Arrivée la plus dépaysante et la plus fraîche en provenance de Buenos Aires. Petit aéroport perdu, Caro et moi survolons de grandes étendues désertes, vierges et sauvages. Rio Gallegos : la ville est un village, on ne reste qu’une nuit mais on passe du temps à regarder le ciel.
Rencontre improbable à El Calafate
On loge dans l’auberge la plus glauque du parcours…mais on y croise deux compagnons de galère suisses partis faire un tour du monde en voiture, suivant les traces de leur compatriote Nicolas Bouvier. L’usage du monde est effectivement au menu : on parle de nos choix de vie (nous avons tous les quatre démissionné pour voyager à durée indéterminée), de notre place sociale bouleversée, de nos projets futurs et de leur Renault qui a planté au Kirghizistan. Nous apprenons des choses incroyables sur la Suisse, sûrement le pays le mieux défendu de la planète avec pour chaque citoyen un entraînement militaire qui dure toute la vie. Il fallait venir ici pour le savoir. Demain direction le glacier du Perito Moreno, la raison de notre présence à nous tous ici. Il paraît qu’il recule à vue d’œil. Combien de Suisses pour empêcher le réchauffement planétaire ? Et si j’avais moi-même des choses à regretter ? Que penser de mon avion, que penser de mon ancienne fonction ?
Entre réalité et fiction
Chers lecteurs imaginaires,
Au Petito Moreno, un Iguaçu figé nous regardait. Le silence des lieux simplement interrompu par les craquements sourds du glacier, nous avons passé une après-midi de contemplation. Le genre de fonds d’écran dans lequel on a envie d’entrer. Des barrières, bien réelles, restent encore à franchir pour découvrir la Patagonie authentique. Ici, à El Calafate, tout est un peu trop facile et balisé, le manque de surprise gâche parfois l’enchantement : on est en plein business de la nature. Mais pourquoi autant de packs, de ofertas, de helados et de burgers ? Quelle métamorphose faut-il accomplir pour s’extirper de notre pauvre condition de touriste ?
Ultima Esperanza
Brève du Chili. Puerto Natales. Nous prenons le bus pour Punta Arenas cet apres-midi. Brouillard épais. Températures très très fraiches. Nous allons voir les marins et nous refaire une santé sous le trou de la couche d´ozone. Problème : Caro malade. Solution : piqûre de pénicilline.
Ensablés à Punta Arenas
On voulait aller plus au sud encore mais finalement on sera restés une semaine à Punta Arenas, la capitale de la Patagonie chilienne. L’auberge, accueillante, y a été pour beaucoup. Le prix des déplacements aussi. Heureusement la ville a une histoire et une géographie intéressantes qu’on a eu le temps de découvrir dans les quelques musées et demeures de grandes familles d’immigrants européens.
Punta Arenas est située sur le détroit de Magellan, la principale route maritime pour les bateaux qui veulent éviter le périlleux Cap Horn. Le détroit de Magellan, qui délimite Patagonie et Terre de feu, était même la seule route reliant Atlantique et Pacifique avant la construction du canal de Panama. D’où sa position stratégique. A l’époque, les colons espagnols ont donc tout fait pour installer au plus vite un campement, afin d’empêcher les pirates, principalement anglais (Drake est un nom qui revient souvent), de contrôler ce détroit très lucratif. Et puis il y a eu l’or. La promesse d’une richesse rapide a attiré des milliers de familles européennes à la fin du XIXe, parmi elles beaucoup de Croates. Ces derniers sont encore très nombreux à Punta Arenas et, même s’ils se sont chileanisés, ils possèdent encore une chaîne de télé qui diffuse en croate, un club croate, une salle de sport croate. Et dire qu’ils viennent tous d’une seule petite île de Dalmatie, Brac, attirée comme le dit la légende par une pépite qu’aurait découverte un de leurs camarades. Pour eux aussi, la Patagonie était un rêve.
Derniers jours au bout du monde
«Vingt jours en Patagonie, sans aller à Ushuaia ni faire le Torres del Paine ?? Mais vous n’avez rien fait alors !!»
Cette phrase m’a assommé : sur l’autoroute du tourisme, attention à la dictature des voyageurs. Le backpacker indépendant sait aussi être un tyran.
Il faut absolument faire tel trek, le raconter comme si on avait été seul au monde sur ce chemin, de préférence en listant par ordre chronologique le nom des refuges ; il faut passer par tel endroit paumé en énumérant les dix villages qui le précèdent et les dix qui le suivent, se plaindre larme à l’œil de la rudesse des conditions de vie que doivent endurer les habitants du coin.
C’était il y a cinq jours. Nous avions rencontré quelqu’un qui avait l’art de nous emmerder en racontant son voyage… Et non, nous n’avons pas «fait» le Torres del Paine. Certes, des contretemps médicaux nous en ont empêchés mais je crois que, même sans cela, nous n’y serions pas allés. Et pourtant sur le guide ça fait rêver. Et pourtant en vrai ça doit être magnifique. Mais Puerto Natales ou North Face city, tellement remplie de trekkers qu’on se demande si on n’est pas déjà dans un parc, nous a achevés.
El Calafate, notre précédente étape en Argentine, trop souvent présentée de manière lyrique et fausse comme le bout du monde, est en réalité un Chamonix rempli de casinos et de bars trendy, une station entièrement dédiée au tourisme des glaciers avec des prix exorbitants pour la région.
La Patagonie est belle et entourée de mystères. L’industrie du tourisme la rendra certainement plus désirable encore dans les prochaines années. Mais bientôt, ses mystères, il faudra les lire, on ne pourra plus les vivre.
Même si c’est une terre immense, ne vous imaginez plus que vous serez seuls au bout du monde, à moins de vous déplacer à pied ou en vélo. Et encore, quelque soit le mode de transport, vous pouvez «passer à côté» de l’essence du voyage si vous vous comportez comme notre emmerdeuse, très fière de son parcours, volubile et plein de clichés à vous donner envie de rester chez vous.
Elle pensait faire quelque chose de génial mais elle se trompait, car comme le dit Bouvier, on pense toujours qu’on fait un voyage mais c’est plutôt l’inverse: c’est le voyage qui nous fait (ou nous défait). De la même manière, on ne traverse pas des endroits, ce sont les endroits qui nous traversent: les lieux se chargent progressivement d’histoires et de souvenirs qui nourrissent nos pensées, nos tristesses, nos joies et nos choix du quotidien.
Un voyage n’est pas un faire-valoir ni une collection d’endroits – c’est avant tout une expérience de l’Autre. Pour éviter que le tourisme ne nous vole notre âme de voyageurs, nous nous sommes ainsi imaginés, chaque jour, comme deux patagons de paseo. Passer inaperçus, en tout cas loin du prêt-à-voyager. Sans remord, nous avons donc raté des «à ne pas rater» : et alors, faudrait-il avoir visité la tour Eiffel pour se sentir parisien ?
Puis nous avons amèrement constaté que le tour opérateur d’aujourd’hui est probablement le chasseur de baleines d’hier, la même poursuite de l’eldorado mais la magie en moins : «Coloane nous manque», ai-je lu ce matin dans la Prensa Austral. Francisco Coloane, ce romancier de la Patagonie, dont la lecture vaut mille Lonely réunis.
Car, je le crois, voici venu le temps de revendiquer un voyage en dehors des guides, le temps de se refaire une indépendance perdue. Nous assumons nos choix. Un chemin balisé devient vite une autoroute, et nous n’en voulons pas. Il faut nous sauver mais il faut d’abord sauver la Patagonie.
Plus d'informations sur l'Argentine avec Easyvoyage
Photo : http://www.flickr.com/photos/vtveen/407111171/
Commentaires
Globetrotter
16H44 30 JUILLET 2009
J'aime bien vos commentaires, on voit que vous connaissez "l'usage du monde" et Kerouack, je suis comme vous, je ne supporte pas l'esprit "boyscout" : "il faut faire "ci" et "çà" sinon on n'aura pas son "diplôme de routard", ridicule! laisser les impressions, les sons, les saveurs, les odeurs, les rencontres venir à soi tranquillement au lieu de s'approprier le voyage goulûment...voilà, thats'it, amigo!