Dans l'ambiance feutrée des aéroports favorable à l'anonymat des voyageurs internationaux, je commence ce journal. La grisaille du ciel au dehors répond au gris de l'architecture bétonnée du bâtiment et à la voûte qui surplombe le terminal 2F…
J'attends, dans un entre-deux atemporel, qu'une voix blanche et mystérieuse appelle les voyageurs pour le pays du soleil levant à se rendre en salle d'embarquement. Je vais bientôt refaire le voyage que mes prédécesseurs de la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales ont entrepris il y a plus de deux siècles.
Je dois avouer que les parapluies me laissaient perplexe à mon arrivée. Pourquoi les Japonais, réputés pour leurs inventions haute technologie, avaient-ils tous des parapluies que l'on aurait cru dénichés au fond d'un grenier? En fait les grands parapluies semblent plus solides face aux bourrasques. Les toiles transparentes ne sont pas là pour un effet de mode et d'esthétique. Il faut mieux en effet avoir un parapluie transparent quand on doit marcher face au vent. Tous les Japonais ont un parapluie, même lorsqu'il pleut à peine. Ils s'accordent avec les tenues les plus excentriques ou les plus habillées. Emmanchés d'une longue poignée, ils traînent leurs robes de couleur brillantes de pluie aux côtés des passantes ou des passants lorsque le ciel est clément. Mais lorsqu'il pleut, c'est un véritable ballet coloré et transparent qui se joue dans les rues, sur les trottoirs, les passages piétons. Tout cela sans que jamais un cercle bleu à fleurs ne vienne bousculer un autre cercle transparent à pois. Les couleurs et les formes se mélangent inlassablement, se croisent, se soulèvent ou s'abaissent, s'étirent ou s'ébrouent. Mais Tokyo s'est révélée être un cimetière pour parapluies aujourd'hui. Ceux-ci gisaient, désarticulés, près des poubelles, abandonnés par des Tokyoïtes pressés par la pluie. A chaque coin de rue, grille ou entrée de métro, ces reliques jonchaient le sol. Presque tous identiques, presque tous arrachés de la même manière par le vent. La météo n'était pas de saison. Le froid, la pluie et le vent ont eu raison des derniers parapluies de l'hiver.
Mon pauvre parapluie n'a pas résisté. Il gît misérablement à l'entrée de ma chambre.
Je me suis rendue vaillamment à Ginza pour trouver le Centre d'Information Touristique et m'y procurer un plan digne de ce nom. Ce quartier est proche du Palais Impérial; sur le plan et à vol d'oiseau, c'est très facile de relier les deux. Mais il fallait être armé de courage pour affronter les rues hérissées de gratte-ciel et surtout pour avoir l'audace d'éviter un détour par les grandes avenues. Le problème est qu'il eût fallu que je fusse déjà en possession dudit plan pour trouver ledit Centre d'information. Avec ma carte incomplète j'ai parcouru les rues pour me retrouver face à un métro qui, s'il n'était pas celui que je pensais trouver, en avait du moins la localisation, à quelques mètres près. Je devais avoir l'air tellement perdue qu'un Tokyoïte est venu me proposer son aide. Il fallait que je repère le Tokyo Kotsu Kaikan dans lequel se trouve le TIC. On pourrait penser que c'est chose facile; en réalité, chercher un gratte-ciel dans Ginza revient peu ou prou à chercher une aiguille dans une botte de foin (encore merci gentil Tokyoïte).
Nouvelle destination pour aujourd'hui : le jardin de Shinjuku. Les cerisiers sont magnifiques et prouvent par leur simple existence qu'un arbre fruitier n'est pas destiné à rester à une taille respectable. Il semblerait que le respect pour la nature ait poussé les Japonais à cultiver les cerisiers pour leur beauté et non pour leurs fruits. Seule l'esthétique et l'éphémère épanouissement floral des arbres comptent dans l'arrangement des jardins. Le parc est en réalité une mosaïque de jardins qui se succèdent, se suivent et se complètent. On s'y promène au gré des découvertes et des éblouissements. Les différentes espèces de cerisiers rivalisent de couleurs et de formes. Les autres arbres ne sont pas en reste. Des taches éparses de rose, blanc, jaune ou fuchsia, s'ajoutent à la palette colorée de la nature. Les jeux de reflets avec les eaux démultiplient le paysage. Les cerisiers laissent leurs branchages s'écouler vers les eaux, les pétales viennent se poser langoureusement à la surface des lacs. Le murmure de l'eau et le bruissement du vent dans les feuilles berce la chute des pétales de cerisiers. Les fleurs tapissent le sol; la neige n'aurait pas su mieux recouvrir d'un manteau délicat le sol. Les reliques du printemps avaient transformé la terre en tapis parfumé. Le soleil s'ajoute au tableau pour illuminer les fleurs et le vert sombre des arbres. Il se cache malicieusement dans les feuillages et réapparaît soudainement à la surface diaphane de l'eau où l'éternité de l'astre solaire et l'éphémère beauté des fleurs de cerisiers ont décidé de se rencontrer.
Le quartier d'Asakusa est au coeur du vieux Shitamachi. Le Temple Sensô-ji en est la principale attraction. Le temple est impressionnant. La ferveur des fidèles venus prier font vivre le lieu et donne l'illusion de participer également à l'engouement général. Les fidèles commencent par se laver les mains à une fontaine. Une farandole de dragons crache de l'eau dans un bassin de pierre. Il est possible de faire brûler de l'encens dans un chaudron devant l'escalier du temple. Visiblement la simple combustion n'est pas suffisante, ce qui donne lieu à des gestuelles et à des stratégies diverses pour amener la divine fumée à soi. Puis on se rend dans le temple pour prier et on jette des pièces en offrande dans un coffre surmonté d'une grille. Le tintement du métal confère une valeur musicale à la prière, qui ne peut faire oublier, du moins à la profane que je suis, le prix auquel le fidèle estime son bonheur. Les panneaux sur lesquels on accroche ses prières dégoulinent de plaquettes de bois. Ce sont des massifs entiers de suppliques. Les clous n'étant plus à portée de main, les dernières plaquettes ont été accrochées aux précédentes, lesquelles ont été placées de même. Je vois pour la première fois des colliers entiers de pliages en papier offerts en offrande. Ce ne sont pas dix, ni cent oiseaux en origami qui sont accrochés, mais des milliers. Des cascades de pliages s'écoule vers le sol. C'est un feu d'artifice de couleur et de délicatesse. On ne distingue plus la forme initiale du pliage tellement il y en a d'exemplaires identiques qui viennent former un tout.
Le soleil était au rendez-vous, les cerisiers et les bourgeons également au jardin d'Ueno. De petits temples s'égrainent sur le chemin que je parcours. Certains ont cette patine du temps qui donne un charme désuet et mystérieux. Sur une île au milieu de l'étang Shinobazu trône le temple Bentendo. Si les fleurs de sakura sont encore là, les lotus par contre ont courbé l'échine, l'hiver a eu raison d'eux et il faut attendre l'été pour voir de nouveau leurs larges feuilles et leurs fleurs opulentes.
Mais le parc d'Ueno est également réputé parce qu'il accueille une partie de la population des sans-abri de Tokyo. La société japonaise est, paraît-il, très critique envers ces homuresu, marginalisés et concentrés dans certains quartiers comme Ueno koen ou Asakusa. Ils étaient presque tous regroupés et attendaient, assis sur un morceau de journal ou de carton, une distribution de nourriture. Symbolisés par le bleu de leurs tentes, ils n'ont visiblement pas droit à l'espoir, que représente pour nous cette couleur ; leur sort au Japon est de plus en plus précaire, notamment à cause de l'augmentation des travailleurs sans toit. J'ai discuté longuement avec l'un d'entre eux devant la statue du prince Komatsu. Il était venu me parler tout d'abord du manque d'échanges entre les gens. Mais son animosité s'est enfuie, lorsque je lui ai répondu en japonais. Il m'a alors parlé du parc, de la pagode à cinq étages et surtout de ce manque de communication dont il souffrait visiblement beaucoup. Il parlait très bien anglais, ce qui dénote ici une certaine éducation et formation; j'ignore comment il en était arrivé là. La confrontation entre le quotidien de ces sans-abri et la beauté hiératique du parc me jette de plain-pied dans notre monde et sa réalité économique.
Ameya-Yokochô est un marché se tenant dans un dédale de rues à quelques mètres de l'entrée du parc d'Ueno. Haut lieu célèbre du marché noir et des transactions douteuses après la Seconde Guerre mondiale, Ameya-Yokochô demeure encore aujourd'hui un quartier commerçant animé. Je doute que le marché noir y ait été définitivement éradiqué. Les magasins semblent s'être spécialisés, pour une grande partie, dans les marques tapageuses. Il y a également un grand nombre de boutiques de restauration rapide proposant de multiples beignets, soupes, pâtes, galettes et autres mets huileux raffinés dont les lycéens raffolent à la sortie des classes. Les étalages achalandés attirent une foule empressée de jeunes et moins jeunes venus se fournir dans ce marché. Les marchands de fruits et légumes et les marchands de poissons, algues et friture ajoutent une touche olfactive et sonore à ce tableau. Les pratiques mercantiles japonaises sont des plus exubérantes et dans Ameyoko elles doivent pouvoir rivaliser avec le bruit du train dont la voie domine une partie du marché. La vente au Japon est en effet avant tout une affaire de décibels. C'est à celui qui criera le plus fort et avec un débit des plus rapides. Dans Ameyoko cela semble relever d'une pratique ancestrale commune à tous les petits vendeurs de marché.
La boucle est bouclée. Je repars demain, encore émerveillée par mon voyage et ce que j'ai découvert. Je comprends mieux maintenant ce qu'ont pu ressentir des voyageurs comme François Caron ou Engelbert Kaempfer.