À l'écart des grandes routes mondiales depuis des siècles, la Cappadoce est un pays d'églises creusées dans le rocher, de pistes poussiéreuses et de bergers aux allures de loups maigres...
Au prix de quelques suées mémorables, le VTT permet de redécouvrir cet univers troglodytique lourd d'histoire au gré de petits sentiers méconnus. On y apprend aussi qu'en Asie Mineure, les côtes se révèlent souvent majeures.
« Crevaison ! », terrible cri de désespoir gueulé pourtant sur un ton d'exaspération contenue . Maudits chardons ! C'est la quatrième fois ce matin que leurs piquants viennent chatouiller les chambres à air. La routine est désormais bien huilée : les uns font corps autour du malheureux dégonflé pour l'assister dans ses réparations de fortune tandis que les autres, moins dégourdis, préfèrent patienter sous l'ombre chiche d'un abricotier planté le long d'un champ où des courges d'un jaune pétard s'entêtent à mûrir allongées sur la terre sèche. Quelques coups de démonte-pneus plus tard, la chambre à air est changée, l'épine retirée du pneu et la roue remontée dans une effervescence de stand de F1. Les single-tracks de Cappadoce n'attendent pas. Ces sentiers étroits et roulants, héritages des passages répétés des hommes ou des bêtes, sont fébrilement recherchés par les VTTistes pour les sensations de vitesse et le plaisir ludique qu'ils procurent. Il ne fait pas bon y rouler à deux de front, des branches abattues en travers du chemin y font faire des soleils éclatants, et de soudains rétrécissements donnent lieu à de mémorables visites de ravins. Ici, dans ce décor de montagnes rabotées jusqu'à l'os, de mesas et de pitons rognés par l'eau et le vent, ces petites pépites du deux-roues tout terrain prennent encore un tout autre éclat. Les pistes slaloment entre les cônes de tuf, s'enroulent lascivement sur la courbe d'un mamelon, rebondissent sur une croupe de basalte avant de dégringoler au fond de canyons qui déclinent leurs arêtes dans des nuances de couleurs auxquelles on n'a même pas encore pensé chez Ripolin.
La croix et la pioche
La Cappadoce peut se targuer de ne pas avoir un physique banal. De vigoureux volcans comme l'Erciyes ou le Hasan y ont craché leur bile depuis une dizaine de millions d'années jusqu'à former une croûte de tuf, peu ragoûtant salmigondis de lave, de cendre et de boue, patiemment creusée depuis par la pluie, le gel et les bons chrétiens. Fuyant les vexations et les tracasseries romaines, des bataillons de moines et d'ermites viennent dès le IVe siècle tirer profit de cette géologie de roches tendres tout en creux et cavités : des figures comme Basile le Grand et Grégoire de Nazianze fondent des communautés monastiques aussi agiles de la pioche que du goupillon. L'implantation chrétienne atteint son apogée au VII-VIIIe siècle avec la vague de réfugiés provoquée par les conquêtes arabes. Les tendres parois des vallées abritent aujourd'hui plus de 3 000 chapelles et églises rupestres, comme cette église de la Tête Noire (Karabas kilise) du XIe siècle, où le cycliste en sueur se rafraîchit la calebasse sous une voûte en berceau du plus bel effet. Mais le tuf n'a pas été évidé que pour la gloire du Seigneur : d'astucieuses cavités enduites de chaux permettaient jadis d'attirer les pigeons et d'en recueillir les fientes généreuses. Les terres volcaniques ont beau avoir la réputation d'être fertiles, il leur faut quand même un petit coup de pouce. Le pays est un immense verger. Une campagne chauve, écrasante de douceur chaude et dorée. En cette fin septembre, les abricots et les raisins ont déjà été ramassés, les pommes et les poires ne sont pas encore bien mûres et n'autorisent que quelques bouchées susceptibles de désaltérer son homme. Curieusement, personne n'a eu encore envie de croquer l'une de ces grosses courges qui constellent les champs d'innombrables pustules bilieuses.
Thé noir et confitures
Dans des villages encombrés de camions chargés ras les ridelles de pommes de terre, de petits vieux embusqués sous des terrasses couronnées de pampre font claquer leurs dominos en sirotant des verres de thé. Un bon thé turc -thé noir de la Mer Noire - se doit d'avoir des reflets rougeâtres « sang-de-lapin » et ne doit surtout pas faire de mousse. Il se déguste non pas dans une vulgaire tasse, mais dans un petit verre à taille fine et aux galbes généreux dit « à la Jennifer Lopez ». Ne manque pour compléter cette rigoureuse liturgie que le tintement cristallin de la cuillère contre le verre. À Bahceli, dans le fond d'une cour reculée, une colonne de vapeur s'élève de deux énormes cuves en laiton. À l'intérieur de ces chaudrons de sorcière, le jus de 200 kg de raisins mijote à gros bouillons depuis une dizaine d'heures, mélangés à de l'argile blanche : la famille Senturk prépare son pekmez, un genre de confiture de moût de raisin dont les propriétés antioxydantes sont supposées souveraines pour à peu près toutes les affections, du cancer au cor au pied. Islam oblige, la plupart des vignes de la région destinent leurs grappes à la production de cet élixir de jouvence. Une énorme louche à la main, la grand-mère de la maison, s'active à remuer ce rata pantagruélique. Son visage lustré de cette patine qui recouvre les vieux meubles, s'éclaire d'un sourire qui découvre plus de trous que de dents. Elle a connu ce temps pas si lointain où la Cappadoce s'éclairait à la lampe à huile et se chauffait à la bouse de vache. Il y a seulement 50 ans, bien des maisons n'avaient pas encore de vitres aux fenêtres et les céphalées se soignaient par de vigoureuses saignées.
La terre et le ciel
Au fond de la vallée de Zindanonu, le troquet de Mustapha, à moitié enterré dans la falaise, est l'occasion de reprendre quelques forces. À 80 ans, l'ancien vigneron ressemble à ces ermites troglodytes, secs et chenus, qui faute de pouvoir mâcher se nourrissaient de l'odeur du pain. Les mains toutes noires à force de grignoter des noix, le vénérable vieillard attribue sa longévité aux rasades quotidiennes de pekmez, très exactement la moitié d'une bouteille tous les matins. Autant s'en prendre nous aussi quelques goulées avant d'affronter la terrible montée sur le plateau Hodul, perché à 1 600 m. La piste est couverte d'un tuf aussi friable qu'une meringue oubliée au four. Les pédaliers tournent sur eux-mêmes avec la frénésie de derviches en transe. Voilà ce que l'on appelle dans le très pittoresque jargon vttiste « une bavante », une de ces côtes interminables qui vous laisse tout tremblant des gigots et le coeur bondissant jusqu'à la gorge. Il s'agit ici de « tout mettre à gauche », autrement dit utiliser les plus grands des pignons pour bien mouliner et ne pas jouer les « camping-cars », c'est à dire rouler trop lentement au point de bloquer les suivants. Seuls les forcenés du mollet parviennent au sommet sur leurs deux roues. Les autres en sont réduits à poser pied à terre et pousser leur engin avec le souffle des retraités qui viennent de manquer le tram. De là-haut, le regard embrasse une théorie de pains de sucre ravinés, de cônes érodés, d'étroites vallées piquetées de peupliers, où la surface d'étain du lac Damsa fait comme un miroir dépoli. Les moutons s'éparpillent gaiement le long des pentes comme des grains au sortir d'un sac. Bientôt le ciel vire au noir de suie et menace de s'écrouler. Des nuées de fin du monde engloutissent la piste sous des rafales de poussière et de pluie, si violentes par moment qu'on pourrait presque s'appuyer dessus. En quelques minutes le thermomètre chute d'une demi-douzaine de degrés. L'après-midi avait commencé sous des ruissellements de sueur, il s'achève en frissons compulsifs. Les bergers aux gueules de brigands, tout gris de barbes et de sourcils, relèvent le col de leur veste en plissant leurs yeux de loup. Le lendemain matin, le ciel est récuré à neuf, et s'emplit d'une explosion de montgolfières multicolores. Des gouttelettes jaunes, d'un blanc suspect ou rouge sang s'éparpillent sans vergogne au-dessus des cheminées phalliques et des mamelons indécents de la bien nommée Love Valley. Seigneur, qu'auraient bien pu penser les bons moines cénobites de cet orgasme matutinal ?
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Commentaires
Libevoyage
09H37 01 JUILLET 2011
Le pays dans lequel est effectué le reportage se trouve généralement dans le surtitre, juste en dessous de la rubrique (grand reportage). Mais vous avez raison, le rajouter dans l'article aurait été préférable.
ldx
09H36 30 JUIN 2011
Juste une remarque ,l'auteur de l'article aurait du mentionner que la Cappadoce se trouve en Turquie !!!!Evident peut etre pour beaucoup mais pas pour tout le monde .
Visiteur razouguet
16H05 29 JUIN 2011
juste un détail:
dans quel pays sommes nous?
il n'est pas cité..........
c'est ballot.
Vincent@Lyon
12H34 29 JUIN 2011
Bonjour,
Merci pour ce texte très bien écrit, on s'y croirait, la sueur en moins !
Une petite précision concernant le pekmez : dans une région continentale où il n'y a ni canne à sucre, ni betterave, où tout le monde n'a pas ses propres ruches, le sucre était un luxe hors de portée de la majorité de la population. L'hiver il fallait vivre sur ses propres ressources et donc faire du sucre à partir des fruits.
C'est l'origine de l'utilisation de ce sirop de raisin réduit, aujourd'hui reconverti en aliment "miracle".