À 1 700 km à l'est de Tahiti, les Îles Gambier pointent leur museau volcanique au milieu d'un grand nulle part d'eau et de nuages. Un petit millier d'humains s'accroche au pied des montagnes de Mangareva, l'île principale.
Longtemps sous le perfide vent nucléaire, l'archipel tache aujourd'hui de cultiver le bonheur entre églises blanches et fermes de perles noires.
Il fallait s'y attendre et ça ne loupe pas : avant d'atterrir à Papeete, la bobine de l'inévitable Antoine, grand ambassadeur de « l'art de vivre à la cool » apparaît sur les écrans de bord, barbu et chevelu à souhait. Voici notre chanteur opticien se shampouinant vigoureusement sous une cascade idyllique sous l'œil énamouré de vahinés aux seins pointus, barbotant dans le turquoise en compagnie de tortues de mer sous anxiolytiques, tripotant sans retenue des fruits mystérieux sur un marché aussi coloré qu'exotique avant de s'affaler, sans doute exténué par un tel programme, sur une plage de sable blanc équipée des cocotiers réglementaires inclinés à 45°. Le « rêve polynésien » n'est pas prêt de se dissiper.
Si loin de tout
Les Gambier, poignée de montagnes surgies du fond du Pacifique toutes emmitouflées de forêts de pins et d'acacias, ne rentrent pas pile-poil dans le moule de ces îles paradisiaques où la vie est si douce qu'elle en serait presque écœurante. Plus brutes, plus sauvages, un peu plus rêches au toucher et formidablement loin : deux avions par semaine et deux bateaux par mois sont les maigres et fragiles traits d'union avec Tahiti. Lorsqu'on gravit les 441 m du Mont Duff, point culminant de l'archipel, une brise marine presque frisquette rafraîchit les visages et rappelle que rien, mais alors absolument rien, ne sépare ces lambeaux de terre volcanique des immensités glacées de l'Antarctique. Un superbe isolement. Voilà en deux mots ce qu'évoquent les Gambier. « Nous, on est habitués, mais ça ne doit pas être facile pour des gens de la ville » constate Benoît, patron de l'une des rares pensions de Mangareva, l'île principale et la seule vraiment habitée. « Il n'y a pas grand-chose à faire pour les femmes... » rajoute Bianca, son épouse « sauf peut-être le ménage ou le jardinage... » Un programme qui ne manquera pas de susciter l'engouement de ces dames ! « Pendant deux ans, nous n'avons pas eu de pain. Le boulanger avait préféré se lancer dans la perliculture. Du coup, on a fini par le faire venir par l'avion de Tahiti. Les baguettes étaient toutes aplaties comme si elles étaient arrivées par fax ! » Le soir, les hôtes de la pension réunis devant une très appétissante salade de korori -le muscle de l'huître perlière- savent que le premier coup de fourchette se doit d'être précédé d'un bénédicité sauce locale. Pour Bianca et Benoît, fervents catholiques comme la quasi-totalité des Mangaréviens, le kaikai -le repas- se doit d'être béni.
Dieu passe en force
C'est qu'on ne plaisante pas avec la foi aux Gambier. L'installation à partir de 1834 des Frères des Sacrés Cœurs de Picpus en a fait le berceau du catholicisme dans le Pacifique Sud. Les méthodes d'évangélisation quelque peu particulières du Père Honoré Laval ont grandement contribué au succès rapide et complet d'une divinité unique sur le panthéon des dieux mangaréviens : imposition d'une vie rigoureuse et hautement morale, châtiments corporels infligés en public, destruction systématique des tiki, les anciennes idoles... une conversion à coups de Pater, d'Avé Maria et de coups de pied au derrière. Un jour qu'un pauvre gars se prit à sourire pendant la messe, le bon père le gifla à toute volée. On ne rigolait pas tous les jours dans cette théocratie aux règles de fer. D'autant que les Frères introduisent dans l'île tout un lot de maladies en même temps que la bonne parole. La tuberculose, la variole, mais aussi l'exode massif des malheureux qui ne supportaient plus les brimades et les contraintes de la nouvelle société entraînent une chute de la population. De 2 121 habitants estimés en 1838, il n'en restait plus que 463 en 1887 ! Laval sera rappelé à Tahiti en 1871, mais aujourd'hui encore, sa figure austère et rigoriste est toujours très respectée et la moindre critique de son action serait parfaitement déplacée. Mieux vaut sans doute retenir l'étonnante fièvre bâtisseuse des missionnaires qui n'érigèrent pas moins d'une dizaine d'églises dans les îles principales ainsi qu'une cathédrale à Mangareva, aujourd'hui le plus grand et le plus ancien monument historique de Polynésie.
« Les matériaux utilisés sont vraiment hors du commun », précise Dominique Touzeau, l'architecte en charge de la restauration de la cathédrale démarrée en février 2010. Les moellons sont en pierre de corail (punga et verota), jointoyés à la chaux, la charpente est faite d'arbres à pain, les voûtes sont en joncs ligaturés et suspendus avec du nape, de la bourre de coco tressée. Il a fallu retrouver des techniques disparues pour se rapprocher autant que possible du bâtiment originel. « Au fil des ans, la cathédrale s'était bien éloignée du modèle initial. J'avais peur que la population se sente dépossédée de son monument. Alors, de gros efforts de communication ont été faits, on a ouvert les portes du chantier toutes les semaines, au point qu'aujourd'hui les gens se sentent vraiment impliqués dans cette restauration. » Pendant ce temps-là, Jimmy perché sur son échafaudage, gratte les clochetons de la tour en vue d'un prochain coup de pinceau. Originaire de l'île Rapa, il fait partie de ces huit ouvriers que Dominique aimerait pousser afin qu'ils puissent se charger de la restauration d'autres monuments. « Après la fin du chantier en septembre, je dois partir en France du côté de Thouars pour suivre un stage de tailleur de pierre. J'espère que je vais pouvoir supporter votre hiver ». Jimmy s'éponge le front d'un revers de bras et se retourne pour contempler l'île à ses pieds. De là-haut, les terres émergées semblent se diluer en couleurs d'absinthe au contact de la mer. Qu'elle semble loin la campagne des Deux-Sèvres...
Mururoa mon amour
Pour la plupart des Mangaréviens, les fissures qui lézardent certains murs de la cathédrale ne sont pas dues seulement au temps qui passe ou au temps qu'il fait. De 1966 à 1974, la France procède à 46 essais nucléaires aériens sur l'atoll de Mururoa, à seulement 500 km au nord-ouest des Gambier. Le vent des atomes attise les braises de l'inquiétude et de l'angoisse : la ciguatera qui empoisonne les poissons du lagon, les altérations des bâtiments, le temps qui a changé, la baisse des précipitations... les explosions ont au moins le mérite d'offrir une explication simple à tous ces événements énigmatiques. « La population à qui l'État n'a pas tout dit a échafaudé tout un tas de croyances et de superstitions autour du nucléaire » explique Gilles Cournée, le médecin de l'archipel, « Mais pour moi une chose est sûre : les retombées des essais atmosphériques ont eu des conséquences sur la santé des gens. Je vois ici des pathologies que je n'ai jamais observées en métropole, des cancers de l'endomètre, des goitres, tout un tas de problèmes de thyroïde... » Gilles qui était avec son père gendarme sur Mangareva de 1968 à 1972 se souvient avec émotion des jours d'essai. « Mon père qui connaissait l'heure de l'explosion prédisait le tremblement des vitres de la maison. J'étais béat d'admiration. Des copains racontent être montés au sommet de Mont Duff et avoir aperçu l'éclair de l'explosion. Moi, je ne me souviens que d'un grand bruit de tonnerre. Quand le vent venait de l'ouest, toute la population se dirigeait vers un abri qu'on appelait le « blockhaus ». C'était en fait un simple gymnase en parpaings et en tôle ondulée qui était arrosé d'eau de mer. Pour nous, gamins, c'était jour de fête, nous n'allions pas à l'école. On y restait quelques heures parfois une journée entière. Une fois, en rentrant chez nous, j'ai vu avec mon frère un « cosmonaute » avec sa combinaison et un drôle d'appareil dans le jardin. Nous étions sortis trop tôt et ce militaire qui faisait des mesures de radioactivité a dit à ma mère de ne pas nous laisser jouer dans le jardin tant qu'il n'y aurait pas de grosses pluies. » Bruno Barrilot, ancien directeur de l'observatoire des armements, aujourd'hui délégué pour le suivi des conséquences des essais nucléaires pour le compte du gouvernement polynésien, le confirme : les retombées nucléaires dépassaient largement les doses admissibles et ont eu un réel impact sanitaire. Le taux de cancer de la thyroïde est dix fois plus élevé en Polynésie.
Un coin de paradis
Pas de quoi vraiment inquiéter l'ancien adjudant-chef Yves Scanzi qui, marié à une fille du pays, écoule une retraite heureuse aux Gambier. L'ancien légionnaire, carré d'idées comme de corps, tanné comme un tambour qui aurait livré mille batailles, raconte son expérience mururoenne dans une langue gauloise et virile. « Quand t'as le bordel qui pète sous tes pieds, tu te sens vraiment tout petit. Tout l'atoll bouge. Tout le monde se regarde en se demandant si le bazar ne va pas sauter. Des radiations, bien sûr qu'il y en a eu, pas qu'aux Gambier. Papeete, les Marquises... toute la Polynésie a reçu. Mais les gens étaient bien contents de toucher les nucléo-dollars, alors c'est un peu facile maintenant de venir pleurer ! » Il est vrai que la France a grassement payé la paix nucléaire en Polynésie. Une manne financière inespérée pour ces îles du bout du monde, mais qui très inégalement répartie – et souvent détournée ! - a gravement perturbé l'équilibre de la société polynésienne. Notre adjudant marche du pas dégagé de l'homme satisfait de son destin. Du bout d'un promontoire couvert de filaos, Yves Scanzi contemple son domaine : des terres posées sur l'eau, des arbres qui ébrouent leur chevelure chlorophylle sous l'alizé, la sombre silhouette d'un mérou en maraude sur le platier, la caresse d'une raie-léopard à la surface du lagon. « Vous irez peut-être au paradis, mais vous serez mort. Moi, je suis au paradis tous les jours et bien vivant ! Impossible de s'ennuyer ici. Quand je me fais chier, je prends ma voiture. Ou ma moto. Ou alors mon bateau. Et si je me fais encore chier, alors je vais chasser le cochon sur l'île de ma femme. J'ai frôlé la Grande Faucheuse un peu trop souvent. Apparemment, le Grand Barbu veille sur moi et s'il me donne encore 40 ans de vie, ce ne sera que du bonheur. »
Il faut croire que la fréquentation de décors paradisiaques contribue grandement au bonheur. Hervé Thuihani a décidé de pousser le curseur de la sérénité encore plus loin en s'installant avec sa compagne Valérie et son fils Alan sur l'île de Taravai, à 20 min de barque à moteur de Mangareva. À l'exception d'un couple de Français vivant reclus derrière leurs filaos, ce sont les seuls habitants de l'île. Un ruban de sable blond devant lequel Hervé amarre son bateau, une pelouse d'un vert généreux planté d'hibiscus aux fleurs safran, une cuve pour récupérer l'eau de pluie, une maison neuve sertie d'une armada de panneaux solaires alimentant le congélateur et la télé à écran plat... une robinsonnade tout confort ! Derrière la maison, à côté du verger qui donne des pêches à peine plus grosses qu'un dé à coudre, Hervé a conservé la cabane en tôle rouillée dans laquelle il a grandi pendant dix ans. Comme son père travaillait à Mururoa, ses grands-parents qui habitaient Taravai l'ont élevé. Une jeunesse toute remplie des baguenaudes dans le maquis touffu de la montagne, des longues traques à la carangue ou au perroquet, pieds dans l'eau et harpon à la main, des heures passées à écouter le vent, à écouter la mer. « À 18 ans, j'ai dû revenir à Mangareva pour rentrer en 6e. J'ai fait ensuite plusieurs petits boulots, notamment plongeur chez un perliculteur, mais pendant tout ce temps, j'avais envie de revenir vivre ici. Mes oncles et mes cousins vivent tous ensemble dans une seule maison à Mangareva. Ils étaient persuadés qu'on ne pourrait pas s'habituer à notre nouvelle vie et qu'on reviendrait vite. Maintenant, je pense qu'ils sont plutôt jaloux ! »
À deux jets de pierre du jardin où Alan fait des roues arrière avec son VTT, le soleil opiniâtre continue d'écailler les vieux murs de l'église Saint Gabriel. Une fois par mois, un prêtre vient spécialement pour y tenir une messe, accompagné parfois de fidèles de Mangareva. Mais Valérie et Hervé n'y vont plus. « Nous, on attend que les travaux de la cathédrale soient finis pour se marier, mais la messe, non, ça ne nous dit plus rien. De toute façon, pas besoin d'aller à l'église pour prier, Dieu est partout ! » Oui, Dieu est partout, mais sans doute traîne-t-il un peu plus du côté des Gambier...

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