«Nous avions même dessiné les sentiers pour les antilopes de la steppe, les saïgas, le long du canal… Plus de 120 instituts, des dizaines de milliers d’ingénieurs et scientifiques avaient travaillé pendant des années sur ce projet… Tout était prêt.»
Quand le professeur Nikolaï Grichenko évoque le grand projet soviétique de renversement des fleuves de Sibérie, mieux vaut prévoir quelques heures. Ingénieur en chef, puis directeur général de Sovintervod, le principal institut chargé de l’aménagement des cours d’eau de la Russie, Nikolaï Grichenko fut l’un des démiurges de ce grand plan soviétique de rectification de la nature. A 70 ans aujourd’hui, il exerce toujours à la tête de Sovintervod et retrouve tout son entrain pour raconter, planisphère et baguette à l’appui, l’œuvre - inaccomplie - de sa vie.
L’homme communiste peut corriger les dieux
«Le problème de départ est que tous nos fleuves de Sibérie, que ce soit l’Irtych, l’Ob, l’Iénisseï ou la Lena, prennent leur source dans les montagnes du sud pour remonter vers le nord, commence le professeur Grichenko, dessinant avec sa baguette le cours de ces fleuves qui grimpent sur la carte comme autant d’aberrations géophysiques. Toute leur eau s’en va se jeter dans l’océan Arctique. Les zones très peuplées d’Asie centrale se retrouvent à sec tandis que l’eau s’écoule vers le Grand Nord, glacial et inhabité.»
Si les dieux ont si mal conçu notre planète, l’homme, et plus particulièrement l’homme communiste, peut toutefois les corriger, raisonnait-on à l’époque soviétique. Depuis les années 30, les savants russes planchaient sur toutes les possibilités de rectifier les cartes fluviales de l’URSS. En 1968, une résolution du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique donna l’ordre à une centaine d’instituts de planifier le renversement des eaux de l’Ob et de l’Irtych pour irriguer l’Asie centrale plutôt que les glaciers du Grand Nord. «Nous prévoyions de prélever 7 % des eaux de l’Ob pour les acheminer vers l’Asie centrale, précise Nikolaï Grichenko. Pour cela, il est d’ailleurs mensonger de parler d’inversion du cours des fleuves, nous n’aurions pris qu’une partie du flux. 93 % des eaux auraient continué à couler vers l’océan Arctique.»
Un ensemble de pompes, à hauteur de Khanty-Mansiisk, au cœur de la Sibérie, devait détourner les eaux de l’Ob pour les diriger vers un canal de 2 500 kilomètres de long, creusé tout spécialement. Plus de 4 millions d’hectares auraient pu être irrigués et mis en culture grâce à ce canal. «On avait calculé à l’époque que le projet coûterait 20 milliards de dollars, se rappelle Polad Polad-Zadé, ancien vice-ministre des Ressources hydrauliques de l’URSS. On disait que le projet serait rentabilisé en huit ans. Les républiques d’Asie centrale, qui seraient les principales bénéficiaires, devaient ralentir leurs autres chantiers et envoyer la main-d’œuvre requise pour construire le canal. A l’époque, pour l’Union soviétique, tout cela n’avait rien d’inhabituel.»
Jusqu’en 1985, Mikhaïl Gorbatchev, alors spécialiste des questions agricoles, était «chaud partisan» du projet, se souvient Nikolaï Grichenko, soudain amer. Mais, au lieu de retourner les fleuves de Sibérie, Gorbatchev engagea la pérestroïka et la «transparence» qui eurent vite fait d’emporter les Moïse soviétiques. L’écologie fut l’un des tout premiers terrains où les critiques purent se risquer, et les défenseurs de l’environnement n’eurent pas de mal à dénoncer là un nouveau «crime du siècle». Pour inverser le flux de l’Ob, il aurait fallu «une puissance énergétique considérable», «c’est-à-dire construire plusieurs énormes stations électriques», souligne Mikhaïl Kreidline, expert de Greenpeace à Moscou. «Ensuite, 25 à 50 % des eaux dérivées auraient été perdues au fil des 2 500 kilomètres de canal, par infiltration dans le sable et évaporation, poursuit Mikhaïl Kreidline. Et on ne sait pas quelles conséquences la dérivation aurait eu pour les marais du Grand Nord. L’assèchement du Grand Nord aurait aussi pu multiplier les incendies qui menacent les exploitations de gaz et pétrole de la région.»
«A qui a servi l’abandon de notre projet ? Réfléchissez !»
Le 14 août 1986, Mikhaïl Gorbatchev enterre le projet, ordonnant la démobilisation de tous les instituts qui y travaillaient. «A l’évidence, notre projet dérangeait quelqu’un», accuse Nikolaï Grichenko, sa baguette retombée sur la table, désœuvrée. Qui vise-t-il précisément ? Le professeur ne veut pas donner de noms mais ne peut s’empêcher de semer les indices çà et là, dans la conversation. «A l’époque, l’URSS achetait tout son blé et son maïs en Amérique, rappelle-t-il. Si nous avions construit ce canal, nous aurions gagné près de 5 millions d’hectares de terres, pour cultiver le maïs, le blé ou même le riz. Nous aurions pu nourrir la moitié de la planète !» Plus tard, Grichenko jette encore un petit caillou : «Et aujourd’hui, d’où vient la viande que nous mangeons en Russie ? Des Etats-Unis, d’Argentine, du Brésil… A qui a servi l’abandon de notre projet ? Réfléchissez !» A l’ancien ministère des Ressources hydrauliques de l’URSS, qui n’occupe plus que quelques pièces de son vieil immeuble, entre une agence touristique et un fonds de pension, Polad Polad-Zadé remâche les mêmes soupçons. «Envoyer l’eau russe vers les républiques d’Asie centrale, n’aurait-ce pas servi l’unité de l’Union soviétique ? interroge cet autre vétéran de 77 ans, toujours aussi épris de sa cause. Mais d’aucuns ont voulu briser ce pays, le ruiner, le disloquer», rumine-t-il.
Depuis quelques années, les experts russes de l’inversion des fleuves se sont pourtant repris à espérer. Le maire de Moscou, Iouri Loujkov, grand bâtisseur à l’étroit dans les murs de sa ville, a ressorti le projet soviétique, il lui a même déjà consacré un livre, au titre tout tolstoïen : l’Eau et la Paix. «Le gigantisme est la nature d’un pays géant», plaide Iouri Loujkov. Ce projet est une «nécessité absolue si nous voulons jouer un rôle dans le monde», poursuit le maire de Moscou. Vendre de l’eau à l’Asie centrale serait une façon pour la Russie de reconquérir cette région, en chasser les Etats-Unis et même désarmer le «radicalisme islamique» et le «terrorisme» qui couvent dans ces républiques, explique-t-il. En 2002 déjà, Iouri Loujkov a écrit à Vladimir Poutine, alors président, pour l’exhorter à réanimer le projet. Poutine n’a pas donné suite, mais la discussion est relancée.
«Notre projet est toujours actuel», veut croire Nikolaï Grichenko, ce fut une décision purement «politique» de le remiser. Pour tromper l’attente, le directeur de Sovintervod a supervisé la construction d’un canal en Irak qui prélève une partie des eaux du Tigre pour alimenter l’Euphrate. Précieusement, dans son bureau, il garde la plaque de remerciement, remise par Saddam Hussein en personne. A défaut de retourner les grands fleuves de Sibérie, son collègue, l’ancien vice-ministre des Eaux, travaille à la réhabilitation de la Iaouza, une petite rivière de l’est de Moscou. «Notre projet sibérien ne peut tout simplement pas être abandonné, estime Polad Polad-Zadé. Quand sera-t-il réalisé, je ne peux vous le dire. Cela dépendra de la sagesse du monde.»
Lien photo: http://www.flickr.com/photos/zhaffsky/300944658/sizes/l/
Commentaires
Berjac
08H47 30 JUILLET 2009
Et oui un rêve admirable. Il faut ajouter qu'au printemps, ces fleuves qui se jettent dans l'océan arctique sont gelés dans leur cours inférieur, ce qui produit de gigantesques inondations. Précisons toutefois que la Russie et l'Ukraine sont devenues exportatrices nettes de céréales dans les années 90 parcequ'elle ont amélioré leur logistique.
V. Charein
23H53 29 JUILLET 2009
Et nous, en France, qu'avons-nous fait de la basse Durance ? A Manosque une grande partie de son eau est détournée pour alimenter le canal de Provence (destination : eaux de villes, eaux industrielles, irrigation agricole). Plus bas, à Saint-Chamas, la Durance est de nouveau privée d'une bonne partie de son eau pour faire tourner une centrale hydroélectrique qui ne la restitue pas à la rivière mais l'envoie directement dans l'étang de Berre avec de graves conséquences écologiques (modification de la salinité, envasement par les limons, disparition de la flore sous-marine et des poissons).
Par ailleurs, il existe en France plusieurs cas où des aménagements hydroélectriques importants restituent les eaux turbinées sur un bassin versant différent de celui où elles ont été prélevées.
Et qu'en est-il du projet de canal qui serait destiné à alimenter Barcelone et la Catalogne par des eaux prélevées sur le Rhône un peu en amont de la Camargue ?...
Les soviétiques ne sont pas seuls dans leurs délires contre-nature !
Mais oui, nous faisons la même chose, nous, braves français, à notre échelle.
lolo
14H00 29 JUILLET 2009
@ croco
votre remarque me sourire car c'est exactement la question que je me suis posée en arrivant en Indonésie; on pourrait penser ce pays "arriéré" car l'eau n'y est pas potable mais pourtant, que l'on me dise quel est l'intérêt de se laver, de faire la vaisselle, le linge, laver le sol, arroser le jardin, laver la voiture etc... à l'eau potable? c'est autant une aberration économique qu'écologique un véritable non sens.
au quotidien je bois l'eau des fontaines et je vous jure cela ne complique pas la vie.
Kamarad
16H00 28 JUILLET 2009
Le titre est trompeur: il s'agissait d'un projet "soviétique" et non "russe". D'ailleurs, la suite de l'article l'indique clairement.
Croco
15H10 28 JUILLET 2009
Pourquoi traiter de dingues ceux que l'on ne comprend pas. C'est facile de dire ça bien au chaud dans un pays comme la France avec de l'eau potable au robinet ...
Pourtant l'eau potable au robinet est une aberration économique et écologique quand on sait que moins de 10% de l'eau que l'on consomme est bue ... Sommes-nous dingues ? Tout a un impact écologique, qu'il convient de mesurer scientifiquement, et non épidermiquement. Attention, je ne dis pas que le projet soviétique était justifié, je dis juste que l'on ne peut pas reprocher aux russes de vouloir faire ce qu'on fait allègrement depuis plusieurs siècles en France : user à tort et à travers des ressources naturelles pour s'enrichir (ou au moins éviter de s'appauvrir).
marie-aude
13H42 28 JUILLET 2009
à la réunion on l'a fait ...
on appelle ça le basculement de l'eau
basculement de l'est à l'ouest
l'est de l'île est particulièrement arrosé par les pluies alors que l'ouest presque pas, d'où l'idée !
les terres arides de l'ouest sont maintenant en passe d'être irriguées par de l'eau "basculée" depuis l'est
mais bon c'est sûr que ce n'est pas la même échelle quand on compare la taille de la réunion et de la russie .....
Bogdanowich
13H28 28 JUILLET 2009
Ces gens étaient vraiment complètement dingues. Ils n'ont pas envisagé une seconde les conséquences climatiques de leurs détournements. La disparition de la mer d'Aral pour des raisons identiques est une catastrophe.
Visiteur
13H10 28 JUILLET 2009
La quasi-disparition de la mer d'Aral ne leur a pas servi de leçon ?