle Daudet. Je voudrais, en parcourant la ligne, faire voler en éclat la notion de frontière-barrière pour mettre en avant celle de frontière-trait d’union !»
Dans les mois qui arrivent, «les antennes déployées», il traversera d’anciennes zones de guerre, passera par Sangatte et La Hague, croisera d’anciens chemins de passeurs et de contrebandiers. Il sera accompagné sur les plages du Débarquement par des vétérans, un Allemand et un Américain, ailleurs par des amis du cru ou des locaux rencontrés par hasard. Il espère aller chatouiller en voilier la pointe sud de la Corse, après une traversée inédite des Pyrénées par la ligne frontière, un parcours de haut niveau jamais réalisé en hiver. Il veut s’offrir la traversée intégrale des calanques au ras de l’eau en escalade, réussie une seule fois jusqu’ici. «Mon moteur, c’est la recherche de la difficulté, mais cette aventure ne prend son sens que par les rencontres qu’elle permet, par les histoires que je découvre. C’est comme un logiciel libre, participatif : j’apporte l’assise et je prends le temps du voyage et de l’écoute.» Avis aux amateurs…
Commentaires
Brice
18H06 22 DECEMBRE 2011
J'ai commencé l'an dernier le tour de l'ile de france en suivant la frontière (à quelques centaines de mètres), en VTT dans un premier temps, par étape d'une journée.
On prend le RER ou le train de banlieue le matin à l'aube, on pédale jusqu'à la prochaine gare et retour Paris.
C'est sinueux, très sinueux, et cette frontière ne semble correspondre à aucune logique. ELle passe au coeur des bois ou des champs, ne suit pas d'éléments de reliefs...Sauf dans le nord-ouest de la région, ou elle suit la vallée de l'Epte. On a prévu de descendre en bateau pneumatique...
A chaque route traversée, on retrouve fidèlement les panneaux indiquant les limites des département et régions...
Visiteur
22H13 07 DECEMBRE 2011
Pour suivre le Dod, c'est ici:
http://www.dodtour.fr/
Visiteur
08H05 06 DECEMBRE 2011
Dommage que le différend frontalier franco-italien sur le Mont Blanc soit tu. Son sommet et ses alentours sur au moins deux kilomètres de diamètre sont français sur les cartes IGN, mais italiens sur les cartes de nos voisins. Et ça fait 140 ans que des commissions de diplomates sont aussi régulièrement que vainement réunies...
Tout ça pour dire que la frontière comme ligne n'est manifestement pas toujours nécessaire, y compris entre des Etats modernes et incontestables.
Visiteur
23H27 05 DECEMBRE 2011
Génial, tout simplement!
Ojos del Salado
23H22 05 DECEMBRE 2011
Sauf erreur de ma part, il n'y a pas de site internet dédié à cette aventure hors norme. Pas plus que de site sur son auteur, d'ailleurs.
Dommage.
En règle générale, j'ai découvert un déficit abyssal de communication "web" chez nos alpinistes et himalayistes.
Dommage.
AdB
17H17 05 DECEMBRE 2011
Franck Adisson et pas Ardisson. ;)