Ayant franchi la Mer Caspienne, nos Globe-trotters à vélo doivent se résigner à faire de l’auto-stop. Visa trop courts et longues étendues font tout de même faire de belles rencontres.
Si la patience est une vertu, il semble que depuis le début de ce voyage nous gagnons chaque jour un peu plus en sagesse.
A Bakou, nous faisons face à des jours d’attente et d’ennui dans une ville sans âme, au beau milieu d’un décor digne d’un Walt Disney construit à l’aide de nombreux pétrodollars. Nous n’avons qu’une hâte, quitter notre hôtel.
Pour avoir une idée de quand partira un bateau pour Aktau, il faut faire confiance au hasard et à la chance. Traverser la Mer Caspienne paraissait inespérée, mais la persévérance paye toujours. Après des appels quotidiens en russe à la compagnie maritime, nous sommes récompensés, un bateau partirait dans les deux heures. Davaï ! Après une course d’orientation sur le littoral de Bakou à la recherche de l’embarcadère, nous montons à bord du Dagastan, vieux navire rouillé. Le chargement des automobiles fait, c'est au tour des wagons pleins de minerais de finir de remplir la cale. La petite « chef d’équipage » au sourire d’or et espiègle nous accueille et nous installe dans notre cabine. C’est là que nous passerons une quarantaine d’heures. Le temps est long alors, pour s’occuper, les voyageurs boivent du vin maison au goût d’éthanol, de la tchatcha géorgienne par gobelets entiers et de la vodka. Sur la mer, tache d’huile, le bateau ne tangue pas, pourtant ce sont tous les passagers qui titubent. Ici la recette contre l'ennui semble bien être l’enivrement. Deux pichenettes sur le coup et l’on vous invite à joindre une tablée. Un concombre pour faire passer le rude liquide qui vous brûle la trachée, une tranche de saucisson et chacun y va de son toast. On boit à la famille, on boit à nous, au bateau, à la Russie et à l’arrivée au port que nous espérons la plus prompte possible.

Nous arrivons à Aktau, sous un soleil de plomb. Atteindre le Kazakhstan c’est entamer notre découverte de l’Asie Centrale, cette région du monde aussi grande que l’Europe mais tellement peu connue chez nous. La mythique route de la Soie nous attend, mais à notre grand regret celle-ci ne se fera pas qu’à vélo. Un visa de 30 jours est bien insuffisant pour parcourir les 6 000 kilomètres de routes kazakhs. Ainsi, sur de longues distances nous alternons auto-stop et bicyclette en direction d’abord de Beyneu. L’asphalte se perd alors dans le désert, ne laissant aux véhicules qu’une piste ensablée pour continuer la route. C’est de nuit que nous atteignons une tchaikhanas (restaurant routier) et faisons connaissance avec Viktor. Un verre de vodka, un dîner partagé dans la cabine de son camion, un gîte offert dans sa remorque… les présentations sont faites. Viktor va livrer une cargaison à Almaty. Divine Providence, nous devons nous y rendre ! Nous prenons la route avec lui et partons vivre 9 jours dans la peau des routiers d’Asie Centrale.
Viktor est un kazakh de 45 ans d’origine russe. Après avoir servi dans l’armée soviétique, c’est au service de la poste kazakh qu’il s’est engagé à la chute du mur. Un physique d’athlète, un regard de félin, toujours bien peigné, il a une sacrée belle gueule l’ami Viktor ! Père de trois filles, c’est bien souvent qu’il doit s’absenter du foyer familial de longues semaines pour parcourir péniblement les routes de l’immense Kazakhstan. Et sur ces routes, ennui et dangers guettent les routiers. Pour nous, le spectacle est fascinant. L’horizon à perte de vue. Quelques chameaux de bactriades broutent l’herbe sèche de la steppe, peu inquiétés par les nuages de poussières que provoque le passage des semi-remorques. Durant la journée, nous nous relayons avec Matthieu sur la banquette. Idéale cachette anti-flics, elle nous permet surtout à l’un de se reposer pendant que l’autre profite des paysages infinis et arides. Viktor lui conduit sans sourciller parfois plus de 16 heures dans la journée. Pressé de rejoindre sa femme, il reste concentré sur la route jonchée de nids de poules et ponctuée de passages sur pistes sans asphalte. A voir l’état de ses routes, on se demande ce que fait le gouvernement kazakh des richesses tirées de l’exportation de ses ressources naturelles. Hydrocarbures, charbon, uranium, certains disent que la table entière de Mendeleïev gît dans les sous-sols kazakhs. Le Président Nazarbayev aux commandes du pays depuis la fin de l’ère soviétique aurait sûrement des réponses à nos interrogations.
Mais là ne sont pas les préoccupations de Viktor. Pour lui, seul compte le bien être de ses deux fils d’adoption, le bon état de son chargement (et 900 bouteilles de Cognac ce n’est pas rien !) et les différents soucis liés au trajet (panne de batteries, rackets mafieux, contrôles de police). Heureusement pour ces hommes de la route au quotidien monotone, le voyage est ponctué de plusieurs soirées agréables, où les routiers se retrouvent. Nous passons notamment l’une d’entre elles à boire de la « petite eau » avec deux collègues biélorusse et letton. Nous finirons, hilares, à danser dans l’habitacle sur un air entraînant du groupe français Niagara.
Neuf jours de camion passés, Viktor nous dépose à Almaty. Le décor change alors radicalement. Ici s’arrête la steppe, désormais c’est la chaîne du Thian Shan qui nous surplombe. Les sommets enneigés donnent des envies d’ascension, mais la poursuite du voyage nous force à d’autres préoccupations. Le visa est la plaie du voyageur, mais il est malheureusement un bien nécessaire à la poursuite de notre route. Délais d’obtention, durée de validité, nous font tourner en bourrique et nous obligent à de savants calculs. Chine, Mongolie, Russie, voilà de beaux objectifs. « Si la patience rend tolérable ce qu’on ne peut empêcher » (Horace) elle est surtout surmontable et nécessaire lorsque l’on sait où l’on veut aller. Pour l’heure c’est la direction du Kirghizistan que nous nous préparons à prendre.
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