Béla, vous avez percuté la musique comme l'Histoire ne cessa de percuter Budapest, votre ville de cœur. Balade urbaine avec la boussole de vos partitions…
Mars 1838, d’énormes blocs de glace font monter de 9 m le niveau du Danube; près du tiers de Budapest est emporté par les eaux. Vingt-neuf ans plus tard, en 1867, alors que la ville reste un énorme chantier, Johan Strauss compose son Beau Danube bleu. Il y a de ces musiciens, tout de même… Il faut dire que celui-là est un Habsbourgeois, un fils à papa, salonard à lécher bottes et parquets cirés de la cour des Autrichiens, ces meilleurs ennemis de la Hongrie. Entre Buda et Pest, le Danube n'est pas bleu, le Danube n'est pas beau : il est puissance qui gronde et roule en rugissant boues et limons. Violent et sauvage, parfois doux, toujours puissant : comme votre musique, Béla Bartok, avec vos cors nous appelant de l'autre rive. Avec cette quête des musiques ethniques affirmant l'identité dans le mélange ; puis cet humour du tragique quand il est l'heure d'aller pendre sa mélancolie aux cordes d'un violon tzigane.

Le village où vous êtes né en 1881 est aujourd’hui roumain et vous mourrez, en 1945, dans une ville américaine; chez un Hongrois, ce sont des bizarreries biographiques somme toute banales. Depuis toujours, l’Orient et l'Occident se sont donnés rendez-vous là, le long du Danube : au fil des siècles, mongols, ottomans et autrichiens se disputèrent la ville, en y battant et rebattant les cartes des invasions. Ca ne va pas s’améliorer au 20ème : en 1918, la Hongrie perd l’essentiel de son territoire ; en 1945, les Soviétiques y font rouler les dés de la guerre froide et, onze ans plus tard, les chenilles des chars "normalisateurs". Pratiquement rasée, largement défigurée à de nombreuses reprises, Budapest a tout gardé, tout assimilé, s'adaptant sans jamais se livrer totalement.
Béla, dans le jardin de votre maison, au 29 de la rue Csalán, j'ai vu une sculpture qui figeait le frémissement d'un cerf aux bois d'or. Les légendes expliquent que l’une de ces créatures guida au long du Danube les sept tribus magyares qui fondèrent la nation en 896. Mille ans plus tard, vous en avez quinze : avez-vous séché les cours de piano de l’Académie royale pour vous rendre aux cérémonies du millénaire ? Pour arriver à la Place des héros, avez-vous emprunté le "petit métro" qui part du centre de Pest ? Même profondément introverti, en proie à l'asthme et à l'eczéma, un adolescent ne résiste pas au plaisir de prendre le premier métro souterrain construit sur le continent européen. Il existe toujours aujourd’hui, les Hongrois l'appellent affectueusement "le petit métro". Le plafond étonnement bas et la mosaïque blanche des murs accentuent les verticales des poutres métalliques à gros boulons. Vieux mécano, nostalgie de jouets anciens. Dans ce métro de poche, à bout de quai, un mur de placards (bois séculaire et chiffres de laiton) où ranger son uniforme d'employé de la station.
Mais tout cela est peut-être un peu trop propret pour vous ; en 1911, vous envoyez à la face d'un monde trop policé votre "Allegro barbare". Puis, lors de longues tournées, vous recueillez obsessionnellement les expressions musicales populaires, chants arabes et kabyles, comptines paysannes hongroises, turques, roumaines, bulgares… Vous cherchez l'essence de la musique au plus près du peuple, au plus proche de l'âme, bien loin des crinolines, des mignardises et triples croches de la musique officielle. Cette vigueur des racines, on la trouve encore au hasard des quartiers populaires, vers la place Blaha Lujza de Pest. Pistache crasseux, jaune délavé, framboise salie : les pastels des façades lépreuses chantent leurs couleurs saturniennes. Même fraîchement repeintes, les façades ne sont pas pimpantes, question de dignité : elles ne sont pas là pour les touristes. Au coin d'une rue, une vieille femme vend les fleurs de son jardin et offre sa bonne humeur. Dans les cours, accrochées aux galeries de bois extérieures sèchent draps et piments. Rouge sur blanc. Tout fout le camp : à moitié écroulé, l'angelot manchot d'une fontaine intérieure a un drôle de collier en caoutchouc. Pneu de Traban.
Rue Dohany, côté Pest, la maison natale de Théodor Herzl, auteur de "L'État juif" et promoteur du sionisme, flanque la plus grande synagogue d'Europe. Briques colorées et céramiques, l'édifice religieux mélange allègrement tous les styles et s'offre même le bulbe d'un minaret. Dans les ruelles du quartier, seule la gale des années donne une unité aux immeubles. Une bâtisse ornée de bas-reliefs avec des écritures hébraïques voisine avec un immeuble piqueté de petites sculptures de loups. Un peu plus loin, l'inspiration byzantine tarabiscote une façade fatiguée. Après avoir survécu au nazisme et au stalinisme, le quartier pourrait bien succomber à la fièvre capitaliste : selon l’association de défense « Ovas ! », les bulldozers de la spéculation immobilière sont déjà parvenus à détruire 40% des constructions.
Goy, vous refusez en 1936 que votre musique soit éditée ou jouée, en solidarité avec les musiciens juifs frappés d’interdiction. A l’époque, ça ne pardonne pas et, en 1940, de plus en plus menacé par les fascistes, vous devez vous exiler à New-York. Vous y êtes rapidement rongé par le mal du pays; la leucémie s’y met, il ne vous reste que cinq années à vivre. C’est alors que vous composez votre « Concerto pour orchestre ». Quel drôle de titre, quelle drôle d’idée : habituellement, les concertos sont écrits pour un instrument qui dialogue avec l’orchestre. Votre Concerto pour orchestre : une symphonie qui ne veut pas dire son nom ? Quoi qu’il en soit, ce sera la dernière œuvre que vous achèverez ; l’accueil est triomphal et l’un des meilleurs spécialistes de l’époque, le chef suisse Ernest Ansermet, s’enflamme : « le final court à la coda, une coda vertigineuse : comme un grand coup de vent, des vagues de cordes aux couleurs phosphorescentes semblent emporter des bribes de la fugue jusqu’à ce que le thème de celle-ci éclate dans toute sa grandeur aux cuivres ». Tout au bout de l’ïle Marguerite, à la proue de cette langue de terre en équilibre sur le Danube, je regarde les ponts qui font le grand écart entre Buda et Pest. Les minuscules têtes des passants dessinent comme des notes mouvantes, accrochées à ces grandes horizontales sous lesquelles gronde le fleuve.
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