L’île de Jeju est le spot touristique favori des chinois et des Coréens. Une version du rêve américain mâtiné de kitsch asiatique avec cascades artificielles, patinoires et igloos. Le tout sous un climat subtropical.
Des palmiers bordent la longue avenue ensoleillée. Un ciel bleu sans nuages se détache derrière la colline. Au loin, on aperçoit d’interminables champs de mandariniers. Quiconque regarderait ce charmant tableau sans en connaître la localisation l’identifierait comme un paysage californien. Et pourtant, nous sommes à 9 000 kilomètres de Los Angeles, sur la plus grande île sud-coréenne, Jeju. Dans les années 70, Jeju n’était qu’une île agricole avec une seule route goudronnée, et la circulation se faisait à cheval.
Mais depuis, le décor a changé : les touristes ont découvert l’île et les hôtels ont poussé partout. Jeju est un mélange curieux de traditions ancestrales et de constructions modernes qui donnent au lieu son caractère unique. Jeju ne s’est pas transformée en un paradis
High-tech à la Silicon Valley, mais l’industrie touristique a fait son chemin. L’île est devenue une étape incontournable dans la vie d’un touriste japonais, chinois, coréen, ou même russe car elle présente au moins deux qualités inestimables : son climat subtropical et le nombre de plages où se baigner. Facile d’accès (à une heure d’avion de Séoul), à mi-chemin entre le Japon et la Chine, Jeju offre un dépaysement rapide et facile. Même les Sud-Coréens qui ne peuvent voyager librement que depuis le début des années 90 continuent de percevoir l’île comme un lieu exotique. C’est pourquoi 30 000 touristes arrivent chaque jour, chiffre qui monte à 70 000 à la belle saison.
Depuis une trentaine d’années, les investisseurs tirent profit de Jeju. Faisant peu de cas des maisons de pêcheurs et autres constructions rustiques, les hôtels quatre et cinq étoiles ont fleuri en bord de mer, principalement dans la ville de Jungmun au sud de Jeju, là où le climat est le plus agréable. Même si les constructions datent d’époques différentes, il est un point commun entre chacune d’entre elles : leur filiation américaine tant par leur style que par leurs dimensions. En la matière, l’hôtel Lotte constitue un canon de cet « american dream » asiatique. Colossal et richement ornementé, il dispose d’un jardin qui abrite trois moulins à vent coincés au milieu des palmiers, l’un d’eux faisant office de boutique de souvenirs hollandais. à côté, l’énorme piscine fait face à une patinoire harnachée de trois igloos, et sur les coups de 20 heures, la cascade d’eau artificielle se met en branle pour égayer les visiteurs par un spectacle pyrotechnique. Ultime raffinement, My Heart Will Go On de Céline Dion est diffusé. Un sauna et une salle de fitness viennent parachever le portrait de cette caverne d’Ali Baba des temps modernes.
Le matin, aux alentours de 9 heures, le hall de l’hôtel est souvent bondé : c’est l’heure où les cars partent à la découverte de l’île. Shingo et Keiko sont installés dans le café allemand Hans Delika pour attendre le reste du groupe. Ils sont venus fêter leur première année de mariage : « Jeju est juste à côté du Japon, on sait qu’on ne sera pas les seuls Japonais mais on cherchait un lieu romantique, agréable et pas trop dépaysant », explique Shingo. Dix compatriotes arrivent derrière eux. Bingo.
Le risque majeur, pour un visiteur de Jeju, est de s’enliser dans le confort de l’hôtel et de négliger de partir à la découverte des trésors de l’île. Qu’il s’agisse du chemin vers la plage de Jungmun qui offre une vue imprenable sur le large ou les sentiers escarpés qui débouchent sur des falaises abruptes, Jeju réserve nombre de surprises. Comme ce superbe temple, caché dans les hauteurs non loin de Jungmun au milieu des mandariniers. En dépit des apparences, ce n’est pas seulement une destination touristique clinquante. Les hôtels modernes, regroupés à certains endroits, n’affectent pas la beauté de l’île. La qualité de vie, la diversité des paysages et l’étonnante persistance des traditions font de Jeju un lieu à part.
Pour s’en convaincre, il suffit de prendre un taxi à la journée pour faire le tour de l’île et découvrir par exemple les cratères verdoyants avec Wan Mons, ancien employé d’hôtel reconverti en chauffeur de taxi depuis la retraite. « La vie à Jeju est merveilleuse, ici, personne ne manque de rien, tout le monde est à l’aise, se réjouit-il. Il n’y a ni pauvres, ni sans-abri, et personne ne vole. » L’explication est simple : « Sur les 600 000 habitants de Jeju, quasiment tous les jeunes travaillent dans l’hôtellerie, et les plus âgés vivent de la pêche ou de la culture des mandarines. Il n’y a pas de chômage. » Et lorsqu’on lui demande si la pêche et la culture suffisent pour vivre, Wan Mons précise qu’ici, « les habitants touchent en moyenne 2 000 $ par mois ». Il nous retourne la question sur le salaire moyen français et l’on doit admettre qu’il est assez approchant. Wan Mons est alors convaincu que si le Paradis existe, c’est ici, à Jeju, « même si en France, il y a Thierry Henry ». On pourrait douter à propos du salaire des habitants de Jeju et en attribuer le montant à la fierté insulaire de Wan Mons, mais il est un point indiscutable : la beauté de l’île.
Elle évoque en effet les paradis perdus des îles vierges tels qu’ils sont décrits dans les livres. Bien avant d’être un repère de touristes, Jeju est née d’une gigantesque éruption volcanique ; plusieurs sites sont classés au patrimoine mondial de l’Unesco. Le volcan, éteint depuis des milliers d’années, a laissé un paysage vallonné, parsemé de cratères et traversé par une immense coulée de lave. Les falaises abruptes d’un noir profond en pierre de lave découvrent une mer infinie, tandis que les multiples chutes d’eau donnent un aspect tropical au paysage. L’impression de singularité est accentuée par les statues un peu similaires à celles de l’île de Pâques que l’on retrouve devant chaque maison, vestige de la présence tardive des Mongols sur l’île.
L’insularité a permis le développement d’un langage et de mœurs particulières – en plus du coréen, Jeju a son propre dialecte, incompréhensible pour les métropolitains. Parmi les curiosités locales, la plus étonnante est celle des « sirènes » (haenyo en coréen) qui perdure depuis le XVIIe siècle, et qui désigne les femmes pratiquant la plongée sous-marine dans un but commercial.
Jusqu’à la transformation de Jeju en zone touristique, elles rapportaient de leurs excursions suffisamment de poissons et de crustacés pour faire tourner l’économie de l’île. Vêtues d’habits de coton pour affronter la mer, y compris en hiver quand la température avoisine les 8°C, les haenyo régnaient sur Jeju. Depuis les années 70, elles se sont dotées de combinaison en caoutchouc, mais leur technique reste inchangée. Leur formation commence à 15 ans, et elles exercent ce travail jusqu’à 80 ans ou plus. Tous les jours, elles passent cinq ou six heures dans l’eau, avant d’aller vendre leur moisson sous-marine sur le marché l’après-midi. Il y a une dizaine d’années encore, la pêche pouvait leur rapporter l’équivalent de 250 € par jour.
Madame Kim exerce cette profession depuis qu’elle a 17 ans. Elle en a aujourd’hui 66, son visage est ridé comme une vieille pomme par le sel de la mer, mais elle ne songe nullement à s’arrêter. Pourtant, son activité ne lui rapporte plus autant qu’avant. à cause de la surpêche, elle revient parfois bredouille de ses plongées. Pour compenser l’éventuelle absence de poissons, elle se sert du tourisme : tous les jours à heure fixe, accompagnée de deux autres « sirènes », elles plongent sous le regard fasciné du public qui ne manque pas de leur acheter quelque chose en passant. Madame Kim reste cependant pessimiste sur l’avenir de la profession : « Un jour, il faudra bien renoncer. Les jeunes filles d’aujourd’hui ont de moins en moins envie de se lancer là-dedans. Elles n’en voient pas l’intérêt. Les conditions sont dures, et le salaire s’amenuise.
Elles préfèrent travailler dans un hôtel pour touristes. » La déception pointe dans sa voix, mêlée à une teinte de fierté. « Celle d’être, peut-être, l’une des dernières sirènes. » C’est à Jeju-ville, la plus grande agglomération de l’île, que l’on retrouve la plupart des « haenyo » occupées à vendre leurs poissons sur le marché. Loin d’être manchotes, les sirènes dévident les poissons sans sourciller, jettent les entrailles, décortiquent les crabes et font un sort aux anguilles encore vivantes.
Autour d’elles, se dressent les imposants immeubles de la Jeju-ville, capables de loger 400 000 habitants. Ici, pas l’ombre d’un touriste mais de larges chaussées à huit voies et des tours interminables. Car à Jeju, si on préserve volontiers les espaces naturels et soigne les stations balnéaires, les espaces d’habitations sont essentiellement pratiques. Mais cela n’a pas l’air de gêner ni notre chauffeur de taxi, qui a vécu toute sa vie ici, ni Soo Young Park, jeune réceptionniste de 24 ans à l’hôtel Lotte, qui corrobore les propos de Wan Mons : « Je gagne bien ma vie, il fait bon, et il y a la plage.
Le seul point faible est le shopping. Pour ça, je vais à Séoul. Mais c’est l’affaire d’une heure. » Les habitants de Jeju prennent décidément le contre-pied des Français et de leur traditionnel esprit de contradiction. Il faut croire que Voltaire résidait à Jeju lorsqu’il affirma « le paradis terrestre est où je suis ».