La genèse du rap racontée par ses héros : c’est ce que propose HusH Tours, avec des circuits, à pied ou en bus, à travers Harlem ou le Bronx. Ambiance.
Du pied, il soulève nonchalamment la plaque d’acier du flanc d’un feu de signalisation sur la 106e rue, en plein Harlem. Air docte. «Ici ont été créées quelques coupes afro.» Surprise dans l’assemblée. Son petit effet réussi, Grandmaster Caz, légende fondatrice du hip-hop dans les années 70, explique. «Vous voyez ces câbles, là-dessous ? C’est ici que l’on se connectait à l’époque pour brancher nos sonos et lancer les premières block parties [fêtes en pleine rue].»
Ce genre d’anecdotes, l’ex-tchatcheur des Cold Crush Brothers, également au programme, en regorge : comment enfiler trois bombes de peinture dans les manches de son blouson – et il sait les distiller pile au bon moment. Tout l’art d’un guide touristique. Sauf que son circuit à lui se déroule loin de Times Square et des quartiers d’affaires. Depuis 2002, HusH Tours fait en effet visiter, en bus ou à pied, les berceaux du mouvement hip-hop, de Harlem au Bronx, de Brooklyn à Queens. Basse commercialisation, Disneylandisation d’une culture ? Pas vraiment, car la patronne de HusH (on dit «heuch»), Debra Harris, 39 ans, elle-même native de Fordham (Bronx), était là au tout début.
«Je suis tombée dans le hip-hop la première fois que j’en ai entendu, raconte-t-elle avec un épais accent afro-new-yorkais. J’ai de suite senti que mes copains du quartier tenaient quelque chose.» Sans cette légitimité, Debra n’aurait sûrement pas pu intéresser à l’affaire, trente ans plus tard, des personnages aussi cultes que Caz, Melle Mel, Kurtis Blow ou Red Alert, voire le très méfiant Kool Herc, DJ jamaïcain émigré, perçu comme «le» MC (Master of Ceremony) originel.
Panoplie et pitreries.
Tous n’interviennent pas au même degré, certes. Question de personnalité. «Les DJ's n’ont pas la même facilité que les MC's pour prendre le micro quatre heures d’affilée», explique Debra. Ce que confirme Caz qui assure un spectacle complet, rappant dans l’allée ou enfilant la panoplie années 80 sitôt le bus lancé vers Harlem : béret Kangol rouge moutonneux, chaîne en or à rendre quelconque Mister T., alias Barracuda dans l’Agence tous risques, veste à trois bandes… Pitreries à part, lui a d’emblée été à fond sur le projet. Il faut dire qu’en 1998, quand Debra a commencé à embarquer, week-end après week-end, sa famille en voiture pour calculer ses itinéraires possibles, les pionniers fascinaient peu. Les bouquins de photos de Jamel Shabazz ou Martha Cooper n’étaient pas sortis, pas plus que le bimestriel qui rend hommage à cette histoire, Wax Poetics. «Ces gars-là travaillaient peu, avance pudiquement Debra. Je les ai retrouvés en sachant qu’untel serait à telle fête d’anniversaire, ce genre de choses.»
«T’es cool ?»
L’idée du HusH («les deux H de hip-hop, avec “us”, nous tous, au milieu») lui est venue en voyant «qui fréquentait le World Trade Center : que des grands-parents avec leurs petits-enfants. Rien d’excitant pour les autres. Surtout, on ne peut pas avoir vraiment vécu New York en restant à Manhattan. Au-delà de l’aspect hip-hop, nous sommes les seuls à accompagner des groupes dans le Bronx ou à Harlem.»
La mystique hip-hop, justement, n’est pas l’obsession du groupe de touristes du jour. Dans le grand bus blanc, simplement frappé d’un autocollant HusH Tours sur le côté, il y a bien Elmer et Marquez, deux activistes latinos venus de South Central (Los Angeles) et bien décidés «à enfin mettre un visage sur ces lieux dont on entend parler», et Lennox converti en quincaillerie. Mais la trentaine d’explorateurs compte également une grand-mère allemande qui a toujours voulu voir Harlem après avoir lu un article sur le quartier, ou un assureur suisse bardé de matériel photo, amateur d’aventures décalées. Sans parler de cette jeune prof de maths autrichienne pour qui HusH Tours déblaye toute une culture. «Je travaille dans un coin difficile de East Harlem, sourit-elle. J’ai passé des années à ne pas comprendre la moitié de ce que mes élèves me demandaient. Quand ils me disaient “You’re chill ?” (“T’es cool ?”), je leur répondais que merci, non, je n’avais pas froid», achève-t-elle dans un éclat de rire, alors que le groupe descend du bus pour son premier arrêt devant le Graffiti Wall Of Fame, une école qui laisse les graffeurs s’exprimer depuis vingt-cinq ans sur ses murs.
Halte obligatoire à l’Apollo, seul lieu connu de tous, avant de franchir le Rubicon... enfin, le Madison Avenue Bridge, le pont qui sépare Manhattan du Bronx. Premier pied posé sur cette terre de fantasmes. Surprise. Grand Concourse, agréable avenue arborée, a plus des faux airs de Unter Den Linden berlinois que de décor pour guérilla urbaine. Seule différence, «Flavor Flav, de Public Enemy, est né et a vécu dans cet immeuble», pointe Caz, et des pionniers du mouvement sont régulièrement intégrés à son «Bronx Walk of Fame» : les break-danseurs du Rock Steady Crew, Grandmaster Flash, Afrika Bambaata et Caz, bien sûr.
Cantine.
Une reconnaissance qui vient au compte-gouttes, comme le prouve l’arrêt suivant. 1520 Sedgwick Avenue. Un immeuble gris de 17 étages, anonyme pour le béotien, légendaire pour l’amateur. C’est ici, et les historiens les moins farfelus sont pour une fois d’accord, qu’a eu lieu la fête qui fit basculer le monde dans l’ère hip-hop. En ce 11 août 1973, le DJ Kool Herc y loue en effet une salle pour l’anniversaire de sa sœur et décide de jongler avec des «breaks», ces interludes de batterie dans les morceaux de funk, les répétant à l’infini grâce à deux copies du même disque sur ses platines. Aujourd’hui, ce lieu éminemment historique est menacé par les promoteurs.
La narration de ce combat a aiguisé les consciences dans le groupe. Les appétits aussi : il commence à faire faim. «Hors de question de dépenser ailleurs que dans la communauté», précise fièrement Debra, la tolérance des bus dans le coin est à ce prix. Direction Manna’s, excellente cantine de soul food afro-américaine, encore une vraie découverte. Qui n’a jamais vu trois Suédois proprets devant leur première assiette de pois z’yeux noirs (les classiques «black-eyed peas») ne peut connaître le sens du mot «perplexité»… A l’ancienne, Caz en profite pour vendre, sur un coin de nappe, quelques CDs de «battles» mémorables tandis que se pointe innocemment une autre légende, le rappeur Kurtis Blow, qui vient manger sur le pouce.
Radio-crochet.
Une mamie du coin fait un signe «victoire» à Kurtis et envoie sa belle-fille rougissante se faire prendre en photo avec l’auteur de Christmas Rappin’. Rassurant pour les rap-touristes : Caz et Kurtis sont donc vraiment connus !
Le repas englouti, un petit basket, peut-être ? Cap sur les playgrounds de Rucker Park. Mieux vaut toutefois prétexter être en pleine digestion plutôt que d’aller défier les joueurs en bandana et tee-shirt blanc 5XL… Le pan sportif terminé, le retour se fait au rythme des devinettes de Caz, qui organise un mini-radio-crochet. Alors que le bus se vide gentiment, il sourit : «Mon but, c’est d’éduquer et de distraire en même temps.» Education and entertainement. Le néologisme edutainment cher au rappeur KRS-One a fonctionné : l’assureur suisse, tout fier, va demander à son fils en rentrant «s’il a la moindre idée de ce qui s’est passé le 11 août 1973». Dans le hip-hop, trente-cinq ans plus tard, c’est toujours ainsi que passe «The Message».
Pratique
HusH Tours Tél. : (212) 209 3370.
www.hushtours.com
Tour en bus :
Hip-Hop Tour Harlem et Bronx (4 heures, 58 dollars).
Rapper’s Row Queens Bridge
et Hollis (4 heures, 50 dollars).
*Tour à pied :*
Walk This Way,
(Harlem, 2 heures, 25 dollars).
Réservation (obligatoire) :www.zerve.com/hiphoplook/calendar
www.zerve.com/hiphoplook/calendar
La Playlist «retour aux sources»
Cold Crush Brothers : Fresh, Wild, Fly & Bold.
Sugarhill Gang : Rappers Delight.
Kurtis Blow : The Breaks.
Grandmaster Flash and The Furious Five : The Message.
The Last Poets : Niggers are Scared of Revolution
Commentaires
seb carayol
10H25 29 OCTOBRE 2008
Alors, pour re-citer le texte : "Kool Herc, le DJ jamaicain emigre" (ecrit en toutes lettres, DJ), mais "percu comme" le premier MC.
La confusion vient surement du fait que dans la traditions des sounds jamaicain, le deejay etait d'abord celui qui faisait les interludes vocales au micro (de Count machuki a brigadier jerry en passant par u roy, i roy, trinity etc) avant de devenir artiste enregistre a part entiere, et non celui qui passe les disques (selector)
merci pour avoir pris la peine de commentere, ceci dit.
Seb
jmmelo
12H42 28 OCTOBRE 2008
juste pour dire que Kool Herc n'est pas un MC mais bien un DJ. Kool Herc a amené de jamaique la tradition des sound system et la adaptée à la culture américaine. Il est considéré comme étant à l'origine du son Hip Hop. Le MC, quand à lui était là pour animer la soirée, le vrai king of party étant celui qui faisait danser les gens: le DJ. Le rôle de chacun à évoluer le MC est passé du faire valoir au premier plan et inversement pour le DJ.