Shenyang –Mukden de son nom mandchou– sent bon ce grand Nord chinois que j’ai cru connaître...
... Grandes avenues, l’odeur de ces fameuses brochettes, vélos électriques, nourriture solide et vent poussiéreux au printemps. La ville est traversée par la Hun (littéralement la Rivière de Boue) et une ambiance étrange. Hun, c’est aussi la vase, la fange… et au figuré les sots, les fous, les imbéciles, dont les vertus toute taoïstes ont peut-être été oubliées ici. Une atmosphère trop provinciale pour cette capitale de région de huit millions d’habitants ; un sentiment impalpable et un peu gênant, où quelque chose, mais quoi, ne serait pas bien à sa place sans qu’on ne sache non plus désigner laquelle ; enfin un désuet inexplicable tour à tour charmant puis terrifiant comme un vide soudain. On attend que le réel bascule à la manière d’un roman japonais, mais il reste bien arrimé à son bon sens et nous regarde avec des yeux de crapaud mort.
La structure du palais de Mukden a été construite entre 1625 et 1636 par Nurhachi et son fils Abahai et fut pour eux le siège impérial jusqu’à ce qu’ils fondent la dynastie des Qing… une dizaine d’années plus tard. Ils prirent alors Pékin pour capitale, et les empereurs qui leur succédèrent tout au long du règne mandchou eurent beau jeu de continuer à construire des pavillons, des chambres et des scènes de théâtre, Shenyang resta irrémédiablement une capitale secondaire, son complexe impérial avec. Les locaux eux-mêmes semblent le mépriser un peu, car s’il porte aussi le nom de Cité Interdite de Shenyang il est tragiquement plus petit que la vraie Cité Interdite de Pékin, et par conséquent forcément moins digne d’intérêt. Toutes les brochures touristiques vantant ses mérites et sa beauté ne peuvent pas s’empêcher d’égratigner au passage sa coquetterie de femme aux attraits un peu passés, en le comparant au modèle international. Ses charmes sont d’ailleurs doucement laissés à l’abandon, mais l’atmosphère vieillotte et les dimensions humaines de ces palais et cours vides rendent la visite agréable.
Avec Guanglei nous jouons au général et à la princesse. Au fil des course-poursuites nous traversons d’antiques salles drapées de soieries mitées et de tristes souvenirs, comme la chambre de cette jeune favorite morte du chagrin d’avoir perdu son bébé empereur de fils. Nous voyons aussi une coiffe de cérémonie d’un chamane toute en dorures, un merveilleux tripode aux pieds en forme d’éléphants, un plat de jade gris finement ciselé, et de belles céramiques dragonesques. Dans certaines légendes chinoises, les dragons sont originaires du Liaoning et je les vois tous cachés ici, enroulés en colonnades ou déguisés en poutrelles.
-Je pensais qu’ils vivaient dans les forêts, dis-je en plaisantant.
-Franchement chérie, après toutes ces années en Chine tu ne sais toujours pas que les dragons vivent dans les mers ?
J’ai un peu honte mais sérieusement, est-ce que tous les Européens connaissent les mœurs des Léviathans?
On trouve aussi dans ces pièces d’émérites témoignages de la grandeur des Qing, comme le pavillon Wensu où était conservé une partie du Siku Quanshu – « Bibliothèque complète des Quatre Trésors », projet éditorial délirant mandaté par l’empereur Qianlong pour surpasser l’Encyclopédie de Yongle réalisée sous les Ming. En gros, il s’agissait de répertorier tout ce qui avait été écrit en Chine et jugé digne de mémoire, sur tous les sujets possibles et imaginables : littérature, philosophie, histoire et géographie, politique, généalogie, législation, stratégie militaire, sujets de société, sciences, astronomie, arts, médecine… le tout dûment commenté.
Qianlong usa de maintes ruses pour pouvoir constituer ce fond sans se heurter à un refus de collaborer de la part des Han, finissant même par promettre de récompenser les propriétaires de livres potentiellement sujets à censure. La grande majorité de ces derniers finit par coopérer à l’entreprise et après un autodafé en règle fut évidemment condamnée à mort ou à la déportation dans des régions hostiles.
Trois cent soixante et un lettrés des plus réputés de l’Empire constituèrent et annotèrent entre 1773 et 1782 ce gigantesque corpus en quatre chapitres (Classiques, Histoire, Philosophie et Lettres), trente-six-mille-trois-cent quatre vingt un volumes, soit deux millions trois cent pages ou environ huit-cent millions de caractères… le tout en quatre copies réalisées par trois mille huit cent vingt six scribes rémunérés en charges officielles, et exempt du moindre texte anti-mandchou… Il en résulte le plus grand recueil de livres au monde, et derechef la création clandestine du Siku Jinshu, les « Œuvres Complètes Interdites » ou l’exact corpus de tout ce qui avait été interdit par ce bon vieux Qianlong. Toute cette contre-encyclopédie fut soigneusement brûlée mais des copies de certains textes ont été retrouvées au Japon plus de trois cent ans plus tard.
Nous finissons par une salle des armes, où trône une « épée canard mandarin », deux épées dans le même fourreau. Ce sont eux les inséparables chinois, hissés au rang de haut symbole de la félicité conjugale. Moins chanceux, d’autres âmes sœurs ne gazouillent correctement que leur petit cœur brisé ; ainsi les xiangsi niao, « oiseaux languissants », boules de tristesse oranges séparées pour l’extrême beauté de leur chant. Ce son me hante un peu, et je me dis que c’est sûrement pécher de l’avoir tant apprécié dans un minuscule jardin de Pékin. Cela reste néanmoins la chose la plus belle et la plus cruelle que j’ai jamais entendue.

Commentaires
editeurvoyage
11H54 18 JUILLET 2011
Erreur corrigée...
Merci, Marseil
Libévoyages
Marseil
07H38 16 JUILLET 2011
Il s'agit de Mukden..... et non de Mudken.
Marseil.
Claire
14H21 20 JUIN 2011
Certes. Je crois que Nord-Est, c'est Dongbei.
Kunga de Calabar
08H23 18 JUIN 2011
Pas un mot dans cet article sur ce qu'il reste de la nation Mandchoue qui a dominé d'abord le Dongpei (le Nord-Est en Chinois) puis toute la Chine pendant plus de deux siécles. Pas un mot sur ce qui différenciait ces peuples à cheval des Han de la terre.
Aujourd'hui plus personne ne parle Mandchou à Shenyang (Si? Rassurez-moi!), plus personne ne l'écrit (même si survivent quelques mots sur les billets de banque Chinois).
Cette digestion lente et inexorable, terminée depuis longtemps pour les anciens peuples non-Han du Sud-Ouest de la Chine (Yunnan, Sichuan) gagne aujourd'hui le Tibet, la Mongolie intérieure et le Turkestan Oriental. Quelques troubles digestifs à prévoir malgré tout avec le premier (avalé tout cru en 51) et le troisième, ils ont des personnalités culturelles bien affirmées, et ils continuent de résister au rouleau-compresseur de la sinisation .